Le mail ne fait pas le moine

Petite histoire de la communication en milieu scolaire

Quand j’ai commencé dans le métier, on communiquait avec un tableau d’affichage, le célèbre bouche à oreille, le tout saupoudré de quelques indiscrétions, et le tour était joué : on avait l’information. Loin de moi l’idée de vous sortir les violons et de vous la raconter à la sauce « c’était mieux avant », mais plutôt l’occasion de faire une analyse de plusieurs décennies de circulation de l’information, dans notre microcosme enseignant en tout cas.

moine

Vous vous rappelez sans doute, en tout cas les plus expérimentés d’entre vous (vous apprécierez le fait que je n’aie pas dit « les plus vieux d’entre vous »), qu’il n’y a pas si longtemps, nous avions dans nos casiers une feuille A4 où était écrite ladite information : tantôt la réunion annonçant les conseils de classe, ou le départ prochain d’un collègue en retraite, ou le billet pour se rendre dans le bureau du directeur mécontent parce que vous n’aviez pas effacé le tableau de la salle B32… Nous étions effarés de voir autant de papier gaspillé. L’information concernait en général un faible nombre d’enseignants, et tout ce beau papier qui finissait à la poubelle n’était pas ou peu recyclé : « autre temps, autre mœurs » disent certains dans de récentes déclarations. Dans le même temps, le cerbère de la gestion traquait la moindre photocopie que nous faisions en trop, tentant ingénieusement de nous contrôler par une carte aux photocopies restreintes… bref, vous voyez !

Le mail, ce sauveur ?

Dès lors, le mail est arrivé comme un sauveur de l’écologie, l’adjuvant tant attendu. Même si les vieux briscards (parbleu, ça y est, je l’ai dit !) impriment encore leurs mails, le professeur lambda est rentré dans son siècle et permet à la collectivité des économies de papier. Pourtant, ce changement, qui semble purement technologique, s’est accompagné d’une évolution des mentalités. Jusqu’à son paroxysme aujourd’hui où la communication, notamment avec l’équipe de direction, est devenue mission impossible. Les jeunes managers – car de mon point de vue il ne s’agit plus vraiment de pédagogues devenus administratifs, mais plutôt de comptables –, considèrent la gestion des ressources humaines comme une affaire de mails. En disparaissant, le papier a fait disparaître une partie du lien social qui existait. Celui qui diffusait un message dans tous les casiers en profitait pour s’exprimer, expliquer, faire le lien entre l’administration et la salle des professeurs qui semblent si loin alors que seuls quelques mètres les séparent. Quand un couac apparaissait au sein de l’établissement, le proviseur se déplaçait, allait à la rencontre des équipes concernées, et cela se soldait par de la bienveillance des deux côtés.

Mise à distance et immédiateté

Aujourd’hui, le chef, puisqu’il veut être ainsi nommé, communique par mail, prend de la distance et de la hauteur pour parler à ses ouailles. Les messages abondent, plus rien n’est filtré, pas de synthèse. C’est l’immédiateté qui prévaut et les versions s’enchaînent, les « annule et remplace » sont devenus monnaie courante. En outre, j’ai vu réapparaître l’impératif, oui vous savez, ce mode qu’utilisent les militaires pour donner des ordres. Pourvu qu’à la fin le mail se termine par un « cordialement », son auteur aura l’impression de vous parler correctement. En outre, le chef, celui qui ordonne, s’affranchit de toute explication et se contente d’un « désormais, c’est ainsi ».

Et quand on affecte à un tel poste un adjoint à l’efficacité relative, l’objet mail devient un cauchemar. Pour la petite histoire, j’ai eu jusqu’à la version définitive n° 5 pour une simple gestion de conseil de classe ! Autrefois, l’adjoint aurait pris le temps de faire la synthèse, de patienter, d’ajuster, de relire. Maintenant, il balance, et si c’est faux ? Qu’à cela ne tienne, rectificatif, forward, modifications… plus rien n’a d’importance. De nos jours, on écrit comme on respire. On assiste d’ailleurs a des situations cocasses. Mon manager, oui, encore lui, a par inadvertance , envoyé un mail au professeur qu’il venait de tancer, pensant qu’il écrivait au proviseur pour se vanter d’avoir mis le pauvre bougre au tapis.

Entendons-nous, je ne remets pas en cause l’usage du mail, bien au contraire. C’est sans nul doute un des produits modernes les plus performants et on aurait désormais du mal à s’en passer. Mais de grâce, ne nous interdisons pas le recul, la hauteur, la vraie, celle qui nous permet de réfléchir, de se concerter, de trouver des solutions efficaces et évitons les mails stériles qui noient l’information. Le mail ne fait pas le moine, seule la réflexion le peut.

Une chronique d’Octave

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  1. DAVAL jacques 9 février 2017

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