BAC’N CO : une semaine pour tout changer

Tremblez… ou pas.

Il y a des tests partout.

Ici et là on se prépare à tout et n’importe quoi.

Le gars qui prépare le jour fatidique du permis de conduire en déambulant le dimanche sur le parking de Carrefour, avec un ami qui mime la mine patibulaire de l’examinateur.

La future maman qui prépare la délivrance, en position sur le ballon en plastique gé(n)ant, avec la fameuse « respiration du petit chien essoufflé ».

bac-frankenstein

On simule. On s’imagine.

On se glisse dans la peau de-celui-qui…

Donc moi, professeur principal de la classe de Terminale Commerce, j’annonce ce matin à mes bambins la célèbre SEMAINE D’EXAMENS BLANCS !!!!!!!!!!!!

TREMBLEZ.

DANS LA SALLE, PERSONNE NE VOUS ENTENDRA CRIER.

Pas de réactions. Lucas a même gardé son doigt à l’intérieur de son nez, tant le choc n’a pas eu lieu.

Ok, je la refais donc, plus pragmatique.

«  À la rentrée, donc, vous n’aurez pas cours, puisque ce sera la semaine d’examens blancs pour préparer au mieux vo……… »

HURLEMENTS DE JOIE.

Les adolescents n’ont donc pas tous la même tendance au stress, je n’entends personne demander à un ami de préparer l’oral de langues en mimant le professeur (lui aussi a une mine patibulaire) ; je ne vois personne rester sur sa chaise en contractant son diaphragme à la manière de Fluffy l’épagneul. Tout le monde s’en fout en somme. Nous avions déjà traité du syndrome de procrastination chez l’élève l’année dernière. Les années se suivent et se ressemblent.

Il faut donc passer de l’autre côté de la barrière pour analyser ce que peut être la semaine d’examens blancs chez l’espèce humaine professorale.

La semaine d’examens blancs, on la fluote dès la rentrée, mais pas de la même couleur que celles des vacances, des ponts, des semaines de stage ou des formations diverses et (a)variées. J’avais utilisé la couleur pourpre étrangement, à la mémoire des profs qui sont tombés durant cette semaine, apparemment sibylline pour le néophyte, mais qui peut receler bien des dangers pour l’enseignant débutant. Voici quelles sont les étapes délicates dans ce marathon scolaire.

La préparation des sujets, ou la maïeutique abyssale des savoirs

Bien évidemment vous connaissez la date des examens depuis septembre. Bien évidemment on vous a rappelé cette date butoir du 7 avril pour la remise des sujets. Mais voilà, étrangement, vous n’avez jamais eu le temps auparavant de vous en préoccuper et quand arrive le 5 avril, vous vous retrouvez à déambuler dans la salle des profs comme une âme en peine,  à la recherche du sujet parfait pour vos élèves. Il est loin le temps où il suffisait de prendre un sujet d’annales et de se frotter les mains avec un air suffisant.

Non.

Car vous en avez plus qu’assez que vos élèves, en allant chercher les réponses sur le net, recopient aussi les phrases telles que : « Le candidat devra tenir compte de la consigne. ». Un parfait moine copiste. Mais décérébré.

Vous devez donc créer et, tel le docteur Frankenstein, DONNER LA VIE ; en mixant divers cadavres de sujets oubliés des étudiants et façonnant de vos mains comme avec la glaise LE sujet protéiforme qui les scotchera tous sur leurs feuilles de copie.

Bon, la plupart rendront copie blanche, il faut le savoir.

« Monsieur c’est quoi ce sujet, vous avez serré ou quoi ? »

Bien entendu, une fois le sujet créé, il faudra le photocopier. Ce sera exactement LE moment opportun pour votre compte d’arriver à expiration et vous courrez de bureaux en bureaux pour parvenir à obtenir une rallonge. Et puisque tout le monde court dans les couloirs comme le 11 mars à Fukushima, ce n’est pas évident, il faut bien l’avouer.

La surveillance, ou Vis ma vie de surveillant pénitentiaire

Bien entendu cette semaine-là vous n’avez pas cours, et vous pourriez penser que vous en profiterez pour corriger les copies puisqu’un silence de mort régnera dans la salle, à moins que ce ne soit le bruxisme absolu des étudiants paralysés par l’enjeu.

Eh bien non !

Il est plus largement envisageable qu’on profite de votre faiblesse morale pour vous donner à surveiller la classe la plus horrible de l’établissement. La-classe-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom. De peur d’une invocation fortuite.

Il vous sera donc impossible de corriger quoi que ce soit, puisque vous devrez rester sur vos gardes, jonglant entre des questions pertinentes…

« On doit TOUT faire ? »

« On doit mettre notre nom ? »

« Monsieur j’ai fini je peux partir ? » (au bout de deux minutes trente)

… et un vacarme incessant, puisqu’en termes de bruit pédagogique, on atteint souvent dans cette classe les 110 décibels (les travailleurs urbains refaisant la chaussée à côté me demandent de faire moins de bruit).

Les corrections, ou l’enseignant stakhanoviste du vide

Bien évidemment il faudra corriger tout ça, et étrangement les élèves sont toujours excessivement pressés d’obtenir leurs résultats.

« Monsieur vous avez corrigé les copies ?? »

« Non Lucas, à midi, je mange moi aussi, tu vois. »

Nous passerons sur le fait qu’il faille souvent échanger les copies afin de préserver le côté objectif et anonyme des prestations, et que certains enseignants refusent de céder leurs élèves et tiennent à les corriger coûte que coûte (pour peu qu’on veuille ensuite leur dérober leurs classes !)… Bref vous vous retrouverez chez vous, au bout de cette semaine, mais aussi clairement de votre vie, avec un paquet de copies volumineux sur votre table basse. Avec l’envie folle d’y allumer un feu (même si vous vivez en appartement), en pestant et rageant de voir la météo du week-end (beau temps et température estivale sur tout le Bassin méditerranéen bordel de merde) et votre compagne qui vous fait les yeux doux pour sortir au resto (« Ce sera KFC et Redbull car je m’apprête à faire nuit blanche mon amour »).

Il faudrait également traiter de ces perles enfouies que l’on découvre à la lecture des copies de nos jeunes, mais il faudrait pour ça une chronique entière.

Du docteur Frankenstein à sa créature, vous vous coucherez tôt car vous finirez, exsangue et blafard, dimanche soir. Le marathon prend fin et vous avez hâte de reprendre les cours classiques.

Vous vous promettrez. Sans doute. De faire différemment l’année prochaine.

 

L’enseignant, honteux et confus

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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