« Eloge du plus beau métier du monde »

Mesdames, Messieurs, Murs, Plafonds, Chats absents, Souris qui dansent, Fromages tremblotants, Dieu, Nicolas,

Devant les mines déconfites de certains costards pensâtres qui ronflent dans leur cravate de ministre un chapelet de borborygmes molardeux, alors que je viens à peine, et avec la modestie de l’Humble qui sacrifie ses grasses matinées à traire la vache pour engraisser la sienne, d’introduire ces quelques mots, je me dois de préciser un titre des plus énigmatiques et des plus vendeurs qui soit dans l’univers avec, bien évidemment, Blanche fesse et les sept mains et Le Septième sceau.

Tout d’abord, sachez que faire l’éloge de consiste à ne pas en dire du mal, à ne pas chercher à détruire avec une vigueur déconcertante et une cruauté extraordinaire le labeur de tout une vie, à ne pas godiller le malheur d‘autrui avec la délectation infinie du fin gourmet s’apprêtant à décapiter d’une canine franche et tout-à-fait incisive le fruit d’une intense réflexion ; bref, un effort surhumain. Le corps de chair contre le cœur de fer.

Vous allez me dire : à quoi bon faire l’éloge du plus beau métier du monde ? Après tout, si c’est le plus beau, cela doit se voir avec évidence et tout le monde doit espérer un jour obtenir cette promotion exceptionnelle. Et moi de vous demander : mais qu’est-ce que le plus beau métier du monde ?

Ce qui m’intéresse dans cet éloge, ce n’est pas moins de comprendre ce métier que d’en faire l’éloge. Certains diront que le plus beau métier du monde, c’est de ne rien faire, de taper du ballon devant une centaine de photographes en feu ou de passer ses journées derrière son bureau à refaire sa vie sur facebook ou à mater le postérieur de filles sans visage. Certains diront tout simplement que le plus beau métier du monde, c’est celui qu’on aime faire, que ce soit balancer des sacs de merde dans des bennes de merde à des horaires de merde et les mains pleines de… d’angelures les matins d’hiver, ou alors se geler les pesantes à attendre sous les quolibets hypocrites qu’un chauffard surbrûle l’asphalte innocemment pour le flasher et le faire cracher.

Aujourd’hui, je veux vous chanter non pas l’un de ces merveilleux métiers mais celui que nous appelons toutes et tous en chœur LE plus beau métier du monde. Celui de Socrate, de Newton, de Bède le Vénérable, du Padre Martini, de Bigard, de Depardieu ou de Bruel. Enseignant. C’est un métier si fascinant et si extraordinaire que la moitié de ceux qui le font sont pressés de le quitter. C’est un métier si agréable et d’une portée si noble que plus des trois quarts de ceux qui sont heureux d’exercer une telle fonction passent le plus clair de leur temps à le noircir. Violences, incompréhensions, indifférence, déconcentrations, suppressions, paresse, dépressions, suicides, qu’il est loin le temps où le maître et le curé étaient les coqueluches et les coqs en pâte du village ! Qu’il est loin le temps où le jeune prof pensait qu’il pouvait changer quelque chose ! C’était jadis, c’était hier. On se passerait bien de tous ces professeurs de nos jours. Après tout, à quoi servent-ils ? On ne les écoute pas, ils sont plus souvent dans les rues que dans leurs classes, ils n’ont plus aucune autorité devant les gamins, leurs savoirs ne servent strictement à rien si ce n’est à ennuyer des cerveaux en puissance…

Imaginez, vous êtes prof. La stridente stridule : les profs ronchonnent, les élèves crient. Au bout de trois minutes, un pitre de vos collègues, hilare, s’écrie « Il est l’heure ! » alors qu’il n’a pas cours ; au bout d’une minute, dans la cour, les élèves hurlent, intenables, que le prof est absent. Les uns chahutent, se bousculent, s’excitent ; les autres font mine d’achever un débat interminable ou de siroter un café bien trop chaud en bougonnant. Ni l’un ni l’autre n’est véritablement en joie de se retrouver – vous non plus. Au bout de cinq minutes, un héros part rejoindre sa classe. Vous faites de même, honteux, vous jetez votre gobelet et votre débat et sortez affronter la cour aux mille yeux. De loin, votre classe mi-rangée mi-dérangée, s’invente des histoires et se court les uns après les autres, en se fauchant ou en s’accrochant par les sacs. Les voix aigues vous anesthésient déjà les lobes de la patience et de la clémence, et déjà il vous faut hausser le ton plus haut encore. Vous les faites attendre sous la bruine ou le froid pour obtenir le silence et le calme, et à peine esquissez-vous un pas que vous êtes assailli par une cohorte de castrats criards bouleversés d’émotion :

« M’sieur, j’ai pas fait l’exercice, c’est grave ?

-         M’sieur, ma grand-mère m’a dit que si je serais sage…

-         M’sieur, j’ai mal aux dents…

-         M’sieur, y’a interro ?

-         M’sieur, j’ai oublié mon classeur, qu’est-ce que je fais ?

-         M’sieur, c’est vrai qu’il y a DS ?

-         M’sieur, j’pourrai effacer le tableau ?

-         M’sieur, j’ai mal aux cheveux…

-         M’sieur, j’peux aller aux toilettes, problème de filles… ?

-         M’sieur, j’ai pas appris pour le contrôle, comment je fais ?

-         M’sieur, c’est vrai que Molière est né au 12ème siècle ?

-         M’sieur, pourquoi y’a plein de gens morts à Haïti ?

-         M’sieur, c’est quoi une croix gammée ?

-         M’sieur, y’a Ludo qui m’a tapé…

-         M’sieur, c’est pas moi, c’est pas vrai, j’ai rien fait !… »

Et tout cela, en même temps, comme si vous aviez onze oreilles et cinq cerveaux, et tout en se chahutant dans les escaliers glissants de neige. Fraiche. Vous n’êtes pas encore à la porte de votre classe que vous vous demandez bien ce que vous faites là et pourquoi vous avez à dos toute la société.

« Au-delà de cette porte, il n’y a plus d’espoir », avait gravé Dante juste au-dessus de la porte des Enfers. Une porte majestueuse. Grandiose. Obscure. Lourde. Quinze mille deux cent cinquante six démons et demi étaient nécessaires ne serait-ce que pour la fermer – sachant qu’il en faut trois fois plus pour fermer celle de certains de nos politiqueux chéris ou de certaines de nos tendres bouches d’abîme télévisuelle qui béent la bavasse dans le fond de nos classes entre le chant d’une publicité tocarde et la référence à un dessin-animé débilissime. Une porte d’acier ancrée de plein pied dans le ciel et dans la terre. D’un côté l’infini, de l’autre le néant. Non pas ce néant d’obscurité tréfonde, ce néant des bacs à sable, cette vacuité de vide, cette non-nuit de non-rien, mais ce néant d’ombres mouvantes, de pierres qui brûlent d’écraser,  de tortures-d’épines-de-flammes-et-de-conscience. Et vous franchissez le seuil de cette gigantesque Porte, forcé ou comme entraillement attisé par une curiosité implacable, et vous voilà piégé entre quatre murs imprésents ; porte-souffrance encamisolé de remords, vous allez cognant vainement ces absences dans lesquelles vous vous enfoncez si bien que ceux qui, de l’autre côté, contemplent, morbidement béats, cette sublime porte infernale, de temps à autre voient apparaître une vague silhouette de visage déformer de son empreinte effarée la chair de la froide pierre.

Voilà pour le surréalisme de la situation. Voici pire.

Un prof, aussi étrange soit-il aux yeux du prolétaire qui sue briques sur briques sans en gagner une seule ou aux yeux du banquier qui ne se fatigue même pas à suer pour gagner briques sur briques, travaille, et, plus étourdissant encore, se fatigue.

Il lui arrive parfois même de suer, voire de tomber, terrassé par l’harassement, sur son matelas Ikea. On m’a même dit qu’il paraît que quelqu’un a cru voir un jour un prof se plaindre.

