Le visiteur

Vous pouvez répéter la question ?

«  Excusez-moi, mais je n’ai pas compris ce que je devais faire. »

visiteur-poule

La sempiternelle phrase qui émaille nos joyeuses journées d’enseignant, qui commence dès le début de l’année avec la fiche de présentation :

«  Ben là où il y a écrit nom, tu mets TON nom. »

Et qui finit quelques années plus tard, le jour des examens du baccalauréat :

«  Ben là où il y a écrit nom, tu mets TON nom. »

 

Mais là je ne parle pas de la relation, souvent difficile, entre le jeune et l’adulte, entre le jeune et l’écrit, entre le jeune et la consigne… bref entre le jeune et la consigne écrite de l’adulte ; mais bien d’autre chose, puisque ma spécificité est d’enseigner en lycée professionnel, ce qui ajoute à nos dures réalités une dimension iconique : celle du monde professionnel, cette contrée sauvage qui attend nos petits une fois le CAP ou BAC pro en poche, peuplée de patrons irascibles et esclavagistes, qui font passer le balai à leurs salariés et les mangent si le repas du midi n’a pas été conséquent. Ces mythes et légendes de l’après-lycée sont éprouvés dès la seconde à travers la fameuse PFMP.

 

PFMP : la recherche

Période

De Formation

En Milieu

Professionnel.

 

Trois à quatre semaines de stage, qui seront pour les élèves LE moyen de découvrir leur futur métier, de les conforter dans leur choix.

Ou de les faire démissionner de la section dès le deuxième jour du stage (et le fameux coup de balai à donner en fin de journée dans un commerce transformé en : « Oh le patron il croit trop que je suis son pigeon que je vais balayer. Vous avez deux bras comme moi vous pouvez le faire suis pas payé moi ??)Rupture.

Pas à l’amiable, ni à l’aimable.

Mais reprenons par le commencement. La recherche. Ardue. Très ardue. Symptomatique et déterminante du profil de l’élève. On peut relever plusieurs archétypes qui se vérifient chaque année.

  • Le frais : celui qui a décidé de bien s’habiller pour chercher son stage car il SAIT que c’est important. Complet Lacoste jaune poussin. Lunettes Burberry. Sac Longchamp. Claquettes Arena. Y en a pour 400 euros impossible il me prend pas là suis trop frais là sérieux !?

 

  • L’effacé : celui qui entre dans le magasin, et qui tend sa convention, pardon la jette en prononçant ces paroles : Monsieur chercher stage c’est bon vous ? Une formule magique digne de Serpentard ou le borborygme d’un condamné. Il rentrera fulminant en taxant les patrons d’injures diverses.

 

  • Le perdu : celui qui refuse de sortir de son arrondissement car l’extérieur, c’est l’Étranger, le Mal, la Perdition. Évidemment les parents conditionneront ses actions en vous téléphonant, vous demandant si c’est grave s’il le fait chez sa Tata qui tient une boutique pas loin. Pas loin étant le domicile même de l’élève. On se demande à quoi sert l’espace Schengen.

 

  • Le malin : Celui qui trouve un stage de complaisance et vous assure que tout est en règle. Vous appelez et bizarrement l’élève est sorti faire une course, ou c’est son jour de repos, ou il est dans un autre magasin, mais qui n’a pas de numéro. Et quand vous venez faire le compte-rendu de stage, il vient de juste de passer la porte. D’ailleurs, regardez, la porte est en train de se fermer, vous voyez, c’est LUI, là, qui vient de l’ouvrir, cette porte qui se ferme. C’est un bon jeune. Vraiment. Rappelez-moi son prénom ?

 

Oui, car si la PFMP est pour l’enseignant un peu la soupape de décompression, l’oasis en plein désert du Mojave, la cigarette après le café ; c’est aussi le moment où nous devons nous rendre sur le lieu de stage pour l’évaluation.

 PFMP : la visite

«  Excusez-moi, mais je n’ai pas compris ce que je devais faire. »

 

On y revient.

On arrive souvent avec notre petit dossier tout propre, tout bien fait, nos tableaux Excel ciselés qui regorgent de compétences, d’aptitudes diverses ; et quand on demande aux tuteurs de les remplir, on s’aperçoit que notre jargon pédagogique ne dépasse pas le seuil de la porte de l’entreprise. Il fuit même ventre-à-terre. Le sol se dérobe alors sous nos pieds.

«  Il suffit de remplir et de cocher si l’élève a effectué telle ou telle action, je vais vous prendre comme exemple celle-ci, se renseigner sur le contexte informatif du point de vente ?

 

Ah non Monsieur, ici on n’a pas l’informatique, on fait tout à la main.

 

Oui très bien, alors celle-ci : l’élève a su prendre congé lors d’une transaction commerciale ?

 

Ah non Monsieur, il a toujours été là, il a jamais pris les congés.

 

Bien. Vous savez quoi ? Est-ce qu’il a bien travaillé ? Il a été à l’heure ? Voilà. Signez là et là, je dois prendre congé.

… (moue dubitative du tuteur)

La scène est d’autant plus ubuesque quand le compte-rendu est fait avec l’élève. Un triumvirat se constitue et le Pilum s’abat sur vous brusquement.

Le tuteur lit la grille.

Le tuteur se tourne vers l’élève et lui demande s’il comprend la grille et s’il a effectué cette activité de négociation téléphonique.

L’élève se tourne vers vous pour vous demander s’il a réalisé cette activité. Sachant qu’étant enseignant en matière générale, vous n’avez pas ingéré totalement le lexique du parfait commercial avant de venir. Vous lui répondez par une onomatopée, un grognement interrogatif.

L’élève renvoie le grognement au tuteur. Le tuteur vous renvoie ce grognement. Une meute de loups autour d’un dossier certificatif. Ou trois poules autour d’une simple fourchette. À cet instant, personne. Personne ne sait si l’élève a saisi un combiné téléphonique durant les 4 semaines de stage.

 

Exercice donc délicat. Pour le moins acrobatique mais qui permet de se faire tout un réseau d’entreprises sympathiques et chaleureuses, de profiter de bons d’achats, de remises là encore diverses et variées, de faire ses courses de Noël tout en travaillant. La dernière fois on m’a même proposé de rester un peu dans la salle de musculation visitée afin de m’occuper de mes quadriceps.

Comme si j’en avais besoin, non mais quel connard !

Quelques minutes de réflexion.

Un Powerline. Une presse à cuisses.

 

« Excusez-moi, mais je n’ai pas compris ce que je devais faire. »

 

Merde, on peut pas non plus TOUT savoir.

Une chronique de Frédéric Lapraz

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3 Comments

  1. Hélène 2 juin 2017
    • Frédéric 2 juin 2017
  2. Charlie 2 juin 2017

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *