EPI, stop ou encore ?

L’heure de trancher

Bien sûr, on n’a pas attendu les EPI pour faire résonner les disciplines entre elles et travailler les profs ensemble. Mais l’annonce de Jean-Michel Blanquer au Conseil supérieur de l’éducation du 8 juin de diluer à grandes eaux ce dispositif flambant neuf laisse songeur au moment où dans tous les domaines on resserre les mailles du réseau et on tisse des liens entre les acteurs.

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Covoiturage, coworking, crowdfunding, nous sommes en plein dans le monde du collaboratif et l’Éducation nationale lève le pied sur un dispositif dans l’ère du temps. Ni supprimés, ni défendus, les EPI qui étaient au cœur de la réforme du collège avec l’accompagnement personnalisé risquaient d’être évacués de nos obligations comme le notait cet article du Café pédagogique :

La proposition de texte supprime la liste des EPI et l’obligation d’en faire. Il n’y a plus de temps de référence pour l’AP ni de nombre d’EPI à faire. Il y a toujours 3 heures d’enseignements complémentaires en 6e et 4 h de la 5e à la 3e. La répartition entre AP et EPI reste décidée par le Conseil d’administration sur proposition du conseil pédagogique.

Dans cette configuration, si le Ministère préserve le dispositif, chacun fera ce qu’il voudra. Il est ainsi fort probable qu’on ne retrouve autour des EPI que des collègues engagés de longue date dans l’interdisciplinarité ou convaincus par les projets de cette année. Ceux qui y voyaient une injonction soustrayant à leur discipline un volume horaire pourraient légitimement continuer comme avant et retrouver leur pré carré disciplinaire entre les quatre murs de leur classe.

Aucun texte alternatif disponible.

source : Jacques Risso (https://www.facebook.com/jacques.risso)

Détricoter la réforme

Le détricotage de la réforme du collège par Jean-Michel Blanquer donne l’impression d’aller à contre-courant. Alors que le Royaume-Uni et la Suède mettent l’accent sur les relations dans la communauté éducative, la France a bel et bien un temps de retard en ce qui concerne les pratiques collaboratives entre collègues. La lecture de l’enquête internationale TALIS de 2013 dessine les contours d’un métier solitaire qui en France se vit essentiellement sur le triptyque « Je prépare, je fais cours, je corrige ». Pourtant, si les cours et les temps de préparation sont principalement des temps de travail individuel, comment pourrait-on faire cavalier seul dans les missions d’enseignement qui nous sont confiées ? Acteurs clés de la communauté éducative, les enseignants sont appelés à coopérer au sein d’une équipe, avec les parents d’élèves et les partenaires de l’école pour que la réussite de tous les élèves soit possible.

Au début de l’année 2017, Louise Touret signait un article « Il y a des mauvais profs mais il y a surtout des profs seuls » où le manque de travail collaboratif était pointé comme une faiblesse de notre système éducatif.

Que faire quand un prof est défaillant ? Le problème, c’est que l’Éducation nationale semble organisée comme si cela ne pouvait pas arriver. En cause, une culture bien ancrée, celle de l’individualisme et de la solitude, acceptée ou subie dans la pratique professionnelle et des carrières de plus en plus longues. (…)

La collaboration pourrait devenir un outil qui permet à ceux qui le souhaitent de s’inspirer des autres, de progresser dans leur métier… sauf que, aux yeux de l’enseignant, ce n’est pas encouragé :

«C’est souvent en plus de notre temps de travail, cela peut prendre énormément de temps. Le temps pour partager ce qu’on doit faire est inexistant – et matériellement, la salle des profs, ce n’est pas dingue comme espace de travail. Nous disposons de dix ordinateurs pour 170 profs et je n’ai pas internet dans ma salle de classe. Le prof qui s’occupe du réseau informatique est rarement libre… »

