En mouvement

La mutation

C’est la clé de notre évolution. C’est elle qui nous a menés de simple cellule à l’espèce dominante sur notre planète. Mais tous les deux ou trois cent mille ans, l’évolution fait un bond en avant…

Dixit Le professeur Charles Xavier, mentor des X-Men.

mutation

 

Pour moi c’est tout autre chose. Ça reste toujours la clé de mon évolution ; celle de ma carrière. En effet, j’ai parfois le sentiment que chaque année qui passe, je modifie lentement mon code génétique, mutant du stade de l’homo Enseignis à celui d’une amibe ; et encore pas l’amibe la plus futée de sa génération. Clairement je suis très loin de ces super-mutants capables de lire dans les pensées ou de tordre le continuum espace-temps. Non, là pour le moment j’aimerais juste que Linda cesse de recoiffer Lucas et de le papouiller gaiement pendant que je dispense mes devoirs à rendre pour jeudi prochain ; devoirs qui ne seront pas rendus car les feuilles ont elles aussi la capacité de disparaître de leur cartable, mais aussi de leur mémoire. Avengers, rassemblement !

Nous sommes en janvier. Le mouvement commence.

Le peuple migrateur

Quelle jolie expression pour signifier le déplacement des enseignants d’un écosystème à un autre. Plus on y pense, plus ça ressemble aux mœurs de nos amis volatiles à de nombreux égards. Tout d’abord, il y a la phase dite de reconnaissance. Dès la date connue, les enseignants de la même espèce se croisent dans leur milieu naturel commun, celui de la photocopieuse et de la machine à café ; et là ils se toisent souvent, se jaugeant les uns les autres.

 

«  Il en fait partie LUI ? »

«  Elle l’a demandée ? »

«  Tu crois qu’ils en sont ? »

 

Cette sorte de dialecte tribal, constitué d’ellipses de sens, est un signe que le mouvement a débuté. Personne ne se risquerait à finir une phrase, personne ne pose vraiment la question. On peut juste discerner un rictus au coin des lèvres de celui-ci, ou une chiquenaude de celui-là sur l’épaule du jeune maître auxiliaire qui devra attendre la fin du mouvement pour y prendre part. Il ne fait pas partie de ce club fermé. Pas encore. La directrice entre alors en salle des professeurs, et là il y a ce silence révélateur. Le mouvement flotte dans les airs comme les Détraqueurs. Le café refroidit à vue d’œil. Les regards se croisent, et quand Patrick lui demande s’il peut commander des imprimantes pour l’année prochaine, on peut entendre les autres susurrer…

 

…………………………« Il n’est pas l’un des nôtres »…………………………………

 

Puis la phase d’exploration, lorsque les enseignants cherchent de nouvelles terres pour s’installer. Là, on assiste à un théâtre géographico-social du plus bel effet.

 

«  C’est sympa le douzième ? Je veux dire, au niveau du climat, c’est pas trop froid ? »

 

«  On t’a déjà parlé de celle-là ? Pas trop de prédateurs ? Tu penses que je pourrais y aller pour une nidation prochaine ? »

«  Non non non, surtout ne va pas là-bas ! Des collègues y sont allés en reconnaissance et ils ne sont jamais revenus ! »

 

Tout est bon à savoir. Tout doit être su. Évalué. Comment est le chef d’établissement ? Le pourcentage de conseils de discipline sur une année. Le prix du café. Le nombre de centres commerciaux sur un périmètre de 12 kilomètres. La qualité de l’impression en A3 couleur (pour la prof d’Arts). On se renseigne, on googlise. On part en reconnaissance terrain même. Rien n’est laissé au hasard.

 

Puis, pour finir, la dernière phase est la parade amoureuse. Lorsque l’enseignant qui a choisi son nouveau territoire doit séduire le mâle (ou la femelle) dominant afin qu’il l’accepte dans sa nouvelle colonie. Il doit alors se parer de son plus beau plumage ; et rassurer son futur hôte sur ses capacités à enseigner. C’est le moment clé ou on déploie l’ensemble des projets mis en place durant les dix dernières années, du voyage à Londres financé par la vente de mignardises des troisièmes jusqu’à la fameuse pyramide humaine des secondes, dans le cadre du projet vivre ensemble (les uns imbriqués dans les autres), avec photos et diaporama de 12 minutes 50 à l’appui. Tous les moyens sont bons, tout devra être fait pour parvenir à atteindre le Graal. Quitte à dire qu’on est passionné par les moteurs de climatisation si on veut intégrer un lycée industriel ; ou dire que votre fille est secrétaire aussi.

Même si vous n’avez pas d’enfant.

La puissance du mouvement.

 

Une fois la parade terminée, l’enseignant retourne sur son ancien territoire en conquérant, sorte de Marco Polo des temps modernes (oui, je suis revenu du 12e et je vais même m’y établir !) et l’année ne sera plus vraiment la même ; c’est là la force de l’enseignant qui passera ainsi de l’homo habilis à l’homo imperméabilis ; tout coulera sur lui et il se mettra lui-même à papouiller Linda et Lucas en classe, après tout pourquoi pas ?

Quant à celui qui n’aura pas fait ses preuves, il rentrera la queue basse, le plumage terne et le bec baissé. Le regard vide quelques semaines, il se fera sans doute consoler par Patrick, qui lui parlera de son super projet de partir à Barcelone avec les quatrièmes en vendant des friandises. À moins que ce ne soit pour financer ses imprimantes… Hiérarchie ornithologique, quand tu nous tiens.

 

La mutation.

C’est la clé de notre évolution. C’est elle qui nous a menés de simple cellule à l’espèce dominante sur notre planète. Mais tous les deux ou trois cent mille ans, l’évolution fait un bond en avant…

 

Souhaitons que cela prenne tout de même moins de temps.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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