Cette amie qui vous veut du bien

Ode à une allégorie

Il y a de ces collègues qui vous marquent toute une vie. L’enseignant dont le nom procure aux élèves une remontée à la fois lacrymale et zygomatique : « Oh comme il est tarpin bien lui tu vas voir ! »

bonne-fee

Durant mes années de lycée pro, j’ai eu la chance d’en côtoyer un, ou plutôt une, et il me semblait nécessaire de vous faire partager mon engouement, ma quasi dévotion auprès de sa personne. Il n’est donc pas question pour une fois (et une fois seulement) d’un vil cynisme, d’une morgue ironique.

Oui notez-le, je sais AUSSI faire preuve de sincérité.

Cette enseignante donc, était pour moi le symbole, l’allégorie même de l’enseignement tel que je peux le représenter dans le début du XXIe siècle.

Alors oui, les élèves pouvaient l’appeler maman, bredouiller et rougir, tant ils étaient conscients que la personne en face d’eux les écoutait, ne se mettait pas forcement au-dessus d’eux (si ce n’est bien entendu hiérarchiquement), et ne les toisait pas dans les couloirs. Elle savait que le métier d’enseignant dans les zones sensibles ne pouvait se limiter à ses heures de face-à-face pédagogique, mais qu’il continuait le soir ; le soir tard, le week-end et les vacances scolaires. Et cela pouvait hérisser les poils de son entourage. Mais finalement on s’y habituait avec le temps. On aimait à se moquer d’elle lorsqu’elle s’inquiétait de manière démesurée, apprenant qu’un élève pouvait évoquer l’idée d’une fugue ou d’une rixe avec un autre.

En classe, on pouvait s’attendre à ce qu’un tel caractère émotif laisse présager un certain laxisme, un laisser-faire. Il n’en était rien. J’avais souvent honte lorsque dans mon cours les élèves bavardaient un peu fort (euphémisme qui camoufle la notion de hurlements) alors que dans la pièce à côté on n’entendait que du bruit pédagogique ; les élèves allant jusqu’à lever le doigt pour répondre à une question. Un comble.

Un affront pour ma personne.

Dans une autre galaxie

Une heure avec elle et vous étiez immédiatement projeté dans une espèce de dimension parallèle, vous rompiez le continuum espace-temps pour vous retrouver ailleurs. Spectateur impassible devant une despote éclairée et bienveillante, qui savait les anniversaires et l’arbre généalogique des élèves quasiment par cœur.

«  Bonjour Madame, je vous remets mon devoir maison. »

«  Excusez-moi d’avoir été absent la fois dernière, oui bien entendu mes cours sont rattrapés. »

«  Oh Madame désolé, je vais cracher mon chewing-gum. »

«  Excuse-moi Amir, mais je ne suis pas d’accord avec toi, débattons ensemble mon cher camarade. »

Ils entraient, la saluaient avant d’ôter leur blouson (même et surtout en août) et leur sacoche (qu’ils portent au niveau de la gorge).

Moi je comptais les minutes victorieuses avant que ne surgisse une insulte, ou un quolibet à mon égard. Je devais trimer pour ne pas avoir en face de moi des élèves davantage habillés pour Courchevel que pour une séance d’EMC, ou qui s’adressaient la parole par des borborygmes que n’auraient pas reniés nos troglodytes ancestraux.

La dernière fois qu’on m’avait rendu un devoir maison, c’est lorsqu’un élève avait perdu un pari.

Marraine la bonne fée

Pour finir, il est indubitable qu’être dans la même équipe qu’elle est un avantage certain, autant sur un plan pédagogique, puisqu’elle est capable de monter une séquence en pluri-disciplinarité en autant de temps qu’il vous faut pour rentrer chez vous et vous remettre de votre journée ; mais également sur un plan personnel. Comme avec les élèves elle était capable d’endosser des rôles divers…

De soutien psychologique :

« Non mais tu dois extérioriser ton mal-être, qu’as-tu ressenti lorsqu’il t’a tendu cette copie blanche ? Parle-moi de ta mère… »

De nutritionniste :

« Mais tu ne pourras jamais tenir cet après-midi avec seulement des glucides et des sucres lents, tiens croque dans cette pomme ! »

D’aide-mémoire :

« Souviens-toi que tu as rendez-vous avec Madame Bichard à dix heures, qu’à midi tu as conseil de discipline, et le soir réunion de parents.

Tiens, prends ce Doliprane. Prends-en deux. »

Maman survitaminée, enseignante dévouée capable de tenir un biberon dans la main gauche et le portable dans la main droite pour rappeler aux élèves qu’ils ont éval demain ; elle est le couteau suisse, ou le méga champion de « qui veut prendre sa place en ZEP ». Il serait souhaitable, voir obligatoire que vous puissiez, un jour, croiser ce genre de personne sur votre chemin. Car elle semble être bien plus efficace que bien des formations issues de l’establishment.

Dédicace donc, à cette C.T., et à tous ceux et celles qui prennent leur métier à cœur, nous donnent cette envie de le poursuivre et nous rappellent pourquoi on est là.

Toujours là.

Dans les moments les plus difficiles de notre dur labeur.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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One Response

  1. DT 15 mai 2017

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *