C’était un lundi, début d’après-midi radieux, une brise légère caressait à peine les cimes des arbres les plus élevés. Les mésanges, les rouges-gorges et les pigeons sifflottaient gaîment le thème (si enjoué) de l’étrange symphonie praguoise, les yeux dans les yeux, et se tenant amoureusement par les prémisses de l’aile. Je traversais la cour du collège, d’une démarche vive et chalheureuse, les cheveux zéphyrés d’embruns printaniers, et le sourire aux lèvres, accompagnant nonchalamment le chœur papagénien qui libidinaient, la plume innocente, dans les branches vertes toute souples de fruit et dans la naïveté prégnante du bonheur originel. C’était Tunis, mais à Nogent.
J’arrive, vainqueur, devant la salle des professeurs. Je franchis le seuil, tout frais encore du jour qui jonquille jubilamment à l’extérieur, et fixant mystérieusement l’ensemble des enseignants présents dans la pièce, je lance avec force gravité : « On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle… ». Silence. Chaque geste, chaque activité, chaque mot est suspendu. Le café déborde la tasse, le bras tremble d’immobilité, la paupière est transie d’ouverture. Je garde le sourire et me jette sur un siège en poussant un petit soupir. Encore une journée sans humour.
Une mésaventure semblable m’est arrivée en classe. Je venais d’aller chez le coiffeur (vu la coiffe qu’il m’avait faite, je ferais mieux de dire que j’étais allé au coiffeur) – avec lequel j’ai quand même longuement discuté (il faut dire qu’il discutait tout seul car je préfère surveiller son coup de ciseaux dans le miroir) de la famine dans le monde, du dérèglement mécanique de la machine climatique et de la machine à café dans la salle des profs, du mariage controversé du Prince des impôts, du sport et de l’adultère, ou encore du dernier championnat du monde de pétanque belge, alternant considérations péremptoires-métaphysiques et blablasseries absurdo-futiles. Surtout ces dernières. Bon, reprenons, je m’éloigne. Où en étais-je ? Ah oui : je m’installe derrière mon bureau, une main se lève : « M’sieur, vous êtes allé chez le coiffeur ? ».
Là, je prends un air sérieux, et je vous confesserais que la pâleur éthique de mon épiderme soulignée par la blondeur de mes épis et la clarté de mes cernes yeux éreintés par une nuit d’éreintement et une matinée d’élucubrations tétracapillobotomisées, renforçaient mon propos :
« Non, je n’ai pas coupé mes cheveux, Kelly. Je les ai perdus. Je suis atteint d’un cancer incurable. Comme Desproges, comme Pierre et Marie Curie, comme Corky. J’ai appris cela hier soir… alors si vous pouviez vous tenir à carreaux aujourd’hui… (Ils avaient l’air quelque peu agités ce jour-là) »
Je peux vous certifier que le cour se passa bien, et dans une tranquillité telle qu’on eut dit que mes élèves m’enterraient du regard.
Je fus copieusement insulté par les parents quelque temps plus tard, lorsqu’ils réalisèrent concrètement que j’avais encore des cheveux sur le crâne et que je n’étais pas encore sur le point de mourir de la laide mort – même si vivre, mes amis, c’est manquer à chaque seconde de perdre la vie.
L’Homme est un animal (et surtout la femme en fait) qui manque d’humour. Mais je ne parle pas de n’importe quel humour.
D’après vous, quel est le point commun entre un fossoyeur pervers qui déterre des crânes à tûe-pelle, un optimiste naïf paumé au beau milieu d’un superbe tremblement de terre et de chair sanglante, un grognon exécrophile mangeur et mangé de crabes, ou encore un escrimeur insatiable fan de tango et de sangria ?
- Une irrésistible propension à l’imbecillité ostentatoire ?
- Non, mais c’est bien essayé…
- Euh… Une concupiscence démesurée, un priapisme constant ?
Vous y êtes presque… à un chouïa de iota du quart de la moitié d’un fragment de bribes de réponse. Bon, allez, on ne va pas tergiversouiller et attendre que Glinglin réssuscité soit canonisé à Lourdes-city ou qu’un mathématicien doté d’une patience extraordinaire et d’un ordinateur infaillible trouve le palindrome du ô combien épouvantable nombre 196, je vous offre la réponse : vous savez, ignares ruminants du rire, ongulés des zygomatiques, on associe généralement l’humour à ce qui est léger, drôle, comique, zéro-prise-de-tête, même si parfois c’est à mourir de rire. On (qu’emploie-je cette troisième personne dans laquelle je m’inclue implicitement ?), VOUS le réduisez trop souvent à un trait d’esprit, à une bonne blague, une blagounette de comptoir, éclats de rire des fins de soirée arrosées entre amis… Mais tout ceci… Toute cette débauche d’apertures labiales et d’exhibitions blancodentaires… Ce n’est qu’éluder plus ou moins adroitement la puissance cathartique et la gravité trounoirdesque de l’humour.