Moi-même, le premier, lorsque j’ai appris cela, entre Tournez manèges et un épisode d’Un, dos, tres, je peux vous certifier sur mon honneur, celui de toute ma famille depuis Charlemagne et celui de François Mitterrand depuis la Thaïlande, que je n’en revenais pas. J’étais comme stupéfait, bouche d’abîme et les globes tout rond ouverts, et je cherchais à gobe-mouches un semblant de respiration, perdu que j’étais dans un fou rire furieux qui me déchiquetait la poitrine et m’équarrissait l’estomac. J’ai même dû appeler les pompiers. Lesquels, dressant une oreille brûlante à ce que je viens de vous dire et que je tentais de leur répéter en hahanant le moins possible, s’enflammèrent dans une même énorme poufferie inextinguible. Les casques dorés s’embrasaient à gorge déployée, les mains se tordaient les lèvres de bon cœur, les ventres s’éclataient la rate aux larmes, tant et si bien que de maisons en maisons, de rues en rues, de villes en villes et de pays en pays, lui glissant à l’oreille cette même incroyable affirmation, c’est ainsi que le Claude des tsars fit fondre de rire le Marc-Antoine des capitalistes (qui pourtant fondait déjà très régulièrement dans son bureau) devant un parterre de journalistes absolument médusés.

Les profs travaillent…

C’est dur à croire, je le sais.

J’irai même plus loin : qui ne s’est jamais tué à la tâche 18 heures par semaine n’a jamais, ô non jamais jamais jamais, été épuisé de toute sa laborieuse et vaine vie. Les professeurs sont des mineurs qui suent corps et âme quatre à cinq jours par semaine en creusant des regards plus insondables encore que ceux des amibes qui gisent au plus profond des fosses sub-mariannes.

Ce sont des sysyphes qui, inlassablement, et à la seule force des veines et des mots, exaltent, exhortent, stimulent, galvanisent, électrisent, enflamment, passionnent, soulèvent un auditoire peu enclin à lever le moindre petit doigt.

Ce sont de véritables pénélopes tenaces qui brodent autour des textes et des supports les plus divers et les plus originaux de brillants canevas aux motifs singuliers et curieux pour des bas-ventres béotiens, rigolards et impersonnels incapables d’une once d’hypopatience.

Ce sont de superbes tantales qui, croyant avoir suscité l’esprit et l’intelligence d’un élève qui se prend à sourire, s’enthousiasment, lèvent les bras, vont de tables en tables en énonçant la meilleure leçon de leur vie, donnent leurs âmes aux meubles, aux murs, aux feutres, aux passants, jouent avec les mots, approfondissent le cours en emmenant les élèves dans des contrées magiques aux mille énigmes nobellifères, tout prêts à se tuer à la tâche en donnant son corps, son savoir, son expérience à l’intarissable conscience collective, et c’est en chevauchant le portant de la fenêtre qu’ils réalisent que l’élève souriait parce que son voisin avait pété.

Ce sont des fourmis qui abattent un travail de titans et des titans qui abattent un travail de fourmis.

Ce sont des Augustes qui fournissent des efforts de romains pour des entités mi-clown mi-golum pour des janus minuscules qui rient d’un côté et se moquent de l’autre.

Ils marchent, courent, écrivent, dessinent, crient, parlent, hurlent, expliquent explicitent, motivent, recrient, décrivent, feintent, rient, ironisent, titubent, stridulent, effacent, jettent, crayonnent, encouragent, râlent, grognent, font face, affrontent, opposent, lisent, relisent, rerelisent, râlent, comprennent, réfléchissent, font réfléchir, écoutent, entendent, observent, toussent, toussottent, sanctionnent, s’énervent, s’agacent, fléchissent, s’usent les semelles, les craies, la voix, et tout cela en dix huit heures. Voire moins. Et sans jamais s’arrêter. Ce qui est déjà un tour de force extraordinaire en soi. Qu’est-ce qu’un mineur à côté d’un prof ?

Mais bon, tout leur travail ne consiste guère en ces dix-huit heures interminables : une fois la journée finie, alors que l’hiver a déjà revêtu sa zibeline étoilée, une autre journée, plus complexe, et non moins éreintante, déroule son tapis rouge de ratures, de colères, de fatigues, et de procrastinations impossibles.

C’est Sysyphe qui aboule sa pierre à la maison sous les railleries familiales ; c’est Pénélope qui coud nappes et draps tout en ressassant inlassablement les moindres entrelacs quotidiens ; c’est Tantale qui croit sans cesse détenir la clef du cours parfait après s’être brisé le dos au-dessus de son bureau et tendinité les poignets sous le joug du livre et du stylo.

En plus, cette obscure et primordiale partie de la vie de l’enseignant est INQUANTIFIABLE. Allez donc demander à Sysyphe s’il peut poser sa montagne pour aller ricocheter de la roquetaille au bord d’un lac ensoleillé.

On ne nait pas prof, on l’est, on le vit. Et on fait avec. On ne nait pas prof, mais on meurt enseignant.

Chaque minute et chaque seconde qui passent sont un défi qu’il jette contre sa propre volonté pour ne pas laisser échapper le moindre mot, la moindre syllabe du commencement de la plus schématique anecdote, lui rappelant non seulement cette divine vocation qui, telle un ténia, lui pompe silencieusement toute son existence, mais lui rappelant aussi à quel point il saoule lui-même la terre entière à radoter interminablement les mêmes radoteries ridicules de globetrotteur d’hémisphères désertiques et désertés. Qu’est-ce qu’un chaudronnier à côté d’un prof?

Et pourtant, le prof fait tout fuir ce monde de fous. Y compris dans les mots. Il ne veut plus entendre parler de stylos, mais d’outils scripteurs. Toutes ses mains sont des extrémités préhensibles. Ils manient les surfaces de broyats quadrillés comme personne. Lorsqu’il veut jouer au foot avec son fils, il l’envoie chercher le référentiel bondissant. Il parle aux parents en ces termes : « En tant que géniteurs de cet apprenant, vous devriez savoir quelles sont ses affinités didactiques » ; « Vous savez, votre apprenant n’est pas si sage que cela » ou encore « Jetez plus régulièrement un œil sur ses sollicitations éducatives répétées ». Ne lui parlez pas de grèves, mais de revendications redondantes momentanées. Il structure toute pensée, toute réflexion, en séquences, ponctuées de séances avec des objectifs clairement ciblées. Pour faire des courses, il établit un plan d’attaque en trois points, cinq astérisques, deux étoiles, et suit un tableau en sept colonnes distribuant rigoureusement chaque denrée selon sa nature, sa quantité ou son origine géographique. Il n’hésite pas non plus à mettre ses enfants en activité raisonnée didactico-presque-ludique le soir après le glucose nécessaire et ce malgré leur caractère réfractaire à toute dépense intempestive d’énergie post-scolaire. Il n’allume jamais la télé : il s’ouvre sur la diversité citoyenne du monde. Il s’émerveille, à haute voix, de la facilité déconcertante avec laquelle chaque être humain est capable d’agencer des structures phrastiques à thèmes éclatés parfaitement syntaxées, et ce sans presque y penser. Dites-vous bien qu’il travaille activement sa perlocution dans son gueuloir individuel et qu’il ne sort jamais de chez lui avant que d’avoir mâché morphèmes sur morphèmes sept et sept fois, si bien que parfois, son système neuronal complexe souffre de quelque ralentissement circadien aléatoire du cycle de la vigilance, accompagné d’un écoulement salivaire hypnagogique. Qu’est-ce qu’un esclave à côté d’un prof ?

