Se reconvertir

Comment fait-on ?

C’est une question que l’on me pose souvent. Trop souvent. Et toujours posée par les enseignantes les plus investies (rarement des enseignants, donc je ne me plierai pas à la règle du masculin qui l’emporte !). Les enseignantes qui veulent (trop ?) bien faire, qui cherchent, se posent des questions pour répondre aux besoins particuliers de chaque enfant. Celles qui s’impliquent et donnent tellement qu’elles ont l’impression qu’elles ne tiendront pas longtemps, qu’elles risquent l’épuisement.

reconversion

Même si cette idée est peu répandue, ce métier demande un dévouement certain qui est loin de s’arrêter à la porte de la classe. Nous aimerions que celui qui croit que l’enseignant peut travailler davantage effectue juste une journée dans la peau d’un enseignant impliqué, dans une classe bien agitée, pour le calmer ! Bien sûr qu’il existe toujours des exceptions et que les enseignants paresseux existent, comme dans toutes les professions. Mais ceux-là ne me contactent pas pour savoir comment changer de métier, bizarrement !

Dans notre contexte, avec un manque de reconnaissance et une mission qui devient toujours plus lourde, la tâche de l’enseignant est de plus en plus difficile, alors les envies de reconversion grandissent, et c’est logique.

Pas de recette mais juste un témoignage…

Mon témoignage de reconvertie est loin d’être exemplaire. De plus, je ne suis qu’une reconvertie partielle puisque je n’ai pas démissionné, et il est fort possible que je revienne en classe. En disponibilité depuis 5 ans, je suis toujours prof puisque c’est sur ce métier que j’ai construit mon activité actuelle de coach scolaire et de graphothérapeute approche plurielle. J’ai choisi l’enseignement comme une vocation il y a plus de 20 ans, quand j’ai réalisé qu’il était possible de partager ma passion pour les mots écrits. Mais très vite, ma passion a évolué : ce sont les enfants qui avaient le plus de mal à apprendre qui m’ont le plus appris, et pour lesquels je me suis sentie le plus utile. Il m’arrivait de passer une heure pour préparer un cours pour toute la classe et une heure pour un seul élève. Même à mi-temps, j’ai toujours travaillé au-delà de ce qui était raisonnable, comme un très grand nombre d’enseignants.

Un jour, j’ai vécu une sorte de tsunami sur le sens de mon métier. Je n’étais plus dans le bonheur d’enseigner. La décision de partir fut rapide. J’ai quitté le collège et je me suis tournée vers la formation de graphothérapeute approche plurielle parce que l’approche plurielle m’est apparue comme une évidence : prendre en compte l’enfant dans sa globalité, reconnaître ses forces, considérer la difficulté d’écrire comme un symptôme et enquêter pour trouver l’origine du souci, chercher à ce que l’enfant construise une meilleure confiance pour son épanouissement, travailler en synergie avec les parents, les enseignants et les autres professionnels, c’est le cœur de l’efficacité. Cette formation, qui s’est déroulée sur une année, absolument passionnante, m’a ouvert un nouvel univers, infini, tout en me permettant de déconstruire mes conditionnements d’enseignante. La formation G.A.P. de Josiane Delorme n’existe plus  et il n’en existe pas d’équivalente pour le moment.

Des aides ?

Concrètement, je n’ai eu aucun financement pour ma formation. Aucune aide pour monter mon entreprise. Toutes les démarches pour obtenir un soutien ont été vaines. Mais cela ne signifie pas que c’est toujours le cas, il existe des possibilités. Pour m’installer, il a juste fallu demander une autorisation à l’administration. Le statut d’auto-entrepreneur est très pratique et facile pour démarrer, mais il ne permet pas de déduire les frais. Et quand les frais sont aussi importants que le chiffre d’affaire, ça devient très coûteux car les impôts et l’URSSAF sont calculés sur les recettes et non sur le bénéfice ! J’ai donc quitté ce statut pour m’installer en libéral, en entreprise individuelle, il y a 2 ans ; j’ai pu limiter les dégâts mais ne suis pas encore parvenue à rendre mon activité rentable au point de dégager un salaire. En revanche, je réinvestis ce que je gagne en formation et en matériel… être bien formée et bien équipée, c’est essentiel.