Je ne sais plus qui entre Aristophane et Zorro a dit un jour (de pluie sur Nogent en Bassigny certainement) :
“L’humour est chose grave, c’est la chose la plus grave, c’est la seule chose grave, car s’il est véritablement déclenché et véritablement compris, il embrasse tout de l’humaine grandeur et de l’humaine détresse.”
Je suis à une fenêtre, la pluie tonne en trombes goutelettes sur les toits transis d’hiver précoce, et je repense à “cette fulgurante éclaboussure [d'un] gai désespoir” (Pierre Desproges in “Ma femme a de l’humour”, Textes de scène, éd. Points, P. 33) qui effraye tant les uns et enchante tant les autres comme les quelques trois mille deux cent quarante huit pages et demi d’A la recherche du temps perdu. Si l’humour est la chose la plus grave, que penser de l’humour noir ? Nombreux sont ceux qui ne le supportent même pas, qui froncent les sourcils, craquent en colère et fondent en incompréhension… Les deux anecdotes précédentes en sont d’illustres exemples.
De même que tout ce qui brille n’est pas de l’or et que tout or ne brille pas forcément, tout ce qui se rattache plus ou moins loin à l’humour ne fait pas nécessairement rire et tout ce qui fait rire n’est pas fondamentalement de l’humour.
Bien souvent même, tel trait d’humour ne fait rire personne et telle allusion, que nous pensions irrésistible, a crispé les zygomatiques au point de faire de certaines bouches, de goût pourtant, de véritables bouches-dégoût. Evidemment, ce calembour paronomastique confirme avec une facilité déconcertante ce qui a été énoncé juste avant. L’humour noir, funambule grotesque et sublime, vacille de Charybde en Scylla, embrassant d’une lèvre l’infini et de l’autre le néant – allez savoir si l’infini du rire est plus à craindre que l’infini du rien…
D’ailleurs, si l’humour reste dans son acception la plus large un synonyme de drôle, de comique, de vif, d’insolite, si bien que n’importe quel bipède à grande gueule qui agite exagérément son bedon rigolard sur le tréteau des moutons afin d’arracher tant bien que mal des bananes de dents à des singes déprimés soit appelé un humoriste, l’humour noir est fondamentalement paradoxal.
Un humour noir est un oxymore, au même titre que ce soleil noir qui palpite le coeur de certains pensifs. Est-ce à dire à la suite d’Henri Morier que “C’est un humour qui manque d’humour” ? N’est-il pas, a contrario, l’Humour par excellence ?
Allez, une petite question à 3563 euros pour détendre une atmosphère on ne peut plus délétère :
“Parmi cette liste de mots, cherchez l’intrus : métastase, schwartzenberg, chimiothérapie, avenir” (Dixit toujours notre bon vieux mort… Et oui, Pierrot Desproges!).
Ne riez pas, ce n’est pas si facile.
Si vous avez brillamment franchi cette première étape, compliquons légèrement votre tâche (je vous vais surbûcher, hein ?) : « Comment les habitants de Tchernobyl comptent-ils jusque 33 ? ». Notons au passage qu’ « il n’y a pas loin de cher Nobel à Tchernobyl » (remarque extrêmement pertinente du Zeugme ambulant).
Et si, ô dieu comment est-ce possible, que Tu m’écartèles, Divine Comédie de la scène de Saint Mon Luc, et éventuellement le plus loin possible et de ma femme, et de mon patron, et d’un concombre, qui n’ont pas nécessité de me voir en pareille déconfiture, si vous avez su répondre à cette deuxième insollubilissime interrogation, peut-être pourrez-vous tenter de m’expliciter le plus clarissimissimement omnipossible ce que c’est que cet humour du Drame…
La hyène faucheuse, éthique rigolarde béate de béance, rire aux crimes et hilarde à biner ; la maladie, la vieillesse, l’interminable agonique souffrance ; les shoahs anciennes et à venir (et oui il y en aura d’autres, ne vous inquiétez pas… Peut-être même serez-vous au premier rang de cet hilarant spectacle J) ; l’absurde superfluité d’une existence où les vieux chient sous eux et où les jeunes se chient sur eux : l’humour noir croît sur du néant, il prend racines où Dieu prend pissenlits. A vrai dire, ce n’est pas un humour de cimetière, c’est bien plutôt, et paradoxalement, un droit à l’existence, un art d’être-au-et-dans-le-monde, une brève haletance cathartique qui permet à celui qui joue de cet éclat de pénombre dans un écrin de sérénité de se délivrer délicieusement de certaines représentations inquiétantes et dégradantes de l’être-en-vie.
« Révolte supérieur de l’esprit » affirme André Breton (dans son Anthologie de l’humour noir) ; « déplacement d’un principe de réalité [particulièrement difficultueux] vers un principe de plaisir » explique Freud (le célèbre exemple du pendu qui, condamné un lundi matin, et apercevant l’échafaud au loin, s’exclame devant le bourreau : « Voilà une semaine qui commence bien ! » J) ; bref, pour mettre tout le monde d’accord, écoutons le grand sage Ionesco : « Prendre conscience de ce qui est atroce et en rire, c’est devenir maître de ce qui est atroce ».