En fait, enseigner, c’est un plein temps de dix-huit heures à temps plein. On a beau créer une nouvelle langue, se noyer dans l’alcool, le sport, la drogue, le sexe ou la lecture, ne plus prononcer un seul mot durant les grandes tablées, se cacher pour écrire, bannir tout contact avec tout être humain n’ayant pas encore le lobe préfrontal parfaitement constitué, prendre des médicaments pour ne plus rêver de « Monsieur !… Monsieur !… », ni cauchemarder, ou dormir, il y en a toujours un pour nous demander au hasard d’une rencontre : « Dites, vous qui êtes prof, à paire de chaussettes sales, je mets bien un s à paire puisqu’il y en a deux ?… ». Marre.

Récemment, des chercheurs ont mis clairement à jour ce qu’ils appellent la plasticité neuronale, démontrant que tout cerveau détient une faculté d’adaptation intrinsèque qui lui permet de se restructurer à l’infini et comme bon lui semble. Des années et des années de sang, de sueur, d’Alzheimer et d’incontinence, alors qu’il suffisait de se poser un peu et d’observer un prof pour accoucher point par point cette théorie. S’il y a bien une incarnation de cette plasticité dans ce monde où le marbre même est éphémère, c’est bien le corps enseignant. Sans cesse face à des classes différentes dont la chimie collective dépend tout entière de la somme de personnalités tout à fait hétérogènes, le professeur doit gérer des individualités multiples, des niveaux extrêmement disparates, du cancre crétin au crack chrétien, et des situations parfois des plus improbables, qui exigent de lui une prise incalculable de décisions en un laps de temps tout aussi inquantifiable, de l’ordre de l’angström de trillionième de seconde. Et tout cela en dix-huit heures. Des miracles de prophète, non de professeur. Je connaissais d’ailleurs personnellement une madame Dieu ; je crois avec certitude que jamais professeur ne portât un nom qui convînt aussi parfaitement à sa fonction.

Rien n’excède plus un dieu, je veux dire un enseignant, que de lui affirmer au nez, à la barbe mal-rasée et à l’œil de cocker, qu’il ne fait rien et que même s’il éprouvait ne serait-ce qu’une moitié de fatigue d’une moitié de chaudronnier voire le quart de l’éreintement d’un vendangeur nain, il n’aurait qu’à attendre calmement les vacances bourgeonner pour répandre sa fatigue de six semaines sur le sable fin, la douce poudreuse, ou deux petites fesses délicatement rebondies. Evidemment, les vacances représentent un facteur prépondérant dans la vocation, mais il faut corriger quelques mauvaises langues éclatantes d’une jalousie médisante qui vont aboyant inepties sur inepties avec le cynisme et le mordant du caniche nain d’Afrique noire.

NON, les profs ne ruinent pas le sublime fronton doré de soleil du Contribuable lorsqu’ils s’en vont éclabousser leurs jambes trentenaires dans la tranquillité éternelle des immensités bleues. Non, non et renon de non de madame Dieu ! De ma vie, aussi courte fût-elle, je ne laisserai jamais une seule imbécilité plus ou moins bipède à grosses mains briseuses de nuque péremptorer de telles sornettes infondées et strictement gratuites, alors que les profs, eux, se les payent chères – ces sornettes et ces vacances. Enfoncez-vous bien que non seulement les enseignants ne sont pas rémunérés pour ces mois de farniente où le lourd sommeil de la paresse seul fatigue, mais qu’en plus il leur est inéluctablement impossible d’hors-saisonner en quête des prix les plus attractifs. Ils sont comme acculés, et profondément, par ces vacances obligées qu’ils s’autofinancent ET pendant lesquelles ils se plongent bien plus régulièrement dans les corrections et les cours d’orthographe que dans les cours d’eaux grasses et les décoctions, et tout cela sous le regard sarcastique, accusateur et stupide d’une brochette de niais laborieux qui pense qu’une fois débarrassés des élèves, les profs s’endechavannent et s’embriochent, les doigts de pied en éventail, dans un lit de plumes et de soie, et un verre à la main.

Qui n’a jamais partagé plus de deux jours complets et consécutifs la trépidante existence professorale n’a pas le droit d’amorcer la moindre contraction du plus infime muscle mastoïdien dans le but d’enclencher une quelconque aperture buccale susceptible d’insuffler je ne sais quel venin dans je ne sais quelle oreille. Que celui qui ignore tout du décret de 1950 se boucle à triple tours le claque-merde, car il sera tout aussi proche du duvet de la vérité que Bush l’est de la barbe de Ben Laden.

En outre, j’ajouterai qu’il est on ne peut plus regrettable que les enseignants, qui subissent tant les foudres des trente cinq heures qui gambadent les rues moqueusement et brandissant je ne sais quelle éclair de vengeance puéril, n’aient jamais concrètement bénéficié des lois de réduction du temps de travail qui est tout de même passé d’une quarantaine d’heures à trente cinq en cinquante ans. Et pourtant, nous l’avons vu, nous le verrons, leur travail n’est pas moins pénible qu’un autre. Loin de là ! On ne s’ennuie jamais : entre deux coups de couteau, deux craies jetées au hasard d’une heure, un croche-pied involontaire, des digressions en tout genre, entre l’asile, l’hôpital ou le 9 m², le prof est incapable de penser à quoi que ce soit, si ce n’est à sa vie – et à son cours.

Lorsqu’il rentre chez lui, le prof n’a pas encore fermé les portes de sa classe – et je crains même qu’il ne les ferme jamais. Avez-vous déjà réussi à parler d’autres choses que de mioches immondes ou de cours infâmes avec un prof ? Devrais-je dire : avez-vous des profs parmi vos amis ?… Comme je vous comprends ! Comment on doit l’avoir mauvaise devant un être humain, qui est souvent comme vous et moi, avec deux jambes, deux mains, deux yeux, une bouche, des organes cancérigènes, et la grippe A, et qui pourtant bosse trois fois plus que nous ! Tant et si bien que, ses heures finies, terminées, complètement accomplies, il continue de vivre surpleinement son métier. Il ne vit pas son métier : son métier, c’est sa vie. Qu’il met d’ailleurs en danger chaque jour – et tout cela, pas par amour du gain, quoiqu’il gagne tout de même 4000 euros net par mois, et ce, en tout début de carrière, lorsqu’il a encore du lait au bout de son nez et ses cours tapés sur ordinateur. Car, au final, les seules et uniques choses que l’on gagne en étant enseignant, ce sont des mesquineries et des coups de pied au cul, alors que les enseignants se déchirent les cordes vocales pour inculquer une éthique à nos pré-délinquants hyénophiles et perdent je ne sais combien de chaussure dans l’entre-fesse moelleux de ces mêmes approximatifs du respect commun.

Pour beaucoup aujourd’hui, on n’enseigne plus ; on ensaigne. Et il faut les abattre, ces institueurs. Il faut les saigner, ces ensaignants. De quel titre se targue-t-il pour donner cent lignes à mon fils ? Et pourquoi ne justifierait-il pas son absence si ma fille doit le faire ? Et qu’est-ce qu’il se permet d’éduquer mon enfant ? Ce n’est pas un tourne-pouce à la petite semaine qui décidera de son avenir ! Et mon fils est irrespectueux, s’il le veut, monsieur ! Et il est libre de ne pas écouter et de ne pas prendre votre cour. Et puis quoi encore ?… Bientôt, on va lui apprendre quelque chose !

Bon, il est vrai, je le concède avec contrition, qu’il est extrêmement difficile de prendre au sérieux un professeur. Tour à tour assistante sociale et maternelle, auxiliaire de vie scolaire pour schizophrènes inadaptés, psychologue, conseiller en tout genre, gourou sympathique, gendarme fliquâtre et féroce, singe-hurleur des escaliers et couloirs, mécanicien hi-fi, colonel garde-à-vous obstiné et patient, orateur souleveur-de-montagnes, marathonien d’entre tables et d’entre salles, routier ès clim et neige, trésorier de cagnotelettes, organisateur de voyage club-med-une-étoile-trois-quart pour des vaches qui regarde passer les arrière-trains, agent matrimonial surdiplômé pour pseudo-pubères de deux poils sous le joug du Bonheur et du Plaisir, infirmier placébophile, médecin spécialiste des migraines, des règles douloureuses, des doigts ankilosés et des crampes de cheveu, chirurgien en mal d’amputation, styliste ès lolita et lolito, esthéticien raffiné des classeurs, conteur envoûtant et polymorphe aux voix multiples, maman-bobo-maman-pipi-maman-câlin, surveillantoïde aux mille yeux, nounou pour bas-âge d’un mètre quatre-vingt casse-biberon, animateur charismatique à l’énergie inépuisable ou bien dictionnaire sur pattes, aucune profession ne mérite autant les titres de FAINEANTE et d’INUTILE.

