Psychologie et neurosciences cognitives au service des apprentissages

En partenariat avec la Journée de l’innovation

Le 29 mars dernier, nous étions présents à la Journée de l’innovation, qui s’est tenue à l’École militaire. Parmi tous les projets innovants présentés, nous avons repéré celui du collège Desdevises du Dezert autour de la psychologie cognitive. Nous avons posé quelques questions à Vincent Pesnel, le principal de ce collège à la pointe des neurosciences !

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– Comment est née l’idée de ce projet ?

Le collège Georges Desdevises du Dezert, situé à Lessay (Manche) est un établissement « rural isolé » classé par la Direction académique dans le groupe d’établissements dits « à public fragile ». La population scolaire accueillie se caractérise par une forte représentation des Professions et Catégories Socioprofessionnelles défavorisées et une part très réduite des classes favorisées. Depuis plusieurs années déjà, le collège a mis en place divers projets expérimentaux pour répondre aux besoins de son public fragile (atelier lecture et maîtrise de la langue, semaine de l’accompagnement, évaluation sans note, formation aux compétences psychosociales et médiation par les pairs). Il existe donc une culture importante de l’innovation au sein de l’établissement largement accompagnée par le CARDIE du Rectorat de Caen.

Une problématique importante pour nous vient donc de ce qu’une part importante des élèves n’effectue pas le travail personnel demandé par les enseignants. Les raisons en sont multiples :

– manque d’appétence pour la chose scolaire,

– forte concurrence des « sirènes » numériques et télévisuelles,

– faible accompagnement scolaire d’une partie des parents,

– manque d’autonomie pour faire et surtout, manque de méthodes pour apprendre et réaliser les travaux demandés,

– manque de confiance dans leur capacité à apprendre et à progresser.

 

Ce déficit de travail personnel des élèves a des effets notables sur leurs apprentissages, leurs résultats, leur orientation, le déroulement des cours et le climat de classe.

Le constat de cette problématique du travail personnel des élèves et de leur manque de confiance en leurs capacités à progresser est déjà ancien. Il y a 3 ans, l’idée de raccourcir la durée des cours pour permettre de dégager du temps pour apprendre à apprendre et accompagner le travail avait déjà été évoquée au collège, mais elle s’était heurtée, en partie, à la nécessité pour les enseignants de devoir refondre tous leurs cours.

La mise en place de la réforme du collège et la refonte des cours induite par les changements de programme a permis à cette idée de resurgir. De plus, d’après les textes qui accompagnent la réforme, l’AP (je cite) doit « soutenir la capacité d’apprendre et de progresser des élèves, améliorer leurs compétences et contribuer à la construction de leur autonomie intellectuelle ». Le domaine 2 du socle commun « les méthodes et outils pour apprendre » stipule que ceux-ci « doivent faire l’objet d’un apprentissage explicite en situation, dans tous les enseignements et espaces de la vie scolaire. »

Pour répondre à ces questions, il nous a paru nécessaire de faire un détour par l’organe même des apprentissages : le cerveau. Parce qu’après tout, c’est bien lui que nous demandons à nos élèves de mobiliser pour apprendre, comprendre, mémoriser…

Et peut-être que justement, mieux connaître son fonctionnement pourrait les aider à faire tout cela.

Si le cerveau est longtemps resté un mystère, depuis maintenant quelques années, la psychologie et les neurosciences cognitives ont suffisamment progressé pour nous permettre de mieux comprendre son fonctionnement. Et les enseignements de cette science, qui corroborent souvent les découvertes réalisées en pédagogie, peuvent s’avérer précieux et instructifs pour nous, enseignants…

 

Les possibilités offertes par la restructuration des horaires d’enseignement de dégager du temps pour mettre en place des créneaux d’accompagnement personnalisé propres à répondre à ces objectifs ont conduit à faire adopter cette restructuration en conseil pédagogique.