L’humour noir est indéfinissable dans le sens où il est sans véritable limite. Qui plus est, il est protéiforme non seulement en fonction des individus mais aussi en fonction des époques. Il touche tous les sujets, sans discernement aucun, et toutes les formes d’expression : Goya, Bosch en peinture ; Buñuel, Hitchcock, Dellamorte Dellamore (« Ah ! Enfin le mauvais temps …») au cinéma ; Franklin et certains auteurs de « Fluide glacial » dans la Bande-Dessinée ; Swift, De Quincey, Wilde, Flaubert en littérature ; de nombreuses bulles de caricature ; etc. Et encore nous pourrions, je crois, poursuivre encore et encore… Je vous invite d’ailleurs à agrémenter cette liste non-exhaustive d’exemples supplémentaires.

Je ne sais si cet humour est universellement partagé mais il est universel. Même s’il ne fait pas rire tout le monde par ailleurs. Il participe de cette « jouissance des mots » et de cette ré-jouissance de l’existence dont parle Martin Page dans son article intitulé « La jouissance des mots » (in Le Magazine littéraire, « L’Humour, cette insoutenable légèreté des lettres », N°477, juillet-août 2008, P. 76-77) ; fermez la bouche et ouvrez grand les esgourdes :
« La proximité entre humour et sexualité est grande. Nous suons, nos papilles se dilatent, notre cœur bat plus fort, notre bouche s’ouvre comme si nous nous apprêtions à dévorer un fruit mûr, notre langue apparaît, rouge et avide, nos phéromones se dispersent. Enfin, nous touchons le bras de notre voisine. On se tromperait de croire que cela n’est qu’une affaire de langage. Spirituel et physique, l’humour se transmet par les yeux, les mains, les expressions, les gestes, le mime. Tout le corps est convoqué. (…) [L’Humour] c’est la sexualité même. Par l’humour, nous introduisons le sexe dans les mots. Ils se touchent, se frottent, s’embrassent, se mêlent. Un rapport sensuel se crée entre des phrases et des concepts qui, a priori, n’ont rien à voir. Des couples se forment entre éléments qui, habituellement, ne se rencontrent pas ». Femme qui rit, femme à moitié dans son lit (de mort ?).
Eros, Thanatos…
Finalement, double gain de plaisir à y regarder de plus près… Plaisir métaphysique¸ pieds de nez au Destin, à la Mort, à l’Absurde, au pourrissement ultime de notre chair. Et plaisir sexuel dans cette jubilation du mot, de la langue, et dans cette promiscuité que nous offre brièvement cet instant curieux où des lèvres se crispent ou se donnent. Auxquels plaisirs s’ajoute parfois ou la joie de provoquer ou la joie de partager complicément une répartie particulièrement bien soufflée. Ah ! converser de cette charmante bouche d’ombre qui s’ouvre un jour pour ne plus jamais nous recracher avec un détachement et une quiétude et une stoïcité proprement lao-tseuïenne, et avec une telle froideur d’apparat que parfois je crois neiger de mépris !
Et pourtant, l’humour noir reste un rire discuté, souvent remis en question et parfois même censuré, eu égard à sa fonction cathartique qui participe à la libération des tabous et des fatalités humaines. C’est un humour sans limite mais délimité.
On ne rit plus des juifs de la même façon depuis la deuxième guerre mondiale. Et pourtant on ne peut pas dire qu’ils ont eu une attitude franchement sympathique à l’égard du régime nazi… Il y a eu un avant et un après Shoah… Il vaut mieux en rire qu’en pleurer, non ?
Repensons à la censure durant le régime de Vichy de L’Anthologie de l’humour noir de Breton ; à Desproges conspué durant l’un de ces one-man-show ; au procès mené contre Dieudonné au début des années 2000 ; aux critiques parfois virulentes de certains sketchs de Stéphane Guillon (dernièrement une chronique sur les jeux para-olympiques) ; au silence de la salle des profs lorsque je m’exclame indifféremment « On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle… » ; ou encore ce jeudi 9 octobre 2008, le procès remporté par les parents de Grégory Lemarchal contre Frédéric Martin qui avait dans un sketch réduit le chanteur à sa seule maladie (« Comment vas-tu Mucoviscidose aujourd’hui ? – Bah, bof, rien ne va, tout s’en va. » [Ceci est un dialogue fictif]). Bref, je n’ai rien inventé, je n’ai pas même avancé d’un pas, tout est résumé dans cette seule question : « Peut-on rire de tout ? ». Rire, c’est indéfinissable.
Et pour tout dire, si on observe attentivement les auteurs choisis par Breton dans son anthologie, que penser de ces hommes qui sont drogués (Baudelaire, De Quincey, Rimbaud), alcooliques (Poe, Jarry), qui se sont suicidés (Vaché, Roussel) ou qui sont devenus fous (Swift, Sade, Niestzche) ? Décidément, il n’y a rien de drôle à parler d’humour.