Vous le voyez bien, ce métier est loin d’être aussi complet que les céréales, le pain et le théâtre de Paul Claudel réunis. C’est une espèce de sous-métier de tous les autres métiers.

Un beau brouillon de branleurs.

Comment est-il donc possible de les prendre au sérieux ? Sur 18h, à peine font-ils cinquante minutes de cours véritables, avec des phrases achevées, des craies usées, et des polys lus, voire complétés. Et encore ! Sur ces cinquante minutes de cours, combien sont véritablement comprises ? et utiles ? Entre leurs pédanteries maniéristes, leurs enseignements élitistes, du genre Esope a inspiré Les Fables de La Fontaine[i], et leur orgueil à la c’est-moi-le-meilleur-prof-de-l’humanité-après-Socrate-et-Bigard, où est l’élève ? Où est ce charmant petit bambin blond et pâle qui ne demande qu’à apprendre et à réciter par cœur ? Ne nous méprenons pas : si un élève jette une boulette ou, à la rigueur, un couteau, ce n’est pas pour faire l’intéressant ou pour refaire la déco, mais bien pour extérioriser la violence d’un système dans lequel il ne se reconnait plus. Vous savez, un futur travailleur ne peut être éduqué par des rois fainéants. Un curieux avide et ouvert ne saurait être formé par des éphémères autoritaires et égocentriques. Comment voulez-vous que des retardataires pro-absentéistes parviennent à enseigner à nos jeunes sauvages le goût de la ponctualité et de l’assiduité ? Ce n’est pas en diffusant des films durant les cours que les élèves vont arrêter de s’en faire.

Et encore, heureusement que les parents, dans une très large majorité, assument encore leurs responsabilités et daignent, pour une part, poursuivre et enrichir les enseignements à la maison. Parfois, je me demande, non pas à quels crétins d’élèves offrons-nous ces chers professeurs, mais bien à quels crétins de professeurs offrons-nous ces chers élèves. Dressés par des autorités naturelles indiscutables qui les suivent quasi militairement, les exaltent et les galvanisent, les élèves ont de plus en plus maille à partir avec des enseignants éparpillés, trouillards et qui rêvent de changer de métier. Mais, une fois de plus, heureusement que certains parents, excédées par de telles attitudes capricieuses, les remettent à leur place en n’hésitant guère à laisser traîner dans les carnets de correspondance des mots brûlants, clairs, pédagogiques, enjoignant tout prof à se reprendre en mains.

Hier encore, les profs étaient en grève. Pourquoi ? Allez savoir ! Tout va pour le mieux, et le budget alloué à l’Education Nationale est encore supérieur, et de loin, à celui alloué au ministère de la guerre et du people. Il y a encore largement assez de profs pour garder tous nos jeunes lions assoiffés. Les conditions de travail sont exceptionnelles : devant la télé, dans son lit ou sur un coin de table pour les meilleurs. Les relations avec les parents sont étroites et tendent à se resserrer, puisque, comme je l’ai dit, on s’échange de plus en plus régulièrement des mots doux. Et les gamins aiment tellement l’école qu’ils y viennent avec toute leur maison – jusqu’au canif et l’ouvre-bouteille. Que réclament donc les profs ?

Et encore, ce n’est pas cela le pire. LE Pire.

Une rédaction, la mort.

Qui n’a jamais lu, sous la triste griserie solitaire d’un dimanche chagrin, ou sous l’embrasante mosaïque d’or, d’azur et de chairs nues d’un mercredi estival, l’éclatante médiocrité d’une seule et unique rédaction superbe d’inepties, de maladresses et de redondances redondantissimes tartinées tout au long de trois pages raturées et parfumées au bic suintant, ne peut absolument pas se piquer avec force plaintes et autres jérémiades pleurnichardes d’avoir ne serait-ce qu’un seul jour entrevu une véritable fatigue, LA fatigue, celle qui l’espace de quelques instants vous fait entrapercevoir dans  le même temps ET le kaléidoscope d’une existence des plus passionnantes ET ce fameux tunnel lumineux au bout duquel certaines mains cherchent à vous caresser certaines parties du corps racoleusement – et tout cela pour vous ensiréner dans je ne sais quelle incroyable orgie de lumière et de bonheur arc-en-ciel.

Qui n’a jamais corrigé une rédaction n’a jamais été fatigué de toute sa vie.

Imaginez : vous êtes levé depuis 6h30, sursauté par l’épouvantable vagissement guttural d’un gueulâtre affamé, transi par un souffle froid qui givre les fenêtres et verglace les carrelages ; vous trainez vos baguettes de droite à gauche, heurtant par ci le coin d’un meuble et par là le meuble du coin, incapable de penser à quoi que ce soit si ce n’est à allumer la cafetière ; vous parvenez plus que laborieusement à vous rincer une aisselle, l’épi au garde à vous et une joue badigeonnée d’un mousse mi-poils mi-savon, lorsque vous vous jetez comme un pachyderme à col roulé dans votre carcasse à quatre roues mal garée afin de vous faufiler dans l’enfer fumâtre et râleur d’une queue d’escargots poussifs bavant d’essence et d’irrespect ; et là, à peine l’orteil entredéposé au seuil du quart de l’entrée du collège où vous quasimodez paresseusement, alors que vous croulez sous les cartables obèses à craquer et sous les photocopies entassées dans de vieux porte-fichiers surusés, le front imprégné d’angoisse, la main tremblotante, la grippe aux lèvres, à l’orée d’un coma plus profond encore que celui d’une momie égyptienne, la sonnerie sonne et un interminable long chapelet de tours d’horloge s’emballe avec son lot de crises, de tripes et de rires ; après quelques six heures entièrement pleines, lorsque la voix et le cœur n’y sont plus, vous renfourchez sans réfléchir votre rossinante avec laquelle vous allez paissant au beau milieu des flatulences mécaniques et des excrétions gastéromobiles, galopant furieusement sur un tapis roulant d’asphalte mouillée, ivre d’une solitude passagère entre bouillonnement épidermique et béatitude bienheureuse ; vous pensez votre harassante journée achevée, mais, terribles, tapies dans la profonde vase des heures perdues, prêtes à ouvrir leurs grandes ailes trompe-les-profondeurs, d’affreux caprices pâles striés d’absconses arabesques épient l’obscurité du coin de l’œil en grognant : des rédactions qui se font les plus discrètes possibles pour mieux vous surprendre.

Qui n’a jamais corrigé une rédaction n’a jamais été malade de toute sa vie.

Je crois même que tout prof est un médecin en puissance. D’ailleurs, quand une moitié d’entre eux transporte leur pharmacie avec eux, c’est l’autre moitié qui la consomme.

L’une des pathologies que les professeurs croisent le plus fréquemment lorsqu’ils se penchent sur ces tissus raturés d’écailles, est ce que nous nommons communément l’aponctuationnite suraigue. Une horreur. Une épidémie. Une pandémie universelle digne des plus grands chefs-d’œuvre dramatiques. Une plaie d’Egypte, mais en France. Un fléau. Une grippe. L’aponctuationnite suraigue est une épidémie qui touche une très large population des jeunes adolescents entre sept et vingt sept ans.

