Archive

Archives pour la catégorie ‘Anecdote du dimanche’

L’anecdote du dimanche (42) – le manuscrit de Voynich

Dans l’anecdote qui nous occupe aujourd’hui, tout est très compliqué dès le départ. Si compliqué qu’il est même impossible de fixer avec certitude un début à cette histoire. Et pourtant, ayant décidé de vous la présenter, il me faut bien commencer quelque part…

Partons de l’année 1912. Wilfrid Voynich, antiquaire (et par ailleurs ancien révolutionnaire) londonien (mais né polonais en Russie), acquiert un mystérieux parchemin de plus de 200 pages auprès de Jésuites italiens. Il s’agit d’un manuscrit sur vélin, abondamment illustré, comme le suggère le folio ci-dessous.

Voynich se rend rapidement compte que l’écriture ne correspond à rien de connu et se trouve bien incapable d’identifier le texte. Cependant, peut-être mu par la volonté de le vendre à un bon prix, il le présente comme un traité de l’illustre Roger Bacon, philosophe et scientifique du XIIIe siècle ayant flirté avec l’alchimie… Tout cela sent déjà le souffre et l’hérésie et ne fait qu’ouvrir le bal d’une très longue série d’hypothèses sur l’ouvrage et son auteur (sur internet, qui recèle décidément bien des trésors, certains avancent évidemment l’idée d’une origine extraterrestre).

Quelques rares demi-certitudes peuvent être avancées (je me réserve la possibilité de modifier cette liste au fur et à mesure de mes recherches) :

- le parchemin a été daté du début du XVe siècle grâce à des techniques scientifiques (au carbone 14), mais l’écriture peut être postérieure (il n’est pas possible de dater les encres avec fiabilité) ;

- la première mention connue du manuscrit date de 1639, la seconde de 1666 (diabolique évidemment) dans une lettre affirmant que l’ouvrage fut acquis par l’empereur germanique Rodolphe II – à qui il aurait été présenté comme un manuscrit médiéval ésotérique ;

- l’écriture est étrangement régulière, des caractères reviennent de manière très (trop ?) fréquente selon plusieurs analyses linguistiques, on trouve parfois le même mot répété trois fois de suite : il s’agirait peut-être d’un système entièrement et volontairement codé et non pas d’une simple écriture.

Le reste nous échappe pour l’instant, à commencer par l’écriture qui résiste à toutes les tentatives de déchiffrement. Peut-être l’un d’entre vous y parviendra-t-il ? Si vous souhaitez essayer, l’ensemble du manuscrit est consultable en ligne (sur le site de l’université de Yale, rien de moins !).

 

 

L’anecdote du dimanche (41) – norotó gozo

Lors d’un récent chapitre de Terminale intitulé De la société industrielle à la société de communication, nous avons étudié le document suivant :

Lisa M. a fort justement remarqué un « accident démographique » pour l’année 1966 au Japon. Comment expliquer cette baisse brutale et importante de la natalité ? changement législatif ? incident climatique ? aberration statistique ?

Comme je l’ai alors expliqué, l’événement est lié à un signe astrologique connoté négativement. Cette réponse – qui a donné lieu à des considérations passionnantes sur le vocabulaire nippon – mérite quelques précisions que je vous livre ici.

L’astrologie sino-japonaise est structurée par deux cycles : l’un de douze ans (pour douze animaux) et l’autre de cinq ans (pour cinq éléments). Ainsi, la conjonction d’un même animal avec un même élément ne se renouvelle que tous les 60 ans. Or, parmi les multiples associations, on trouve celle du cheval et du feu. Selon les croyances populaires, les filles nées une telle année seraient destinées à devenir par la suite des épouses très agressives envers leur mari. Beaucoup de parents s’abstiennent donc d’avoir un enfant lorsque se présente une telle conjoncture astrale. Les données démographiques du XIXe siècle montrent en effet que l’incident observé en 1966 est aussi perceptible en 1906 et en 1846 (mais les sources ne permettent pas de remonter plus loin dans le temps) !

