Enseignant : fou allié ?

Allongez-vous…

« Il faut avoir un peu de folie, si l’on ne veut avoir plus de sottise. »

Montaigne – Écrivain, philosophe, enseignant dans le secondaire.

troubles-psy

Être enseignant n’est pas de tout repos. Même en vacances. En effet, j’ai cru bon de partager mes expériences et mon vécu avec un très bon ami thérapeute.

Et.

Au fil de la conversation il semblait clair que je souffrais du mal ultime, humeurs malingres dont les racines s’enfoncent de manière belliqueuse dans le cœur de l’Éducation Nationale.

Les TPM.*

(*Troubles Professoraux Multiples)

Les symptômes sont nombreux et, les ayant notés, je vous propose de vous les livrer de manière à la fois rigoriste et alphabétique.

AUTOPHAGIE

Un élève que j’interroge sur le thème des risques naturels et qui me présente le tsunami de 2004 en Indonésie, qui faisait plus de 400. Oui, mais 400 quoi ? 400 kilomètres de hauteur. Ok. Donc je pense que j’aurais moi-même pu le voir en sirotant mon chocolat au bord de mon balcon. Ah non monsieur, je voulais dire 400 km à l’heure. Bien entendu. En une inspiration les villes étaient donc détruites. Oui, monsieur, comme Fukushima, y a un milliard d’habitants là-bas, et ils ont tous clamsé.

À ces mots-là, oui, il arrive que la classe me demande pourquoi je suis brusquement en train de mordre mes lèvres, ou carrément d’attaquer mon pouce, mon bras, mes chairs comme le ferait un indigène anthropophage. Meilleur en géographie que mes jeunes, j’en suis sûr.

 

BIPOLARITÉ

Bien entendu on est tous bipolaires. Qui n’a jamais été interrompu dans une de ses phrases, lorsqu’on traite par exemple du développement durable, par un « Monsieur, vous avez quoi aujourd’hui, vous avez les nerfs ou quoi » ?

Bien évidemment que je les ai, puisque tu n’écoutes rien de ce que je dis car tu as la langue collée dans l’oreille de ta camarade bordel de meeeeeeeeeeeeeeeeeeeeerde !!!!!

« Mais non Damien, tout va bien, je ne vois pas pourquoi tu dis ça, essaye plutôt de te concentrer sur le cours » + sourire + tic nerveux 1 + tic nerveux 2 + grincement de dents.

Quand déforestation peut soudain rimer avec défenestration.

 

DYSMORPHOPHOBIE

Le matin tout s’enchaîne, je me lève, je me bouscule, je n’me réveille pas. Et je me retrouve face à eux comme pour une radiographie intégrale. Ça commence lorsque je grimpe les escaliers qui me mènent aux salles de classe, je les entends susurrer des formules comme :

« T’as vu Lapraz il a mis CE jean avec CE pull, comment il a PU faire ça ? »

À croire que je viens de cracher ouvertement au visage de la Mode.

Un jean bleu. Avec un pull noir.

«  Il y est allé quand chez le coiffeur tu crois ? »

«  Il a pris pendant les vacances, c’est clair ça se voit, son polo ça le boudine. »

«  Tu m’étonnes qu’il soit célib, il s’arrange pas aussi. »

« On a qui là, ah oui le payot avec le polo ! »

Le contenu passe après le contenant. Du coup au lieu de partir en formation, je comptais demander à partir en thalasso grâce au PAF. Je vois pas pourquoi la directrice refuserait.

 

ÉCHOLALIE

Je me demande si ce n’est pas LE mal de l’homme qui enseigne. Morceaux choisis :

«  Je n’ai pas pu réviser la leçon monsieur… »

« Tu n’as pas pu réviser la leçon ? »

«  Oui, y avait des soucis hier soir à la maison. »

« Y avait des soucis hier soir à la maison. »

«  Mais demain vous inquiétez pas je vous récite la totale de la vie au gadjo là, George Sand. »

… Et j’en passe…

Il se peut d’ailleurs que ce trouble répétitif envahisse votre quotidien jusqu’aux moments les plus familiers…

«  Des aubergines à deux euros le kilo ! »

«  Un voyage en Espagne avec ta mère ? »

« Que je mette cette tenue à fleurs pour nos noces de coton, thématique BEE GEES ? »

 

HYPERSOMNIE

Depuis que je suis enseignant, je ne vis vraiment que deux mois dans l’année. Juillet-Août. Le reste du temps, j’ai le rythme de somnolence d’une femme à 12 semaines de grossesse. Ici un chauffeur m’a réveillé en bout de parcours du métro, à 16h30 ; là on me réveille quand j’ai le malheur de m’asseoir trente secondes sur une simple chaise en bois, dans la salle des profs. J’ai mis trois mois pour regarder l’intégrale de la série Game Of Thrones. Puisqu’un épisode me prenait à peu près une semaine (dix minutes de sang et de sexe avant de sombrer dans l’inconscience. Même la torture devient une indolente berceuse). Inutile de vous dire qu’on n’a pas trouvé que du sang dans mes analyses mais une forte dose de Ristretto.

 

MALADIE DE GILLES DE LA TOURETTE PÉDAGOGIQUE

«  Qui veut répondre ? »

« Qui ? »

« Qui m’écoute ? »

Autant de phrases prononcées quasi instantanément en classe. Sans réponse. Soit dans un silence mortuaire. Soit dans un vacarme incessant. Notre trouble peut s’accompagner également de vulgarités diverses et variées mais que nous dissimulons tant bien que mal à l’intérieur de nos séances d’apprentissage.

«  Il a serré le prof, qu’il a dit putain et bordel ? »

«  Mais non il parle de la Madame Claude là. »

« Ouais et qui c’est les bandes de gros connards, les Allemands ? »

 

SYNDROME DE MUNCHHAUSEN ASSOCIÉ À UN TROUBLE DE LA PERSONNALITÉ HISTRIONIQUE

Car toutes les bassesses sont bonnes pour réussir son coup, faire apprendre une trace écrite aux élèves ou encore faire régner le silence en classe, j’ai déjà simulé un malaise vagal, une douleur dentaire, une encéphalite sévère, une anémie profonde. On a déjà kidnappé mon enfant pendant une séance délicate de 16 h 30 à 17 h 30. Mes chiens sont morts. La veille de mon inspection.

 

TOC

Pour finir, il paraissait inconcevable de ne pas traiter de ce trouble, qui nous oblige à vérifier 20 fois notre casier à la recherche des devoirs maison donnés il y a plus d’un mois, notre cartable pour être certain que notre séquence sur le romantisme s’y trouve ou encore nous laver une dizaine de fois les mains après avoir serré les mains de nos chers bambins ( le terme br****** n’est parfois pas uniquement métaphorique).

 

Voilà donc une liste, non exhaustive, tant les TPM sont nombreux. Je vous encourage ainsi à réagir et à me livrer vos symptômes. Courage.

Vous n’êtes pas seul.

Une chronique de Frédéric Lapraz

Commentaires

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2 Comments

  1. Vivi 3 mars 2017
  2. Nine 3 mars 2017

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *