Désharmonie du soir

Vous avez un nouveau message.

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir

Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

L’harmonie du soir.

Ou presque.

hulotte

Des fois on se dit que la technologie ne cesse de nous poursuivre et de nous rattraper, et cela même lorsqu’on est calfeutré chez soi le soir, voulant, implorant sa femme, ses enfants, les médias de nous laisser du répit, après une journée harassante de mai, mois qui rime avec le bac à préparer, et ces fausses rumeurs de pollution balnéaire afin de faire venir l’Élève, repérable à son short de bain, ses méduses aux pieds et son bob LACRIM. Tenue correcte exigée qu’ils disaient.

On veut tous couper avec cette image-là quand on rentre le soir.

Ding.

C’est quoi Ding ?

Ding. Ding. Ding.

Mais qui m’écrit des mails à 23 h 30 !

Le regard dans le vague, errant dans les limbes morphéiques, enivré d’absinthe et d’hydromel, il fallait que je sache.

Tâtonnant, j’ouvrais mon smartphone.

[ACADÉMIE D’AIX MARSEILLE : CONVOCATION À LA SURVEILLANCE ET AUX CORRECTIONS DU BACCALAURÉAT.]

Mais qui au Rectorat est assez inconscient pour envoyer un mail à 23 h 30 ??? Non mais donnez-moi vos horaires ? Vous avez embauché qui ? Des hulottes ???

Je me souviens avoir prononcé des mots très durs à l’égard des hulottes, je m’en excuse mais il le fallait.

Ils ne m’avaient donc pas oublié. On dit souvent que ceux qui sont sur la liste, la fameuse Liste, mourront aussi sur celle-ci ; je me voyais déjà corriger des copies à 80 balais, atteint d’incontinence urinaire et de salivation excessive.

Le lendemain, je faisais donc partie de ces enseignants au regard résigné, surfant sur Mozilla et cherchant le lycée agricole de la Sainte Baume ; là où paraît-il on rencontre le Dahu le soir au coucher du soleil. Un bon moment en perspective.

 

Surveiller

In Mane…

 

Les surveillances de bac revêtent un apparat bien particulier, qu’il faut avoir vécu une fois dans sa vie d’enseignant. Tout d’abord car c’est la première fois que vous êtes en face d’élèves que vous ne connaissez pas, et pour lesquels vous symbolisez l’autorité, la LOI, le côté obscur. Oui ils savent que de votre simple stylo, d’un regard appuyé vous pouvez mettre un terme à leurs rêves d’obtenir le sacro-saint Graal. Il est bon de lire la terreur dans leurs yeux et vous vous vengez de toutes les boulettes reçues dans votre dos toute l’année scolaire. Vous devenez pointilleux.

« Excusez-moi jeune homme, j’ai dit de poser les cartables au fond de la salle, pas au fond de la salle sur une chaise, tu veux que je fasse un rapport ? » ( rire sardonique façon Freddy Krueger)

Ou vous pouvez vous amusez à vérifier le matériel, à la recherche d’une quelconque antisèche ; découpant une gomme, vidant un stylo encre, mettant une règle au soleil afin de voir apparaître les traces d’une formule algébrique. Oui, d’un doigt vous pouvez lui faire mal à Thalès.

Les sujets sont distribués, amenés aussi par un gars qui tient son rôle à cœur et qui ouvre l’enveloppe noire et opaque comme on ouvre la boîte de Pandore. Je m’attendrais presque à annoncer les résultats des législatives mais ce n’est qu’un sujet de mathématiques. Je dois redescendre sur Terre.

L’épreuve commence.

On entend une mouche voler à vingt mètres, un saxophoniste romantique à une cinquantaine. Je passe dans les rangs, le regard suspicieux, observant les élèves à la loupe. Chaque geste est un signe d’aveux potentiel, chaque respiration une invitation à une tricherie. Je me glisse entre eux tel Jörmungand, le serpent scandinave.

Tapi dans l’ombre. L’épreuve se termine. Pas de Dahu à l’horizon. Mon rôle de despote s’est éteint.

 

Corriger

Ad finem…

 

Les corrections du bac sont un tout autre délire.

Elles commencent en général avec un discours de l’inspecteur qui déclame avec fierté que l’épreuve de français du bac est sacrée, qu’elle témoigne de la culture, du maniement expert de la langue française et de la faculté d’interprétation de nos jeunes. Il finira son discours en nous demandant de valoriser les copies et de mettre des points dès qu’une réponse s’approche même loin, très loin de la réponse attendue.

Mais le débat de la correction ne se trouve pas sur l’analyse précise du corpus documentaire. Non. On parle surtout. Uniquement. De la pause méridienne.

Oui la pause méridienne est la peste, le choléra, le furoncle sur le bout du doigt de l’enseignant. Ça le gêne mais il ne peut pas s’en débarrasser. On lui demande désormais de faire une pause entre midi et une heure trente pour se nourrir, recharger ses batteries après une matinée au contact du verbiage estudiantin. Et là.

C’est le drame.

Certains enseignants s’insurgent. Crient au scandale !

« Quoi ? MOI je vais manger ? Mais pourquoi faire ? Mais laissez-moi travailler ! Laissez-moi vivre ! Jamais ne je me plierai à telle pratique ! Nous sommes le pays des Droits de l’Homme, de Hugo et de Montesquieu, j’accuse, j’accuse l’Éducation Nationale de me contraindre à un acte de Nourriture !! »

Un anathème auquel nous assistons chaque année, et qui finit par cette sentence de l’Autorité aux chouans : ils ne peuvent plus tolérer qu’un enseignant corrige 40 copies en trente minutes. Même si le professeur a été modifié génétiquement.

 

Il nous faut donc passer la matinée sur ces 20 copies, dans une atmosphère souvent tendue, entre le William Wallace local qui maugrée dans sa barbe tout en mailant l’Affaire à son syndicat, et la procédurière qui demande à l’assemblée son avis sur chaque copie corrigée. Bien entendu, quand elle saisit qu’elle ne capte pas vraiment l’attention des collègues, elle viendra vous voir, VOUS, pour vous demander une double correction. Au bout de la cinquième copie vous aurez envie de lui enfoncer vos stylos dans les orbites ; mais ce sera l’heure de la pause méridienne !

Au final, les corrections permettent quand même de voir que vous n’êtes pas seul à souffrir, que vos collègues peuvent être félicités, voir canonisés pour avoir dû gérer les comparaisons entre Marguerite Duras et Michael de Secret Story (ils ont trop le même parcours de vie je vous jure monsieur), comme vous, vous l’avez fait dignement. Il y aura bien des copies absolument brillantes qui vous piqueront les yeux et vous donneront le baume au cœur (et si c’était l’un des miens ???) ; pour le reste vous valoriserez.

Le fordisme de la valorisation.

Les inspecteurs seront contents, les élèves aussi tiens.

 

Fourbu. Vous rentrerez le soir, implorant votre femme, vos enfants, les médias de vous laisser du répit, après une journée harassante de juin, mois qui rime avec éolien (ou joint, au choix).

 

L’harmonie du soir.

Ou presque.

Ding.

C’est quoi Ding?

Ding. Ding. Ding

Mais qui m’écrit des mails à 23 h 30 !

[Rappels : dates des réunions pédagogiques de juillet 2017.]

 

Putain de hulottes.

Une chronique de Fred Lapraz

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