Les ratures comme stress

Jamais autant de ratures qu’après deux mois de vacances, quand les mains n’ont pas été échauffées, le temps que les connexions pour écrire se remettent en route. Les ratures pleuvent, énervent, agacent. Raturer, c’est comme rater, échouer, c’est se tromper et comme l’erreur, la rature est souvent, à tort, mal vécue ! « La littérature, c’est la rature » ( Paronomase de Barthes )

Mais raturer, c’est comme stresser, il y a le bon et le mauvais stress !

Les ratures comme stress

Les « bonnes » ratures pour améliorer

Les ratures positives existent : sans elles, pas de littérature, pas de beaux textes qui traversent les siècles, pas de bonnes notes en rédaction ou en dissertation ! Les ratures permettent d’améliorer, de peaufiner, de poncer, de lustrer. Sans elles, le langage écrit  ne serait pas plus élaboré que le langage oral ! Et Flaubert n’aurait pas été Flaubert :

1312580-Gustave_Flaubert_manuscrit_de_Madame_Bovary

« Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet, par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase. » Gustave Flaubert, Carte à Louise Colet. (Bibliothèque Nationale de France).

Même si le travail d’amélioration d’une production représente un défi car les élèves préfèrent souvent tout recommencer plutôt que d’améliorer, les manuscrits des grands auteurs nous prouvent combien ce travail est nécessaire, combien la rature est aussi indispensable à l’écrit que l’épluchage des légumes l’est à la cuisine !

Avec la magie du stylo qui s’efface, la rature peut devenir invisible. C’est bon pour l’estime de soi. (On peut comprendre pourquoi Flaubert a écrit des romans si tristes !) Avec le clavier aussi. Mais même invisible, la modification a eu lieu, l’amélioration existe, le progrès est en marche.

Dans une classe, tout est possible : l’élève qui semble accepter sans problème que son travail soit brouillon, qui ne cherchera pas à améliorer la présentation de sa copie. Et celui qui recommence trois fois, déchirant soigneusement chaque feuille ratée, comme si du chant du papier déchiré, il pouvait tirer une force, celle de la persévérance ?

Les « mauvaises » ratures synonymes de tension

Il y a aussi l’élève qui dans sa fureur – à – gommer, chiffonnera le papier. Ou celui qui dans sa rage de raturer, percera la feuille. Ou le gribouillis acharné. Ou la frêle rature qui fait monter aux yeux une larme. Et là, les ratures deviennent inquiétantes! Au lieu d’améliorer la production, elles viennent l’altérer. C’est contre-productif pour le travail mais surtout destructeur pour l’estime de soi.

Le pire étant les ratures inutiles : l’enfant qui raye un mot juste et bien écrit, qui retouche une lettre quand celle-ci était parfaite. Symptôme de celui qui sait mais doute de lui, de celui qui a perdu un essentiel : la confiance. Et ces ratures disent combien il faut qu’on rassure !

Une petite illustration : le même enfant, au même moment, avec la même phrase mais une consigne différente :

Écris à ton rythme, comme tu es quand tu es à l’aise, détendu :à ton rythme

Écris maintenant avec ta plus belle écriture, en t’appliquant :

application ratures

Le stress produit par la demande d’une écriture « belle et appliquée »  est visiblement contre-productif, sachant que pour la même phrase l’enfant aura mis trois fois plus de temps avec un résultat plus décevant. Le même phénomène est repérable quand la consigne demande d’écrire « le plus vite possible » et que l’enfant écrit moins en quantité que lorsqu’on lui demande d’écrire à son rythme ! Ce mauvais stress paralyse parfois au point que l’enfant ne puisse plus rien faire.

Repérer les ratures et retouches inutiles peut donc nous aider à mieux comprendre ce qui freine nos élèves. Ce qui a l’apparence d’un manque d’effort ou d’application peut se révéler être justement l’inverse. Même si ce langage des ratures mériterait d’être approfondi, il pose une question : d’où vient cette anxiété de performance subie par de trop nombreux enfants ?

Une chronique de Claire Nunn

Commentaires

commentaires

One Response

  1. Nini 12 juin 2017

Répondre

Vous n'êtes pas un bot hein ? *