Laisser du temps

Les outils numériques apparaissent comme de formidables moyens de travail collaboratif. Mais c’est par un temps de travail d’équipe en établissement que s’opérera un véritable changement de pratique auprès des élèves. Dans mon collège, nous avons élaboré cette année des EPI qui réunissaient souvent trois ou quatre disciplines et qui ont connu des fortunes diverses en termes de collaboration car pour qu’un dispositif réussisse il faut du temps. Chaque EPI a été pensé avec un fil d’Ariane sur lequel chaque discipline tisse connaissances et compétences mais il paraît avec le recul essentiel que le pilotage du projet soit assuré par un ou deux collègues. L’EPI qui a été le plus fédérateur mêlait la géographie, l’EPS, la SVT et le français autour d’un parc naturel régional proche. Une sortie sur le terrain a été le temps fort de l’EPI puisque les élèves ont pratiqué le trail auprès de leurs enseignants et ont bénéficié d’une animation nature avec un guide du parc. Le cadre obligatoire des EPI a été incitatif pour des collègues mais l’absence d‘heures de concertation intégrées à notre emploi du temps freine encore le chassé-croisé entre les disciplines. Consacrer des heures de pilotage d’EPI au(x) collègue(s) référent(s) paraît ici important pour la cohérence et la bonne organisation du projet.

Coin lecture

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En laissant l’organisation des EPI à la libre appréciation des établissements, le ministère prenait le risque de freiner des projets qui venaient d’éclore. Travailler en équipe autour d’un EPI nécessite d’adapter sa culture et ses gestes professionnels à un cadre nouveau et c’est parfois déstabilisant pour des collègues. Tout le monde a conscience que cela ne peut se faire en une année mais l’annonce du caractère facultatif des EPI risquait bien de les enterrer. Finalement, un article du Café pédagogique relatait qu’au « terme d’une séance interminable, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) du 8 juin a voté majoritairement contre les textes présentés par le ministre sur les rythmes scolaires au primaire et la réforme du collège. L’esprit de consensus a malgré tout marqué un point. Le ministre a accepté un amendement qui rend obligatoire au moins un EPI et un temps d’accompagnement personnalisé (AP) sur la durée du cycle 4 du collège. »

Un EPI obligatoire sur les six prévus en cycle 4, le maintien du caractère obligatoire du dispositif est symbolique. L’institution demande aux professeurs de collaborer mais plutôt que de renforcer le cadre de ce travail en commun en prenant sur quelques heures sur les marges-profs pour rémunérer la concertation et le pilotage nécessaire à l’EPI, elle en efface les contours. On peut considérer cette politique comme une liberté laissée aux enseignants ou comme un flou qui empêche d’avancer. La nouvelle mouture du brevet des collèges qui privilégie la maîtrise du socle commun de connaissances, de compétences et de culture (400 points sur 700) nécessitait de bien expliquer aux élèves et aux parents les enjeux et les modalités de l’évaluation par compétences. Mais au nom de la liberté pédagogique, ce qui s’entend, le ministère a laissé la possibilité aux enseignants de continuer leur évaluation chiffrée. Pour ma part, il aura fallu que j’abandonne définitivement les notes pour enter dans une véritable évaluation par compétences qui ne soit pas un entre-deux inconfortable car la note oblitérait le positionnement de l’élève sur le socle.  Pour les collègues ayant conservé les notes, positionner les élèves de façon sûre et objective sur les huit composantes du socle s’est avéré difficile en fin d’année/de cycle. L’absence d’un positionnement institutionnel clair sur les compétences a laissé les enseignants en position de ne pas sortir d’un mode d’évaluation qu’ils maîtrisent, d’une zone de confort peu en rapport avec l’évaluation actuelle de fin de cycle. En rendant les EPI presque facultatifs, l’impulsion d’un travail collaboratif plus intense entre enseignants semble prendre le même chemin…

 

Une chronique d’Emmanuel Grange

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