 

Quelques temps plus tôt, j’avais eu connaissance de travaux de chercheurs en sciences cognitives de la région parus dans des revues professionnelles (voir notamment Lanoë, Lubin & Rossi, 2015, Les Cahiers pédagogiques), qui prônent le travail collaboratif avec le terrain éducatif et l’importance d’intégrer les sciences cognitives à l’école afin de former les enseignants à cette thématique, et développer chez les élèves une meilleure connaissance d’eux-mêmes face aux apprentissages. Ces recherches pouvant renforcer la possibilité d’atteindre les objectifs du domaine 2 du socle commun, j’ai contacté ces chercheurs afin de collaborer sur ce projet, tant au niveau de la formation de l’équipe éducative, que du suivi dans la mise en place des contenus pédagogiques réalisés par les enseignants, et de la validation scientifique du dispositif pédagogique. Cette proposition a été acceptée. Le conseil pédagogique a alors validé cette proposition d’inclure la psychologie et les neurosciences cognitives dans le dispositif d’AP prévu par la réforme du Collège.

 

Notre projet s’inscrit donc dans l’enjeu de donner du sens aux apprentissages et d’impliquer activement les élèves dans leurs processus d’apprentissage en leur permettant de les comprendre et de mieux savoir comment les rendre les plus efficients possible. Il s’agit ainsi pour chaque élève de prendre conscience de son fonctionnement individuel, de repérer ses forces et ses faiblesses. À travers les connaissances acquises en sciences cognitives et les expérimentations qu’il mène parallèlement, l’élève peut (re)prendre confiance en sa capacité à réussir et mener à bien son projet scolaire.

Maintenant, voyons en pratique ce que ça donne :

La réforme du collège prévoit 26 heures de cours par semaine, les AP et les EPI sont inclus dans les enseignements disciplinaires. Nous, nous avons fait le choix de réduire la durée des cours à 45 minutes, ce qui nous a permis d’inscrire, dans l’emploi du temps des élèves, 4 créneaux d’AP et 2 créneaux d’EPI.

L’un de ces 4 créneaux d’accompagnement personnalisé, intitulé « connaissance et découverte de soi », est consacré à former les élèves à la psychologie et aux neurosciences cognitives. Les cours sont préparés par l’équipe en charge de cet AP (soit 12 enseignants, la CPE et le principal) en s’appuyant sur la formation de 3 jours et sur de l’auto-formation. Les 3 enseignants-chercheurs en valident le contenu et apportent ponctuellement des compléments.

Cet AP « connaissance et découverte de soi » concerne tous les élèves de la 6e à la 3e.

L’objectif, c’est que les élèves perçoivent mieux comment ils fonctionnent pour apprendre, pourquoi ils échouent parfois, comment ils peuvent y remédier, et qu’ils puissent ainsi mieux comprendre le sens des apprentissages et donc plus s’y investir.

Mais il n’y a pas que les élèves qui peuvent progresser : cet AP permet aussi aux enseignants de mieux comprendre les modes de fonctionnement des élèves et de nourrir la réflexion collective. Ça modifie le regard qu’on porte sur leurs difficultés, ça nous aide à adopter de nouvelles stratégies pédagogiques plus adaptées et à modifier nos gestes professionnels en développant une posture d’expertise en apprentissages.

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– Depuis combien de temps ce projet existe-t-il dans l’établissement ?

Le projet existe au collège depuis la rentrée de septembre 2016. Néanmoins, pour pouvoir la mettre en œuvre dès cet instant, une formation préalable a été nécessaire. Nous avons donc décidé de prendre contact avec trois enseignants-chercheurs du Laboratoire de Psychologie de l’université de Caen-Normandie : Céline Lanoë et Amélie Lubin, maîtres de conférences en psychologie du développement et Sandrine Rossi, maître de Conférences en Psychologie Cognitive. Nous nous sommes aussi adressés au CARDIE de notre académie pour nous accompagner dans la mise en place d’un partenariat.

Fin juin 2016, Céline Lanoë, Amélie Lubin et Sandrine Rossi sont ainsi venues au collège pendant 3 jours pour former les personnels à la psychologie et aux neurosciences cognitives.

« Former » – en 3 jours – c’est peut-être un bien grand mot. Disons plutôt « initier » et surtout, nous faire découvrir toute l’immensité des possibles de leurs disciplines, même si celles-ci n’ont pas non plus réponse à tout.

– Les élèves étaient-ils partants dès le début ?

L’idée, nouvelle pour nos élèves, de les former à la connaissance et la compréhension de leurs mécanismes cérébraux a généré très vite une certaine curiosité de leur part, en particulier chez les plus jeunes scolarisés en classes de 6e et 5e. Au fil du temps, cette curiosité ne s’est pas démentie.

Alors, concrètement, on étudie quoi en AP « connaissance et découverte de soi » ?