Elle se caractérise notamment par l’oubli persistant des règles basiques du langage écrit et plus particulièrement  par une propension naturelle à ne plus savoir rédiger de phrases claires, compréhensibles et nettement rythmées, au moment même où ces jeunes adolescents en ressentent le plus la nécessité. Nous pensons que les aires de la mémoire, du mouvement manuel et du langage sont simultanément atteintes pour des raisons tout à fait inconnues. Cette aphrastopathie est généralement associée à des troubles sinuographiques et dysorthographiques patents.

Toutes personnes, et je pense plus précisément à ces enseignants héroïques, lisant voire jetant un coup d’œil furtif sur la production d’un adolescent touché par les troubles susmentionnés contractent presque instantanément une série de symptômes reconnaissables dont la liste non exhaustive a été dressée par le docteur Jean Feydéfot il y a peu[ii] :

1)    « Lassitude soudaine caractérisée par une augmentation du rythme cardiaque, une respiration irrégulière et un souffle grognon.

2)    Fatigue oculaire prononcée, suivie de près par une migraine frontale.

3)    Crampes diversement marquées selon les individus (au niveau des mains, des muscles oculaires, de l’estomac voire du cuir chevelu pour certains).

4)    Fatigue et lassitude généralisées à l’ensemble des fonctions corporelles.

5)    Courbatures étendues dans le dos, la nuque et les avant-bras.

6)    Grippe A dont le sujet peut espérer sortir indemne s’il arrête dans les deux heures qui suivent les premiers symptômes toute lecture quelle qu’elle soit.

7)    Insomnies et cauchemars peuplés d’insectes grouillants de toutes sortes.

8)    Crises d’angoisse lancinantes

9)    Insectophobie

10)           Sentiment d’infériorité accru par la fatigue, les frayeurs de plus en plus récurrentes et par cette manie analysée comme ridicule par le cerveau de fuir devant n’importe quelle mouche.

11)           Déprime puis dépression violente ne laissant plus entrevoir l’avenir d’un jour meilleur – et ce, en dépit des multiples interventions subventionnées de psychologues spécialisés en dépressiologie du corps enseignant.

12)           Démissions professionnelle et sociale.

13)           Suicide. »[iii]

Comme vous pouvez le constater, les conséquences de cette maladie sont plutôt fâcheuses : non seulement pour l’élève touché qui ne parviendra jamais à trouver un emploi décent si ce n’est empereur, dealer ou homme politique, métiers qui ne demandent pas une maîtrise parfaite de la langue française ni même une intelligence hors du commun ; mais fâcheuses aussi pour l’enseignant qui ne peut plus remplir sa fonction principale et si fondamentale pour la République s’il est décédé.

Il faut noter que l’aponctuationnite suraigue est en constante progression, et ce quelque soit le niveau social. C’est une catastrophe d’une amplitude sans précédent – d’où un taux de chômage et un taux de suicide si inquiétants que la chaleur de toutes les éminentes cervelles occidentales associées dans une même immense réflexion accélère sensiblement le réchauffement climatique.

Devant ce constat perturbant, l’état a depuis pris en toute hâte une décision des plus sages : la création de l’accompagnement éducatif. Ainsi, les élèves en difficulté, après les trente deux heures de cours qui leur sont offertes obligatoirement, et après les deux heures de soutien censés les galvaniser dans leur dur labeur de futurs plébéiens éclairés, pourront poursuivre leur vain apprentissage en aide aux devoirs ou en séance de méthodologie intensive.

Toujours est-il que je m’agenouillerai à jamais devant un prof qui, après sa longue journée de travail et d’émotion, alors que tout à chacun sirote le silence devant sa télé ou le soleil, lui seul, dans l’obscurité chancelante traversée de poussières errantes, va corrigeant une enfilade de copie au péril absolu de sa propre vie.

Respect éternel.

Et encore… Vous allez dire qu’après tout cela je suis forcément acculé dans ma plaidoirie, mais… qui n’a jamais essayé de faire lire ne serait-ce qu’un feuillet de cinq pages agrafées à des soupçons de cerveau feignasse qui, d’images en images trainent une infatigable stupidité indolente, et qui ne compulsent plus que le revers de la boîte de céréales le matin, deux pages de manga en japonais le midi et, entre deux, Closer dans les closets la bouche béate et la bave au bec ; qui n’a jamais tenté de faire lire à tous ces zappés déneuronés de toute forme de spiritualité un peu plus élevé que l’odeur de leurs pieds qui fermentent dans les pantoufles casanières, un VERITABLE livre, recouvert, relié, avec une odeur de poussière lointaine, avec des mots sur chaque page, avec des mots formant des phrases plus ou moins longues, avec des paragraphes et une intrigue bâtie sur du suspens, n’a jamais mené la moindre lutte, ne s’est jamais égaré dans les sanglantes mêlées des combats absurdes, les armes à la main et le sourire aux lèvres.

La dernière semaine, avant chaque vacances, branle-bas de combat : la classe tout entière tremble d’un même frisson, croisant les doigts, les tables, des regards apeurés et des sarisses qu’ils affûtent avec les dents, et implorant dans un silence de chapelet Jésus, Allah, Bouddha et toutes les autres divinités du Mal comme du Bien, de Zoroastre à Dark Vador, espérant du plus profond de leur cœur qui bat flammes et flemme que le prof oublie de leur donner un livre. Un devoir, une rédaction, des exercices, passe encore. On les fera le dimanche soir, entre un film d’action haletant et la démotivation ambiante. Et on pourra même espérer un bon neuf. Mais un livre ! Ils craignent de gravir l’Everest, alors que ce n’est que Victor Hugo.

Un livre, c’est long, c’est lourd, c’est difficile à comprendre ; alors on saute des pages, on le parcourt entre trois-quatre légèretés audiovisuelles, on le lit non pas plusieurs fois mais en plusieurs fois : ce sont là les moyens les plus sûrs pour le comprendre, l’assimiler et l’apprécier.

En même temps, il faut les comprendre, ces ânonneurs bégayards de Bateau-ivre : ils ont déjà tant à lire ! Et qu’on facebooke, et qu’on se maile, et qu’on se aiméssène à tour de doigts. Où peuvent-ils donc trouver le temps, alors qu’il y a tant de comédies américaines à déguster, d’affronter du Stendhal ou d’estimer du Baudelaire ? Entre American 16, intitulé Flair et pet, et Guerre et Paix de Tolstoï, même pour moi, tout est clair, limpide, le choix est vite fait : je prends un bon paquet de chips, un soda et je m’écroule sur le canapé. Je suis jeune, ce livre attendra ma retraite.

Et puis, je suis certainement trop méprisant à leur égard et gonflé d’a priori stupides. Il faut avouer que, loin de tous les préjugés universels contre cette jeunesse déchéante, le livre garde tout son magnétisme, tout son mystère et tout son vertige, et ce, dès les premiers regards, puisque les élèves, sans même l’avoir entre les mains, et avec une angoisse folle, et une curiosité que je ne leur soupçonnais pas, veulent tout savoir de lui : « M’sieur, il fait combien de pages ? M’sieur, il est long ? M’sieur, c’est écrit en petit ? M’sieur, y a des mots compliqués ? M’sieur, y a des images ? M’sieur, on est obligé d’le lire ?… ». Et j’en passe, et des meilleures. Autant vous dire que je fus comme soulagé par ce sursaut encéphalographique que tout professeur quelque peu réveillé pendant son cours est capable de me tracer.

Comme cela doit rasséréner tout enseignant dans sa lutte contre l’analphabétisme et la bêtise ! Que cela serve de leçon à tous ces professeurs qui croient que les jeunes se foutent des livres qu’on leur offre, et qu’en temps de déprime, qu’il pense à cela avec bonheur. Il ne faut pas méjuger de ces frétilleurs digressifs : ils connaissent Julien Sorel, Céladon, Rastignac et Pécuchet. Ils ont vu les deux premiers à Tournez manèges !, le troisième à La roue de la Fortune, et le dernier à C’est pas sorcier. Ils ont croisé Candide dans la cour et fracassé Gauvain à la récré.

