Admission Débâcle

Malheureux au jeu, heureux en amour ?

Ma vie de couple allait donc être un ravissement de tous les instants ; car visiblement pour le reste j’avais du souci à me faire. En effet, après un tirage infructueux à la courte paille (pour les profs, ça se joue à la touillette à café), je me retrouvai en charge de la tâche la plus délicate du mois de février pour les profs de terminale.

APB-sueur

Trois initiales qui faisaient frissonner l’échine des plus aguerris ; le site que les divers gouvernements et forces paramilitaires nous enviaient, que les Illuminatis gardaient précieusement sous leur contrôle.

 

LSD

OMG

UMP ?

A.P.B.

Admission Post Bac.

Les trois lettres qui précipitent élèves et enseignants dans ce monde inconnu qu’est le futur. Pris dans le vortex des diverses formations, nous nous lançons main dans la main dans cette belle aventure. Ensemble.

 

«  Monsieur, ça va durer genre longtemps ? »

 

Les bambins entrent dans la salle informatique surchauffée (dans mon lycée on ne peut pas régler les radiateurs : c’est la Norvège ou la Libye. Sans escale.), je m’attends à tout moment à voir débarquer un maître-nageur m’indiquant le grand bassin. Je suis en pleine hyperhidrose.

Un rapide coup d’œil et je vois qu’ils sont pratiquement tous là. Même Hakim qui ne vient jamais en classe. Je me risque à lui indiquer qu’avant de se projeter dans le post-bac, il devrait obtenir le bac. Il répond sa phrase favorite :

«  Vous inquiétez pas Monsieur je vais m’y mettre sérieux là. » (J’aurais dû déposer un brevet pour l’utilisation de cette phrase-là en milieu scolaire et je serais aux Maldives en ce moment même.)

Les élèves s’installent, cliquent sur le site Internet et démarrent leur inscription. Début de l’apnée.

 

«  Monsieur, c’est quoi l’INE ? »

«  C’est ton numéro d’identification, tu l’as reçu quand tu as passé ton BEP l’année dernière. »

« Monsieur, c’est quoi le BEP ? » [sic]

(Putain de sigles.)

Arrivent les problèmes de bourse, et les 12 000 questions sur ces parts de bourse, les impôts de 2016 sur les revenus de 2015 et Selma qui appelle sa mère pour demander si son frère qui habite toujours à la maison il a encore des parts dans la famille, car sinon elle peut pas faire les trucs qui disent les profs après le bac. Petit échange téléphonique affable qui finira par moi disant aux élèves qu’on reviendra ultérieurement aux problèmes de bourse, car là on va s’occuper avant tout de l’orientation. Michel Sapin, sors de ce corps.

Je sue vraiment à grosses gouttes.

 

Le monde fantastique des études supérieures

Et là, nous entrons, toujours ensemble, dans le monde fantastique de la recherche d’études supérieures.

BTS, DUT, FAC, IUT, SVP j’ai de la peine à répondre au flot de questions des jeunes, qui se découvrent immédiatement des vocations incongrues.

« Monsieur, je veux faire l’avocat, je veux défendre la veuve et Marine Lorphelin… »

(Je note que je ne dois désormais plus avoir de problèmes avec la justice, ni donner de Carambars aux élèves.)

« Monsieur, je veux faire la fac de médecine, les mecs qui soignent les morts, les habillent tout ça. »

(Je note que je ne dois désormais plus mourir.)

« Monsieur comment on fait pour être prof, je veux faire comme vous, ça va vous êtes planqué ici faites pas le meskine ! »

(Je ne note plus grand chose, j’ai des bouffées de chaleur, je pense être enceinte.)

 

Les élèves papotent dans une ambiance assez chaleureuse et il apparaît clair que sur mes 30 élèves de commerce, seulement 30 % vont s’inscrire dans une filière ayant un rapport plus ou moins lointain avec les métiers de la Relation Client et Usager. Ok 20 % car je viens de dire qu’on ne faisait pas l’appel dans les amphithéâtres de faculté.

Je ne vais donc pas ajouter qu’on peut aussi y manger.

 

Les vœux s’organisent et je me rends compte qu’au-delà de la relative complexité de la manœuvre, mes élèves sont eux aussi relativement PAS AUTONOMES DU TOUT face à ce site Internet. J’ai donc dû pêle-mêle empêcher une élève de s’inscrire dans un BTS en Picardie (« Ah ça sert à ÇA les menus avec les régions et tout en haut, j’croyais c’était un QCM ! »), ou retenir une autre d’envoyer immédiatement sa lettre de motivation :

« Non mais Julie es-tu sûre du langage employé pour ta candidature à l’IUT ? Tu peux pas finir en disant que t’es OKLM en attente d’un éventuel rencard. Non vraiment tu travailleras ça en Français.

Oui, Julie… c’est MOI ton professeur de français. »

 

Je finis donc en leur demandant de bien noter les demandes de chaque établissement, les dates butoirs et surtout les codes nécessaires pour modifier leurs vœux. En passant je demande à Abdou de cesser de rentrer de fausses notes dans les bulletins numériques, ça va se voir tôt ou tard, surtout qu’il ne parle sans doute pas Albanais comme il vient de le mentionner.

Les sessions terminées, momentanément, il me reste quelques minutes pour leur signifier que cette petite heure passée est un signe avant-coureur d’une année en train de se terminer, et que le BAC arrive à grand pas… C’est souvent à cette période de l’année que certains se rendent compte qu’il faut réellement se mettre à travailler sérieusement pour obtenir le diplôme. La cloche sonne. Mes élèves s’ébattent joyeusement, leur petit code inscrit dans leur téléphone. De la phalène au papillon, j’ai peut-être été le témoin de leur premier choix d’avenir, et j’en suis réellement ému ; ce qui couplé à la chaleur me donne un air hagard et rubicond, quasi comateux.

Mon téléphone sonne.

«  Oui, Monsieur Lapraz, c’était pour vous dire que mon plus grand, il a encore des parts dans la famille, mais ma fille elle va pouvoir quand même faire ses études de médecine ? »

Une chronique de Frédéric Lapraz

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One Response

  1. fanny 10 février 2017

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *