Twitter, un outil d'éducation populaire en histoire ?

L’historienne Mathilde Larrère, maître de conférence à l’Université Paris-Est, s’est lancée un défi : raconter les événements marquants de l’histoire des luttes contemporaines dans des séries de tweets engagés et pédagogiques. Inscrite sur Twitter depuis 2014, d’abord par engagement politique, Mathilde Larrère décide de créer des éphémérides rappelant l’anniversaire de dates militantes : elle y évoque révolutions, insurrections, grèves ou encore mouvements ouvriers, parmi ses messages personnels. Petit à petit, l’envie d’incarner et d’expliquer ces évènements s’impose à l’historienne.

Twitter, un outil d'éducation populaire en histoire ?

L’envie de construire un récit à la fois rigoureux et vivant 

Tout commence par une série de tweets sur un thème précis, rédigés à l’avance et numérotés. Soucieuse de concilier rigueur historique et authenticité, la chercheuse doit composer avec les contraintes de la plateforme, qui transforment sa démarche en jeu littéraire. Chaque post doit faire moins de 140 signes, et un fil de discussion thématique compter environ 50 posts, au maximum. Des règles qui nécessitent un important travail de synthèse et d’écriture : chaque tweet doit pouvoir être compris indépendamment des autres et rester clair pour les novices de la discipline. Les termes polémiques et les phrases inachevées sont proscrits.

Le plus important : « […] expliquer, mettre en relation, contextualiser, poser des problèmes[1]. » Si Mathilde Larrère choisit de privilégier les sujets qu’elle maîtrise le mieux, liés à l’histoire politique du XIXe siècle, qu’elle enseigne, la chercheuse n’hésite pas à se replonger dans le travail de ses confrères lorsqu‘elle souhaite évoquer le XXe siècle ou d’autres pays.

Ces tweets soigneusement préparés sont ensuite postés sur la plateforme puis classés grâce à l’application Storify. Ils permettent au lecteur de dérouler des épisodes peu connus de la Commune, du 1er mai ou de la révolution française, entre autres.

Pour apporter une touche d’humour et de fraîcheur à ses récits, l’historienne y ajoute de nombreuses captures d’écrans et illustrations, qui plongent le lecteur dans le contexte de l’époque. Un exemple intéressant du potentiel de Twitter, propice à accrocher les élèves autant qu’à évoquer avec eux les règles de la rédaction sur les réseaux sociaux ?

Évoquer l’histoire sur Twitter, entre construction collaborative et espace polémique

D’après l’historienne, qui s’est vue félicitée par Edwy Plenel (fondateur de Médiapart) « pour l’utilisation des réseaux sociaux comme lieu de formation […] » les retours sur son travail sont très bons. Certains collègues lui reprochent toutefois le ton militant de ses tweets, un trait que Mathilde Larrère assume pleinement : « Je n’écris pas sur Twitter comme je suis en cours. », dit-elle.

En partageant ainsi sa vision d’épisodes historiques sur la plateforme, la chercheuse s’expose en effet à toutes sortes de réactions : les encouragements d’internautes avides d’en apprendre plus, mais aussi les commentaires critiques de collègues, qui lui conseillent parfois des sources, ou encore les réactions échaudées d’opposants politiques.

Mathilde Larrère elle-même s’engage parfois sur des sujets d’actualité, comme dans ce Storify sur la figure de Marianne, qui fait suite aux déclarations récentes du premier ministre Manuel Valls sur la fameuse allégorie. Avec 334,738 vues à l’heure où nous écrivons, cet épisode a été largement partagé sur le réseau social, puis évoqué par de nombreux médias (notamment la presse anglaise ou le Washington Post). De quoi s’interroger sur le rôle des réseaux sociaux dans la médiatisation des disciplines ?

Une démarche d’éducation populaire

Derrière le ton enlevé et l’utilisation d’images parfois décalées, une des motivations profondes de Mathilde Larrère reste la circulation du savoir, notamment hors des murs de l’université. Le travail que la chercheuse effectue sur Twitter s’inscrit selon elle dans une démarche d’éducation populaire: il s’agit de faire aimer l’histoire, mais aussi de la rendre accessible à ceux qui ne bénéficient pas de cet enseignement, bien qu’ils s’y intéressent. Les prochains sujets de ses tweets : la proclamation de la République le 4 septembre 1870 ou encore Valmy, entre autres !

Ce projet ambitieux amène ici une dernière question : pourrait-on renouveler l’éducation populaire grâce aux réseaux sociaux ?

[1] Les citations sont tirées de l’entretien accordé par Mathilde Larrère à Véronique Servat sur le blog Devenir historien(ne) : « Faire de l’histoire sur Twitter ? Entretien avec @LarrereMathilde », 30-08-16, disponible en ligne : <http://devhist.hypotheses.org/3336≥, (consulté pour la dernière fois le 05-09-16).

Une chronique de Tiphaine Carton.

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