Il est tout de même rassurant de se dire qu’ils le parcourent, le livre – à pieds joints et en sautant allégrement. Certains le dévorent, ah ça oui, ou plutôt le laissent dévorer par leur chien. D’autres l’avalent littéralement – avec un aspro. Et les plus courageux d’entre tous, galvanisés, électrisés presque par la quatrième de couverture, une illustration ou la verve professorale, se jettent à corps perdu dans l’intrigue et, après deux pages, ils ont le nez dedans – endormis. Il faut toutefois les croire : ils les lisent ces putains de livres qu’ils ont kiffés et dont ils ne connaissent plus les personnages principaux ! Ils les lisent… Une page sur quatre, entre quinze SMS, un exercice de style à FIFA 2010, un coup de fil amical (parce qu’Unetelle vient de larguer Untel parce que X a dit à Y que le copain de son cousin lui avait dit qu’il avait vu Untel dans les bras de Z), entre une série métaphysico-policière, un paquet de cacahuètes salées et une lamentation vertigineuse, allongé dans son lit, sur la destinée pessimiste de sa propre personne dans l’immensité intergalactique des univers pluridimensionnels.

Qui peut donc être cet humanoïde capable de les faire lire autre chose que Closer ou une notice de jeux vidéo, si ce n’est une espèce de super-héros chrysostome au charisme inouï ? Un magicien. Un fakir. Un surhomme.

Peu de gens sont pleinement conscients de l’énergie qui est mise en œuvre par les enseignants ne serait-ce que pour intéresser. Et encore faut-il expliquer ensuite. Une fatigue de chaque instant. Car, pour expliquer, faut-il encore avoir l’écoute. Le pire des combats. Le magicien, une fois le rideau baissé, disparait dans une cape de fatigue. Quand il le peut…

Car…

… Qui ne s’est jamais retrouvé claustré cinquante trois minutes au beau milieu d’une meute de pré-adolescents pipi-caca-bobo-ouioui qui se foutent littéralement de Charybde comme de Scylla et qui croient dur comme verge que Mozart est un chanteur de la starac et Gustave Doré le frère de Julien, n’a jamais, ô combien Dieu-jamais, été effrayé par la misérabilissime place qu’occupe l’être humain dans l’obscurité inquiétante de l’ignorance universelle.

La vanité que tout à chacun élude au mieux chaque jour que le néant fait, le prof l’affronte, à chaque seconde, à bras le corps et le cœur, comme le soldat dans la tranchée, les godasses pleines de boue, les doigts tremblants, et le regard vide du squelette à demi-enterré, contraint de pointer les gâchettes et d’aiguiser les dagues pour lutter contre la paresse mucophage et l’incuriosité bavardâtre.

Ah ! Si le trouillomètre des élèves pouvait être plus élevé que leur QI ! Et pourtant celui-ci est si bas qu’on l’évalue sur l’échelle de Richter, voire, et cela arrive de plus en plus fréquemment, qu’on parvienne à le calculer sur les doigts d’une seule main gauche. Mais les élèves aujourd’hui, enfoncés dans leurs certitudes et dans leurs trônes de Petit-Prince-grosse-feignasse, ne craignent rien ni personne, pas même le Christ tout puissant, notre Sauveur, qui est à la droite du Père, si, si, là-bas, ne le voyez-vous pas, là-bas tout derrière, foetalement recroquevillé, tête basse et tirant sur les croûtes qui saignent encore sur ses pieds, pendant que des gamins, s’étant faufilés à l’anglaise hors des limbes, en tressant avec les ombilics des nouveaux-morts-nés une nouvelle échelle de Jacob, techtoniquent une danse du feu autour de lui, armés d’imposantes férules et braillant la Marseillaise.

Vous avez déjà vu Kickboxer, ce chef-d’oeuvre hollywoodien chorégraphié par Jean-Claude Van Damme lui-même, véritable hymne à la fraternité, à la solidarité et au dépassement de soi par la distribution d’une vélocité tout à fait étonnante de ha-kicks tibia-péroné dévastateurs ou de coups de genoux brise-sternum déconcertants de puissance ? Ou, dans la même veine stoïciste, avez-vous déjà regardé cette romance exquise et complexe entre un légionnaire tiraillé par ses devoirs patriotiques et ses convictions personnelles, et une journaliste ravissante et naïve dévorée par une ambition acide l’entrainant à l’ombre des coupe-gorges braillards et jette-billets, au beau milieu des gallomachies les plus sanglantes, entre un sumo brise-rein, un sagouin casse-noisette, ou un remue-poitrine casse-cou, bref, avez-vous déjà regardé Tous les coups sont permis ? Eh bien, dans une classe, ce n’est pas si différent. Et je suis convaincu que si un enseignant venait à perdre une de ses dents en or en plein combat, une meute d’hyènes cupides courait sous les tables pour se la chausser.

La classe est une arène, rectangulaire, sans sable, si ce n’est celui du Temps qui interminablement passe, avec ses rétiaires aux stylos quatre couleurs, ses mirmillons poisseux, ou ses belluaires rebelles qui coulent leur temps à lancer des piques au prof devant un public de mérous globuleux assoiffés de sang et de violence.

Qui n’a jamais vu un film de Jean-Claude Van Damme ou n’a jamais posé la moindre ultime phalange dans une salle de classe un tout petit peu agitée, n’a jamais, mais Dieu-seul-sait-à-quel-point-il-n’a-jamais, entrediscerner le moindre cheveu blanc de la monstrueuse Angoisse à la tête lourde et aux pieds légers. Nul ne peut se considérer anxieux si ce n’est pour faire cours contre des cheveux blonds qui nous font des cheveux blancs.

Il est tellement facile de se dire qu’une fois les classes fermées, et enfermés avec les élèves, les profs se la coulent douce, allongés derrière leur bureau pendant que les gamins ouvrent sagement leur classeur, écoutent religieusement le cours, aussi imbuvable soit-il, les yeux entièrement rivés au tableau et les mains pleines de stylos.

Il est tellement facile d’oublier qu’une  classe est une chimie complexe dont le produit peut s’avérer d’une violence effroyable, où d’ennuis en obligations, de pensées en pensum, de broutilles maternelles en frustrations adolescentes, les élèves vivent des conflits permanents entre quatre murs et un chauffage ou trop chaud ou trop froid.

Et les profs de vouloir décompresser en chatouillant le béton avec le tibia.

Comme Tong Po.

De toute évidence, il ne faut pas confondre Violence et violence. L’enseignement est une lutte, un combat, avec son ring suintant, à l’odeur fauve, où l’on devine à brûle-pourpoint que nombre de pugilistes ont donné du poing dans des sacs de sable imperturbables jusqu’à l’épuisement. Mais, avant, ces pacotilleurs de mouches suffoquaient leur audace devant des maîtres stoïques, qui encaissaient sans broncher leurs noix de coco balancées du plus haut de leur lune avant d’exverminer en un seul mot tous ces cancrelats qui se prenaient pour des loups ; alors qu’aujourd’hui, le cancre de la classe, chanté par Prévert, ce bel âne béat que la férule pliait comme une brindille, a fait place aux idiots bêtasses se complaisant dans une paresse de compétition à qui-aura-la-plus-mauvaise-note ou à-qui-sera-le-plus-collé, avec une insolence naturelle, souriante :

L ’IDIOT

Il dit non avec la tête, le corps et les mots

Il dit non avec le cœur

Il dit ouais ! à ce qu’il vénère

Alcool catch skate jupes ne rien faire

Il dit merde aux professeurs – de bon cœur mais dans le dos,

Il est assis il est debout tout en même temps souvent même couché et les yeux plus que lourds

On le questionne

Et tous les problèmes soudain se posent comme une mouche dans une toile d’araignée

Il rit une absurdité du genre « M’sieur, c’est vrai qu’il y a des bananes en Guadeloupe ? » ou « M’sieur, aujourd’hui, quand je pète, j’essaye de ne pas faire trop de bruit »

Et le fou rire le prend et se communique d’élèvres en élèvres tous en chœur

Il n’efface rien car cela le fatiguerait ne serait-ce que lever le bras

Mais en dépit des menaces du prof

Sous les acclamations générales

Il se tourne et retourne à sa place

Fier et hilare

Tournant le dos au tableau noir au prof et au silence

Heureux de s’enfoncer dans le gouffre de l’ignorance.