Qu’en sera-t-il en 2026 ? Nous aurons là un bon indice pour mesurer la persistance des superstitions au Japon, pays qui à bien des égards apparaît comme le sommet mondial de la modernité et de la technologie. Mais les sociétés humaines nous le savons sont travaillées par de profondes contradictions…

Anecdote du dimanche (38) – le souffle du diable

Le 8 avril 1692 naissait Giuseppe Tartini dans la petite ville italienne de Pirano (aujourd’hui Piran, en Slovénie). Bien que clerc, il se maria en 1710, ce qui ne fut pas du goût de sa hiérarchie. Partiellement écarté de la carrière religieuse, il se passionna dès lors pour la musique et y excella rapidement comme chef d’orchestre et compositeur. Il ne créa pas moins de 130 concertos et 200 sonates ! Pourtant,  le songe qu’il fit une nuit de 1713 faillit définitivement changer le cours de son existence, comme il l’a lui-même conté : Lire la suite…

Anecdote du dimanche (37) – Foot et Goulag

La récente attribution de la Coupe du monde de football 2018 à la Russie vient rappeler à quel point le sport est lié à la politique sous toutes ses formes (contestation sociale, corruption, racisme, confrontation Est-Ouest, terrorisme et même guerre ouverte comme nous l’avions vu dans une précédente anecdote du dimanche). Nous allons tenter de comprendre aujourd’hui comment le ballon rond mena certains « opposants » à Staline directement au Goulag.

Deux clubs moscovites ont longtemps dominé le championnat russe : le Dynamo et le Spartak. Le premier fut sous l’ère soviétique le représentant des autorités, de la Nomenklatura (élite de privilégiés proches de la direction du Parti Communiste d’URSS) et de la police politique (KGB et son ancêtre le NKVD). Le second, plus populaire, incarna pendant les années 1930 une certaine contestation. Contestation fort relative tant le régime stalinien laminait systématiquement toute forme d’opposition.

Les dirigeants du Spartak étaient alors les quatre frères Starostin. Ces derniers avaient pour leur plus grand malheur des parents assez aisés avant la Révolution de 1917. En outre, leur gestion du club, très professionnelle, fut rapidement perçue comme capitaliste. Il n’en fallait pas plus pour les mettre dans la ligne de mire de la répression stalinienne.

Ils furent pourtant protégés un long moment par Alexander Kosarev, le chef des Komsomols (les Jeunesses Communistes). Mais celui-ci fut en 1938 une des dernières victimes des Grandes Purges, alors même qu’il en avait été un des principaux acteurs avec son ami Nikolaï Iejov, impitoyable chef du NKVD. Dès lors, les dirigeants du Spartak étaient en position de faiblesse face au nouveau directeur de la police politique : Lavrenti Beria, bras droit de Staline.

Ainsi, en 1938, quand le club élimina en demi-finale de la Coupe d’URSS le Dynamo de Tbilissi, équipe favorite de Staline et de Beria, ce dernier exigea que le match fût rejoué alors même que le Spartak avait déjà gagné la finale ! Comble du crime de « lèse-Staline », l’équipe moscovite l’emporta de nouveau… Beria manigança longuement et après quelques ratés, les frères Starostin furent arrêtés en 1942 pour « déclarations antisoviétiques » et « doutes sur la victoire dans la guerre ». Emprisonnés à Moscou pendant deux ans, ils furent ensuite envoyés en camp au cœur de la Sibérie. Dispensés de travaux forcés, ils durent supporter l’exil en entraînant l’équipe locale du Dynamo d’Oukhta. Ils n’en revinrent qu’en 1954, après la mort de Staline et  l’exécution de Beria.

source principale : Paul Dietschy, Histoire du football, Paris, Perrin, 2010 ; un excellent livre dont je vous recommande une nouvelle fois la lecture.

images : Logo du Spartak Moscou de 1935 à 1949 et photographie de Beria (libres de droits).

Anecdote du dimanche (36) – Le roi de la blague

Louis XVIII (roi de France de 1814 à 1824) est souvent méconnu des collégiens et lycéens. Il était pourtant l’un des frères de Louis XVI et contrairement à ce dernier, il réussit à passer la période révolutionnaire en gardant la tête sur les épaules (tout comme son cadet qui lui succéda sous le nom de Charles X).

Son règne fut marqué par un élan de revanche monarchique contre la Révolution (on parle fort logiquement de Restauration). La tentation d’imposer l’absolutisme était grande, mais il resta prudent et sut se contenter d’une monarchie constitutionnelle. Il ne put s’empêcher toutefois de prendre le titre de roi de France (et non « des Français »), nia toute idée de souveraineté populaire et mit fin à l’usage du drapeau tricolore pour réhabiliter la bannière blanche de la royauté française. Lire la suite…