Pour permettre aux élèves de bien comprendre les notions abordées, d’abord, on a commencé par faire un point sur l’anatomie du cerveau et ses nombreuses fonctions ainsi que sur les neurosciences et comment fonctionne la recherche dans ce domaine.

Nous leur avons ensuite expliqué le concept de plasticité cérébrale à savoir la manière dont les connexions neuronales se modifient en fonction de nos expériences, de nos apprentissages et de nos émotions… Finie la conception figée de l’intelligence ! Il n’y a pas de fatalité, tout le monde peut améliorer sa capacité d’apprentissage, à condition d’opter pour de bonnes méthodes de travail qui aident les neurones à changer et renforcer leurs connexions.

Les élèves (et les adultes aussi d’ailleurs…) ont ensuite découvert les différents types d’attention, ce qui la perturbe ou au contraire, des trucs et astuces pour la maintenir. Même chose pour la mémoire.

La suite du programme aborde le statut de l’erreur et le contrôle inhibiteur, le rôle des émotions dans les apprentissages, la motivation, l’hygiène de vie et l’impact des écrans sur le cerveau et les apprentissages. Pour finir, un point sur les neuromythes, ces idées reçues qui peuvent parfois interférer avec l’estime de soi et les performances scolaires…

L’idée, c’est de partir des élèves et de ce qu’ils vivent au quotidien, en leur faisant expérimenter diverses situations pour ensuite les éclairer en faisant appel aux neurosciences. On en déduit alors une série de mesures concrètes à mettre en œuvre.

– Quels résultats constatez-vous ?

Côté résultats, on peut d’ores et déjà constater de meilleures notes des élèves, plus d’attention en cours (aussi du fait des 45 minutes) et un intérêt certain pour cette nouvelle discipline, surtout chez les élèves de 6e et 5e. Et des élèves qui nous disent qu’ils ont modifié leurs pratiques d’apprentissage !

L’équipe enseignante participant au projet bénéficie également fortement de cette participation. La préparation des séances et les séances elles-mêmes, les échanges collaboratifs entre eux et avec les élèves, les apports des enseignants chercheurs, tout cela concourt à nourrir la réflexion des enseignants et contribue au renouvellement de leurs pratiques pédagogiques.

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– Avez-vous encore des idées d’évolution ou d’amélioration ?

Au vu de l’ampleur du programme abordé et des contenus travaillés, il est possible que les futurs élèves de 6e soient formés aux neurosciences pendant deux années. Et pour ce qui est des élèves formés cette année, on leur proposera peut-être des séances d’AP dans lesquelles ils pourront encore plus mettre en pratique les notions abordées cette année.

Par ailleurs, au-delà des ressentis et des mesures que nous pouvons effectuer au sein de l’établissement, il nous faut à présent évaluer concrètement les effets de cette action. Pour cela, nous envisageons de mettre en place l’an prochain, toujours en partenariat avec l’Université de Caen Normandie, un dispositif d’évaluation scientifique.

– Quels conseils donneriez-vous à des enseignants ou chefs d’établissement qui voudraient se lancer dans un projet innovant ?

Oser, oser, oser ! Winston Churchill (ou Marcel Pagnol…) a dit : « Tout le monde savait que c’était impossible à faire. Puis un jour quelqu’un est arrivé qui ne le savait pas, et il l’a fait ».

Le principe d’autonomie des établissements existe depuis plusieurs années et nombre d’actions menées dans les établissements du 1er et du 2nd degré en France montrent que ce n’est pas un vain mot. Notre institution qu’on accuse souvent de lourdeur compte de nombreux opérateurs du changement (les CARDIE en particulier) et comme l’a rappelé Madame la Ministre Najat Vallaud-Belkacem lors de la remise des prix de la journée de l’innovation, l’innovation sur le terrain fait progresser les élèves, mais aussi les pratiques des personnels qui s’y adonnent et, in fine, c’est le système scolaire dans son intégralité qui en bénéficie.

Les réformes ou les nouveautés peuvent donc ne pas être vues simplement comme des contraintes, mais aussi, grâce à l’autonomie et la connaissance de leurs établissements par les acteurs de terrain, comme de formidables opportunités de répondre aux problématiques locales en innovant et en se lançant dans cette belle aventure – même si les embuches peuvent aussi être au rendez-vous – qu’est toujours une innovation.

 

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