Quelle patience ne faut-il pas pour affronter ces idiots rigolards qui ne réfléchissent plus que par libre-association spontanée :

LE PROF : Quelle est la nature du mot « à » dans « Je vais à Paris » ?

LES ELEVES : Adjectif !… Verbe !… Sujet !…

Ou encore :

LE PROF : Pouvez-vous me donner des mots de la même famille que « conte » ?

LES ELEVES : Congestion !… Anticonstitutionnellement !… Complot !

Mon Dieu L

Regardez donc la fatuité consternante des blogs des élèves qui pèlent-mêlent avec une superficialité sublime tous les stéréotypes préadolescents. D’ailleurs, vous remarquerez qu’ils n’y laissent aucune place à l’école si ce n’est pour juronner deux-trois scatologies et débiter trois-quatre obscénités affreuses sur leurs profs.

Pour résumer :

1)    Pour les Elèves, le prof est un pénible lourd qui gueule son cours en postillonnant un charabia incompréhensible et de toute façon inutile s’il n’est pas beau ;

2)    Pour les Parents, le prof est un râleur autoritaire sans discipline qui distribue les punitions et les heures de colle par pur plaisir et sans que les gamins aient fait quoi que ce soit de mal ;

3)    Pour la Société, le prof est un fainéant, toujours en vacances ou en grève, qui se plaint de tout en permanence quand bien même il a tout pour lui, et qui fait tout pour ne rien faire ;

4)    Pour les inspecteurs, le prof est un gaucher de la pédagogie, incapable dans l’ensemble de gérer les hétérogénéités d’une classe en adaptant ses pratiques ;

5)    Pour le Gouvernement, le prof est un fardeau budgétaire superflu d’autant plus qu’il est un travaille-moins-pour-gagner-plus gênant et un obstacle majeur dans  l’abrutissement de tout une génération de capitalistes en puissance ;

6)    Et, enfin, les profs eux-mêmes se sentent comme des boulets électrons-libres qui travaillent trop pour une maigre reconnaissance et songent à changer d’activité avec de plus en plus d’insistance.

Quoi de plus violent ? Quel métier peut donc se vanter d’une telle rancœur quand bien même tout le monde à l’unisson s’accorde à dire dans le même temps que c’est une fonction indispensable et que c’est le plus beau métier du monde ?

Personne ne semble être en mesure d’estimer l’accablante solitude du professeur. Dédaigné de tous, raillé de toute part, critiqué de haut en bas par le haut et le bas, l’abandon est terrible, d’autant plus que cela ne dérange personne ni ne déplaît à personne. Est-ce cela le plus beau métier du monde ?

Quant à moi, je pense aux jeunes profs, à tous ceux qui, fiers de souscrire au plus beau métier du monde, ont tôt fait leurs premiers pas dans le plus grand tombeau du  monde.

Certes, les pompiers sont des demi-dieux : ils sauvent des chats et des vies. Les policiers sont des héros : ils tuent des apprentis délinquants sans faire exprès. Les chanteurs sont des démiurges tout puissants : ils passent à la télé. Et certes, les professeurs ne sont que des parasites : ils distribuent les zéros et prodiguent les heures de colle à des futurs pompiers, à des flics prometteurs ou à des maitres-chanteurs en puissance.

Nous vivons dans une société qui ne tolère plus l’échec. Or, l’école en est la plus éclatante incarnation. On ne sait plus que c’est en titubant qu’on apprend à marcher. Que devons-nous donc dire à toutes ces jeunes intelligences qui, pour avoir tant trébuché, n’en ont pas moins obtenu le CAPES ? Que le chemin de croix ne fait que commencer ? Que la joie est de courte durée ? Qu’il vaut mieux refuser le concours pour faire un vrai métier ? Que Thierry Henry n’a pas fait exprès de mettre la main ? Que Pamela Anderson aime les bains bouillants à la verveine ?

Il faut se rendre à l’évidence : le plus beau métier du monde l’est parce qu’il est dur. Uniquement pour cela. N’en déplaise à tous ceux qui pensent le contraire et le cul collé à leur chaise prodiguent les zéros sur des comptes en banque secret.

Ainsi donc, vous qui, un jour, aimerez jouir de cette noble profession, sachez tout cela. Imbibez-vous de cet alcool violent qui vous collera le vertige à tous les coups – si tant est que vous ne vous soyez pas pendu avant. La route est longue, chaotique, truffée de pièges et de mensonges, mais le chemin est beau quel que soit le temps.


[i] Qu’est-ce qu’on s’en fout quand on a douze ans et que l’agneau, on veut le bouffer aussi.

[ii] Je vous renvoie à la lecture on ne peut plus passionnante de son ouvrage le plus éclairant, rédigé dans un style limpide et efficace : Nos jeunes sont des malades, éd. Plomb, 2007 et demi.

[iii] Ibidem, P. 123-124.

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« M’sieur, j’sui obligé d’venir en soutien ? »

    

     Le soutien. Certainement l’apogée, ce sommet perdu au milieu des nuages et des neiges éternels, trop élevé dans le ciel pour que la pluie ne le mouille de ses larmes pesantiformes, le summum d’une année de TZR – après les quinze jours de remplacement plantés au beau milieu d’un mois de janvier glacialissime dans une bourgade paumardée des boisades Haut-Marnaises au sein d’un bahut de quelques 94 élèves dont on compte les enseignants avec les phalanges des pouces.

                Imaginez…

                Vous venez de mettre un pied dans la profession et dans votre nouvel établissement et avec joie, délice et euphorie, d’apprendre votre nomination de TZR sans poste de la bouche mi-rire mi-question de la principale qui ne sait que faire ET de votre pied qui empiète sur son territoire collégial ET du temps libre qui lui est alloué subitement pour une durée indéterminée et parfaitement aléatoire : alors, vous attendez.

                Vous arpentez religieusement la salle des profs en apprenant par cœur chaque recoin ; vous essayez toutes les tables et tous les sièges l’un après l’autre, et avec une précaution fourmissime ;  vous tapotez internet surfant de sites en sites mailant et googuelant patiemment d’une pensée à une autre ;  vous observez pieusement les plafonds jaunis par des années de cigarettes, les peintures craquelantes que l’on essaye de cacher derrière les casiers ou les placards, et les deux trois ordinateurs séniles qui crachent des écrans maladifs et sur lesquels vous vous gaussez de voir de temps à autre un ancien collègue langue pincée qui galère à frapper les touches l’une après l’autre ; vous goûtez le thé étalé sur la table du fond entre le sucre et une presque cafetière, puis, ne parvenant guère à vous payer une légère tasse de café serrée, vous entreprenez courageusement de tenter de réparer la machine à café qui crie outil dans un petit coin oublié des lumières dans le zzzément des mouches grouillées de toiles d’araignées ;  vous peuplez ce no-man’s-land-des-heures-de-cours de soupirs, de souffles réguliers, de palpitations d’errements, de crissements de chaise, de déchirements de feuille, de cliquetis de clavier, de glissement de crayons, et lorsque la sonnerie retentit – alors que vous pensez dans l’instant que c’est le téléphone qui hurle anormalement – les professeurs, essoufflés de bonheur, jaillissent glorieusement, aisselles-suintantes-sourire-d’harassement, et avec un cynisme inégalé s’exclament « T’es encore là, toi ? Tu n’t’embêtes pas trop ? Tu veux des copies, ou des élèves ?… ». On ricane ; vous souriez.