Quels sont les frais ? Le loyer et les charges (eau-électricité-entretien) du bureau, l’URSSAF, le RSI, la CIPAV, les assurances, le matériel, les formations, la taxe foncière des entreprises, les Pages jaunes, le site internet, l’association de gestion, le téléphone, les frais bancaires pour un compte professionnel, et les impôts. De ce point de vue, quand on déteste la comptabilité, il vaut mieux être salarié ! Ou alors il faut gagner suffisamment pour s’offrir les services d’un comptable, qui remplira l’horrible 2035.

Un confort perdu

Il faut bien avouer que le métier d’enseignant présente des avantages non négligeables : un salaire chaque mois, être à la maison en même temps que les enfants, week-ends entiers et vacances comprises, même si c’est avec 150 copies à corriger, avoir la possibilité de ne pas travailler quand on est malade et d’être quand même payé (Whouaaa !), pouvoir suivre avec certitude durant une année scolaire entière des élèves, recevoir une déclaration d’impôts déjà remplie, ne pas se poser de questions sur les points retraite que l’on n’a pas ou sur l’avenir incertain… en écrivant tout cela, mon manque de bon sens m’effraie. J’ai perdu la raison !

Mais le bonheur retrouvé !

Pourtant, je ne regrette rien. Paradoxalement, quitter l’enseignement m’a permis de me pencher enfin, vraiment, sur l’apprentissage. Avec de nouvelles entrées : le haut potentiel, les troubles des apprentissages, les pédagogies actives et positives, les neurosciences, la gestion mentale… Je travaille avec un public de tous les âges, d’une belle diversité, et je peux enfin me pencher sur les particularités de chacun. Et quel plaisir d’observer la capacité d’apprentissage extraordinaire des maternelles ou de pouvoir fréquenter à nouveau la grande littérature avec les lycéens ! Connaître toutes les étapes, de l’apprentissage de l’écriture à la préparation du bac de français, est une force pour repérer la pièce manquante à de solides fondations.  Mon univers s’est considérablement élargi aussi en abordant les autres disciplines. La maîtrise absolue d’un sujet peut entraver notre capacité à comprendre la difficulté. Ainsi, je joue parfois à être l’élève : les enfants m’expliquent ce qu’ils ont fait en classe, ce qu’ils ont compris … c’est efficace pour observer leurs stratégies et les compléter, pour renforcer les acquisitions et leur confiance. Je repère et valorise les points forts de chacun, en partant des acquis, aussi facilement qu’autrefois je décelais les erreurs et les faiblesses ! Je n’enseigne plus, mais j’accompagne sur le chemin de l’apprentissage, juste le temps de guider vers un sentier plus agréable. Pour chacun, je cherche les bons outils pour lutter contre la difficulté, les méthodes appropriées pour apprendre plus facilement. Il s’agit rarement de faire du soutien scolaire, ou de la simple rééducation de l’écriture mais de proposer des moyens efficaces, sur mesure, pour progresser de façon autonome. Les progrès redonnent le goût d’apprendre, l’envie d’écrire. Les parents sont invités aux séances pour pouvoir poursuivre la démarche à la maison s’ils le souhaitent. Nous prenons le temps d’échanger et il m’arrive de penser que je coache autant les parents que les enfants. Mais c’est chaleureux, très humain et constructif. En coaching scolaire comme en graphothérapie, il est indispensable que les progrès soient visibles rapidement et ils le sont très souvent , sinon mon accompagnement n’a pas de sens. J’ai dix fois moins d’élèves que lorsque j’étais prof (et je ne pourrais pas en suivre davantage), je gagne dix fois moins ma vie, mais je me sens dix fois plus utile. Les moments de découragement sont vite balayés par les sourires de fierté des jeunes et les remerciements des parents. L’individualisation de l’accompagnement est vraiment un atout,  alors je n’ai pas envie de renoncer à ce bonheur.

Ma reconversion est donc loin d’être un modèle, c’est juste un parcours individuel rendu possible grâce au soutien de mon mari.

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Pour des pistes plus concrètes, je vous renvoie vers la chronique de Monsieur Mathieu : Y a-t-il une vie après celle de prof ?

Une chronique de Claire Nunn

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One Response

  1. Pr S. Feye 17 décembre 2016

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *