Une si longue attente

Surveiller, une épreuve…

Ennui de professeur

Chaque année, à la même époque, c’est l’écrit du bac, moment d’intense concentration pour des dizaines de milliers d’élèves car, même si l’enjeu est minimisé dans les médias, le bac reste pour eux la porte d’entrée dans l’enseignement supérieur… mais surtout le premier vrai examen où, pendant environ une semaine, vont se concentrer des épreuves écrites à une cadence qu’ils n’ont pu percevoir qu’à travers les examens blancs préparés pendant l’année. Dans chaque salle d’écrit, et en fonction du nombre de candidats, il y a aussi deux ou plusieurs ex-candidats au bac dont le rôle est d’assurer pendant ces longues heures la surveillance, et je voulais, en cette fin d’année, penser aussi un peu à eux car, même si l’enjeu est infiniment moindre, c’est très long une surveillance quand on n’a pas à gérer le temps pour terminer dans le délai imparti une épreuve de bac.

Pour ma part, je vais surveiller le bac S en philo (4h), en maths (4h) et en physique chimie (3h30).

Alors, sujets et copies sous le bras, je rentrerai le lundi 20 juin  à 7h45 dans une salle encore vide où, pendant quatre longues heures, des milliers de communications entre neurones vont permettre à une trentaine d’élèves de résoudre les exercices de maths du bac S 2016… Pour les quelques centaines de neurones nécessaires des deux surveillants présents, l’activité sera bien moindre et consistera à occuper un esprit désœuvré dont l’activité principale est la surveillance.

Au début, il y a beaucoup à faire : installer les élèves, vérifier le matériel présent sur les tables, répondre à quelques questions angoissées, vérifier les identités… Le temps passe d’autant plus vite que l’esprit est occupé…
« Quel petit nombre d’heures, d’instants, chaque jour, sont vraiment occupés à vivre ! Pour quelques triomphantes oasis, quels immenses déserts à traverser »… Non, ce n’est pas le sujet de philo, mais c’est ce qu’a écrit André GIDE dans Journal 1917 à 1949 feuillets d’automne.

Oui, car ce qui m’attend après est beaucoup moins actif et infiniment plus long que ces quelques premières minutes… Et puis, cette période d’activité n’est qu’un arrêt de jeu avant l’épreuve, puisqu’elle a lieu avant l’heure fatidique du début  !

8h : nous distribuerons les sujets, retournés sur les tables pour que tout le monde, sauf nous deux, commence en même temps… Ne pas donner à quelques élèves 4h plus deux minutes : c’est déjà assez long comme cela pour nous. J’écrirai au tableau l’heure de début et l’heure de fin : 8h02/12h02… Douze heures et deux minutes !… Mais c’est demain !

Et puis, voilà, les longs allers-retours entre les rangées de table commencent… C’est bien de marcher, et puis cela permet de vérifier ce qu’il y a sur les tables des candidats : des bouteilles d’eau, des barres de céréales, la calculatrice, les piles de rechange, les stylos éparpillés sur la table, en dehors d’une trousse qui a été remisée dans la sacoche déposée au bout de la salle, le papier de brouillon encore vierge à ce moment de l’épreuve : jaune, bleu, rose, jaune, bleu, rose, jaune, bleu, rose…

Les consignes officielles sont d’exercer une surveillance active… J’ai néanmoins déposé, sur l’une des seules tables qui restait libre au fond de la salle, un journal gratuit récupéré à la gare : des nouvelles brèves, rapidement lisibles pour ne pas baisser le regard trop longtemps, mon smartphone en profil discret, la messagerie, quelques activités rapides… Et puis, je marche entre les rangs à nouveau… mais je dois vite me résoudre à arrêter cette activité physique :  je surveille dans un vieil établissement où le plancher craque sous mes pas ; le silence est de rigueur, il faudra minimiser les déplacements…

9h : déjà une éternité que j’arpente la salle à pas feutrés, que je reviens vers mon quartier général pour lire quelques brèves, griffonner une idée pour une prochaine chronique… Un élève a besoin de brouillon… Ah non, il est pour moi celui là, du jaune, j’en ai plein, je dois aller plus vite que mon collègue surveillant… Le plancher craque un peu, mais je l’ai coiffé au poteau… Les copies, c’est bon ? Tout à l’heure, l’occasion de revenir, d’autant plus que le candidat est au milieu de la salle et cela représente une distance non négligeable à arpenter. Celui-là, il semble maîtriser son sujet et utiliser pas mal de papier : c’est bon pour mon activité.

10h : je suis toujours dans la traversée de l’immense désert d’André GIDE… Pendant cette seconde heure d’épreuve, j’ai dû distribuer deux copies, cinq feuilles de brouillon, et parcouru quatre allers-retours à travers la salle déjà surchauffée, mais on ne peut pas ouvrir les fenêtres qui donnent sur la rue : trop de bruit. Je suis vraiment très loin du bouillonnement cérébral des candidats !

« L’inaction, cet état léthargique qui s’insinue dans la vie de tous ceux qui attendent » (Lucille Roy / L’appassionata)

Et puis, l’oasis : le collègue de réserve qui va de salle en salle pour donner à chaque surveillant quelques minutes de liberté : courir dans le couloir, prendre un café, bavarder… Je comprends un peu mieux les élèves à la sortie de nos cours ! Mais, fin stratège ayant déjà une longue expérience de la surveillance d’examen, je laisse partir mon comparse qui devra revenir vers 10h20. Pour moi, ce sera 10h35, un moment où les copies et brouillons vont commencer à manquer du côté des élèves, et puis à partir de 11h, il faudra s’occuper des quelques élèves très bons ou très mauvais qui auront fini les premiers et auront à ce moment là l’autorisation de sortir… Vérifier les en-têtes de copies, faire signer le PV… oups ! C’est trop pour mon cerveau inoccupé depuis de si longues minutes…

« Il vous reste 5 minutes »… Quelques réactions de stress chez des candidats qui n’ont pas vu passer le temps, pourtant si long. Pour nous, c’est bientôt fini cette longue attente passive, et à nouveau, il faut vérifier, faire signer les candidats qui ont terminé leur épreuve, surveiller les derniers candidats encore assis… Une hyperactivité dans un laps de temps infiniment plus court que les longues heures d’attente, de surveillance pourtant qualifiée d’active que je devrai encore assurer pendant longtemps à cette période de l’année.

 

Une chronique d’Éric Legrand

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  1. MlHCB 15 juin 2016

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *