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Avr 07

Pourquoi Chinois et Tibétains ne s’entendent-ils pas ?

Prière du Tibet

TibetDepuis quelques semaines, l’opinion publique est émue par la situation du Tibet. Agité par des troubles sérieusement réprimés par les forces chinoises, le Tibet est montré du doigt comme la plus évidente démonstration de la négligence des autorités chinoise à respecter les droits de l’homme dans cette région du monde. C’est pourquoi Pierre s’est demandé, comme beaucoup d’autres de ses camarades cette semaine, quel était le fondement historique de cette prétention chinoise sur le Tibet.

Depuis longtemps Chine et Tibet ne parviennent pas à cohabiter harmonieusement. L’histoire du Tibet remonte au VIIè siècle (roi Songtsen Gampo) alors que le premier Empereur de Chine, Qin Shihuangdi, règne de 221 av JC à 210 av JC.

En règle générale, lorsque le pouvoir central chinois était fort à Xi’an ou à Pékin, le Tibet subissait la domination chinoise. À l’inverse, la Chine, affaiblie, a dû parfois endurer la suzeraineté tibétaine. Aujourd’hui, les cinq millions et demi de Tibétains, éparpillés sur le 1,2 million de km2 de l’immense plateau tibétain, sont colonisés. Pour les Hans (les Chinois), la culture chinoise est supérieure à toutes les autres, ces dernières ne méritant pas le respect, tout au plus la sympathie de l’éducateur.

Les préjugés chinois à l’endroit des Tibétains remontent au début de la Route de la soie (à l’orée du premier millénaire) lorsque les Tibétains dévalaient de leurs montagnes pour piller les caravanes. Particulièrement sanguinaires (ils ne remontaient jamais chez eux sans emporter en souvenir les têtes coupées des marchands), ces Tibétains furent des siècles durant aux Chinois ce que les Mongols ou les Huns représentèrent plus tard pour les Occidentaux : des demi-hommes, des sauvages malfaisants, des bêtes sanguinaires

Pour justifier l’ancienneté de leurs liens avec le Tibet, les Chinois évoquent aussi souvent l’alliance entre un monarque tibétain et une princesse chinoise. Il est vrai que Songtsen GAMPO, le premier grand roi tibétain, qui régna dans la première moitié du VIIe siècle, épousa une princesse chinoise qu’il avait obtenue sous la menace militaire. Cette princesse, une fervente bouddhiste, fit construire un temple à Lhassa et apporta de Chine une statue de Bouddha que les fidèles continuent d’honorer de nos jours dans le grand temple de Lhassa. Les Chinois exploitent cet épisode pour faire remonter leur influence à une date ancienne alors que le Tibet était à cette époque une puissance considérable très crainte par la Chine. En moins d’un siècle, l’empire tibétain s’était alors taillé un territoire gigantesque allant du nord de l’Asie centrale à la Chine, dont la capitale Xian est même conquise…

Pourtant, d’un point de vue purement politique, sous les Yuan (1277-1367), une relation très particulière a été scellée entre des religieux tibétains et Kubilaï KHAN, qui allait régner sur l’Empire mongol dans lequel la Chine et le Tibet étaient intégrés au même titre. Il s’agissait d’une relation politico-religieuse entre un maître spirituel et un protecteur laïc dans laquelle le maître donnait enseignements et initiations, et le laïc assurait sa protection et faisait des dons. La division du Tibet date de la première moitié du XVIIIe siècle.

Sous la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) les relations entre le Tibet et la Chine connurent un changement. Cette relation de maître spirituel à protecteur laïc perdura, mais n’était pas comprise de la même manière par chaque partie. Pour les Tibétains, elle était purement religieuse, alors que les empereurs mandchous, bien que bouddhistes, l’utilisaient afin de se concilier les Tibétains et les Mongols. Cette relation est présentée actuellement comme une relation de subordination par les Chinois et est utilisée pour revendiquer le Tibet.

Il est utile de remarquer qu’en 1720, c’est l’empereur de Chine qui réinstalle le Dalaï Lama au Potala et met fin à la guerre civile qui menaçait son pouvoir sur le Tibet. C’est aussi à cette époque que l’ancien royaume du Tibet est divisé en plusieurs parties. Suite à de nombreux troubles, le pouvoir impérial intervint dans les affaires tibétaines et à partir de 1720, des administrateurs chinois et une garnison furent installés au Tibet. L’effondrement de la dynastie Qing en 1911 lui permit de revenir au Tibet et de proclamer l’indépendance de son pays en 1913.

En 1949, Mao Zedong proclama la République populaire de Chine. Il affirma la souveraineté de la Chine sur le Tibet et eut les moyens militaires de l’imposer. Mao Zedong fait envahir le «Toit du monde» en octobre 1950, quatre mois après que les troupes de la Corée du Nord eurent attaqué le Sud. À Lhassa, personne n’avait rien vu venir, tant le pays vivait dans une douce autarcie… Le Tibet «libéré» est soudain «partie intégrante de la Chine». Le territoire du plateau est morcelé entre diverses provinces chinoises, la «province autonome du Tibet» et sa capitale Lhassa n’occupant qu’un tiers de ce territoire. Entre 1966 et 1976, la Révolution culturelle amènera au pillage et à la destruction (déjà !) des monastères, dont les «bouddhas vivants» sont envoyés dans des fermes pour soigner les cochons. Dans les années 1990, les Chinois construisent un musée à Lhassa : le Tibet, y explique-t-on, a toujours été chinois !

Dès 1959, les Tibétains se révoltèrent à Lhassa. Des statistiques officielles indiquent que la répression chinoise a fait… 80 000 morts ! Trente ans plus tard, en 1989, l’insurrection reprendra. Le gouverneur du Tibet qui l’a matée s’appelait Hu JINTAO. Il est devenu le numéro un chinois le 15 mars 2003 (et réélu en mars 2008). Depuis une décennie, Pékin investit des dizaines de milliards de dollars au Tibet, dans l’espoir de transformer les habitants en capitalistes qui oublieront leurs revendications nationales. Sans succès, pour le moment…

Pour en savoir un peu plus :

– l’article du site Le Monde « Chine et Tibet, une si longue histoire » (dont je me suis inspiré pour le présent billet)

– l’article du site Le Figaro « Une longue histoire de préjugés et de domination« (dont je me suis inspiré pour le présent billet)

– l’article Histoire du Tibet de l’encyclopédie participative Wikipedia

– une approche plus linguistique dans l’article Histoire de la Chine et ses incidences linguistiques

– une approche plus partisane sur le site Tibetlibre.org

– quelques infos complémentaires sur le site CLIO.fr

– pour entretenir le débat le site de Reporters sans frontières

– le point sur les JO de Pékin et le Tibet sur Bricabraque

(8 commentaires)

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  1. BLOTTIERE J.

    Bravo pour cet article instructif !

  2. cdilyceemonnet

    Article pertinent, merci ! Il est vrai que les liens entre la Chine et le Tibet sont mal connus ! Quand on lit l’article de « Wikipédia« , on parle de l’esclavage qui existait au Tibet avant son « annexion » par la Chine et on parle aussi du soutien apporté, dès le début, par les Etats-Unis au Tibet. Mais ce que l’article oublie de dire, c’est que cet appui correspond à la période du Maccarthisme, donc au coeur de la guerre froide !

  3. WROBLEWSKI Pierre (5e C)

    Merci pour cette explication simple et claire. J’espère que les choses changeront là bas…

  4. bsentier

    Merci pour vos encouragements ! Espérons, comme Pierre, que les JO 2008 à Pékin seront un facteur positif de changement…

  5. REGENT Blandine (3eB)

    Pour le moment, c’est plutôt mal partis pour le JO. Un peu d’espoir …
    Mais, il y a quelque chose que je ne comprend pas : pourquoi avoir interdit aux sportifs français le port d’un brassard pour la paix dans le monde?

  6. bsentier

    Tout simplement parce que les codes imposés par le Comité Olympique (inspiré par la volonté première de Pierre de Coubertin)interdise d’associer l’expression politique au sport. Même Athéniens et Spartiates parvenaient à faire la paix durant les jeux. Au XXIe siècle, les choses paraissent plus difficiles.

  7. SOLDEVILLE Jean

    Merci pour votre article : il est intéressant mais j’aimerai y apporter quelques commentaires.
    Tout d’abord, l’Histoire du Tibet est un peu plus récente que celle de la Chine : elle remonte en fait à la première moitié du VIIe siècle ; dés cette époque (dynastie Qing) le Tibet est un protectorat chinois qui conserve (il est vrai) une relative autonomie. Pour mémoire le rattachement de la Corse à la France remonte à 1768…
    En outre, à certaines périodes de leur histoire les Tibétains et les Chinois ont été alliés ! Ainsi en 1720, c’est l’empereur de Chine qui réinstalle le Dalaï Lama au Potala et met fin à la guerre civile qui menaçait son pouvoir sur le Tibet. C’est aussi à cette époque que l’ancien royaume du Tibet est divisé en plusieurs parties (et non pas après 1950)…

    Il faut aussi préciser que lorsque l’empire s’effondre, des délégués tibétains participent à la fondation du nouveau régime (le Tibet figure alors sur le drapeau de la République de Chine aux côte des 4 autres principales nationalités de Chine sous la forme d’une bande de couleur noire). Il n’est pas tout à fait exact d’affirmer que les Tibétains que les « jeunes tibétains n’ont aujourd’hui le droit d’apprendre que le chinois« . Dans la « Région Autonome du Tibet » et dans les autres zones peuplées de Tibétains la langue tibétaine est enseignée à l’école primaire. Aujourd’hui le niveau d’alphabétisation est bien plus élevé qu’à l’époque où le pays était dirigé par le Dalai Lama.

    Lorsque vous affirmez que les monastères ont été détruits pendant la Révolution culturelle, cela est parfaitement exact mais vous devriez préciser que cela fût le cas dans la Chine entière. D’ailleurs ce sont de jeunes Tibétains qui ont procédé au saccage de cet inestimable patrimoine.
    J’espère que ces quelques observations contribueront une meilleure compréhension de cette histoire très complexe.

    Quelques infos complémentaires sur le site CLIO.fr

  8. bsentier

    Un grand merci M. SOLDEVILLE pour ces précieuses précisions. J’ai d’ailleurs directement corrigé mon article en conséquence. Votre intervention illustre bien la richesse d’internet : grâce à des échanges, la connaissance grandit chaque jour.

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