                Et, que Dieu me bistronne le cuir chevelu nonchalamment si je mens, un jour de soleil froid au-dessus des plateaux haut-marnais, pendant que les valsantes forêts d’arbres en arbres rumeurent une lointaine brise, vous trouvez dans votre casier, innocente paume de papier à la faible ligne de vie, un document signé de la main de Madame la Principale qui vous incite, fortement, à choisir sur le planning des heures d’étude de l’ensemble des classes une dizaine d’heures de soutien. Une joie intense vous étreint subitement le cœur : vous allez enfin priver certains élèves d’une heure de permanence – donc une heure de vacance et de bavardage – afin de leur rappeler quelques règles d’orthographe fascinantes et ô combien nécessaires à la survie culturo-intellectuelle de tout un chacun dans la Société, telles que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou encore la conjugaison des verbes irréguliers du troisième groupe au passé simple, voire, s’ils sont sages, au subjonctif imparfait ; vous allez enfin réquisitionner quelques vigilances agitées pour leur inculquer la concentration et son importance capitale dans l’apprentissage d’une langue claire, variée et sans faute, quand bien même cet entre deux heures leur enseignait davantage la déconcentration, la digression et l’incuriosité avant que vous ne veniez leur tirer involontairement (parfois) le poil de la main.

                Et une question vous traverse l’esprit et vous taraude l’emploi du temps : comment les élèves vont-ils recevoir cette bonne nouvelle ? Et comment vont-ils vous le faire ressentir ? Ils ont déjà le planning aussi chargé que le sang de Mel Gibson en gammas après une courte journée de tournage en Palestine, pourquoi leur rajouter une heure, certes enivrante, mais dans le sens où elle les saoule ?

                Première heure de soutien : le plus rapidement possible vous fait comprendre l’Administration. Vous dressez conséquemment un emploi du temps de 18h dans lequel vous essayez de négocier une ou deux heures « d’approfondissement » (pour varier) que vous allez déposer crachin-crachat sur le bureau de Madame la Principale.

A présent, le parcours du combattant commence. Il faut prévenir les collègues, les enjoindre gentiment à ce qu’ils constituent des groupes de travail aux heures définies et à ce qu’ils élaborent des objectifs périodiques, et surtout il faut les lancer, les tancer, les relancer, les retanser, afin qu’ils y pensent – et, je vous le promets, ceci est loin d’être facile. Régulièrement, un collègue, pourtant de bonne foi, mais qui galère déjà à retenir entièrement son propre emploi du temps, se confond en excuses devant vous car il vous a oublié et vous a laissé attendre bêtement dans la cour une classe virtuelle pour un cours virtuel que vous avez cependant penché sur le papier la veille entre un épisode de la starac et un reportage people.

                Et lorsque toutes ces formalités de longue haleine, et qu’il s’agit de mettre à jour au jour le jour, font partie du passé, vous allez chercher vos quelques énergumènes agités comme des puces sur le dos d’un chien, et vous réalisez que la salle prévue n’est point accessible à cette heure-là… OR, vous n’avez toujours pas les clefs du premier étage (car il n’y en a plus) et vous vous sentez subitement bloqué dans le couloir entre « Il ne faut pas que les élèves voient que je n’ai pas les clefs » et « Je ne peux pas laisser les élèves tout seuls à traînasser les couloirs de leurs pas lourds et sautillants ». Vous dites donc que vous avez oublié vos clefs et vous envoyez une tête sérieuse chercher un passe-partout. Enfin, vous êtes dans la classe. Les élèves sont installés et vous lancez une activité ludique sur l’apprentissage de l’orthographe, et là… Ô reur et Dame Nation, vous vous trouvez nez-à-nez en face de cette génération tueuse de mots et briseuse de règles et vous réalisez l’étendue du travail qu’il va falloir fournir.

-          Et vous êtes heureux.

 

Allez donc savoir pourquoi.

                 

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Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

 

Qui, parmi nous, a réellement lu les manifestes du « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud ? Et qui saurait clairement définir ce qu’Antonin Artaud entend par cruauté ? A peine savons-nous parfois que cette œuvre est à la base d’une grande partie du théâtre moderne (avec les œuvres de Brecht, évidemment). Elle marque une seconde grande et profonde rupture, après le drame bourgeois et le drame romantique, avec le théâtre dit « classique ». Cependant, c’est toute l’écriture théâtrale qu’elle bouleverse : car elle vise à rétablir la suprématie de la représentation sur le texte, de la mise en scène sur la mise en sens, de la langue sur le langage.

 

La théorie du « théâtre de la cruauté » est tirée de l’essai intitulé Le Théâtre et son double, lequel date de 1935. Elle poursuit les grands changements instaurés dans les arts plastiques (cubisme, fauvisme, etc.) et littéraires (surréalisme notamment) suite aux perturbations engendrées par la première guerre mondiale. Devant cette débauche de violence et d’horreur, l’artiste ressent le besoin de remettre l’homme, dans sa totalité, au centre de ses créations, le plongeant dans un monde sauvage, originel, tohu-bohesque, sans repère aucun.

 

C’est ainsi qu’Antonin Artaud en vient à élaborer cette nouvelle théorie dans laquelle il prône la cruauté, c’est-à-dire la vie. Car le mot cruauté ne renvoie pas essentiellement à ses sens actuels de souffrance, de froideur extrême, de plaisir morbide ; il s’enrichit de son sens étymologique : issue du substantif latin cruor, qui désigne le sang qui coule, la cruauté évoque autant cette violence et cette convulsivité de la chair que l’atrocité homicide sanglante et épouvantable. La cruauté coule dans nos veines, et baigne chaque seconde qui passe nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre esprit. La cruauté nous fait vivre, nous émeut, nous bouleverse, nous assomme. La cruauté, c’est la vie. C’est notre monde intérieur qu’il faut projeter sur l’espace scénique. A plusieurs reprises, Artaud, dans des lettres, est revenu sur cette confusion sémantique :

 

« Tout ce que je peux faire c’est de commenter provisoirement mon titre de Théâtre de la Cruauté et d’essayer d’en justifier le choix.

Il ne s’agit dans cette Cruauté ni de sadisme ni de sang, du moins pas de façon exclusive.

Je ne cultive pas systématiquement l’horreur. Ce mot de cruauté doit être pris dans un sens large, et non dans le sens matériel et rapace qui lui est prêté habituellement. Et je revendique (…) le droit de briser avec le sens usuel du langage, (…) d’en revenir enfin aux origines étymologiques de la langue qui à travers des concepts abstraits évoquent toujours une notion concrète.  

On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel (…).

C’est à tort qu’on donne au mot de la cruauté un sens de sanglante rigueur, de recherche gratuite et désintéressée du mal physique. Le Ras éthiopien qui charrie des princes vaincus et qui leur impose son esclavage, ce n’est pas dans un amour désespéré du sang qu’il le fait. Cruauté n’est pas en effet synonyme de sang versé, de chair martyre, d’ennemi crucifié. Cette identification de la cruauté avec les supplices est un tout petit côté de la question. » (Première lettre à Jean Paulhan, à propos du Théâtre de la Cruauté).

 

J’ai démarré depuis quelques semaines « un club théâtre » dans mon collège perdu dans les plateaux mornes et déserts, et d’une froideur incroyable l’hiver, de la Haute-Marne. Un club ouvert à tous les niveaux, de la SEGPA aux troisièmes afin d’offrir un lieu de conciliation pour toutes et tous. Je ne désire aucunement leur demander des récitations, des improvisations approximatives, voire des jeux désintéressés. Je veux qu’il profite de cette expérience et que je profite de cette expérience : je veux qu’ils jouent leurs saynètes, plus tard, ce 30 juin de brouillard qui nous tend des bras épineux de roses closes à peine écloses, et qu’ils quittent la scène, heureux d’avoir vécu, fiers d’avoir existé, et curieux de cette étrange machine fantôme-de-vie pierre-d’errance qu’on appelle le corps. Qu’ils prennent conscience de leurs pas, de leurs rires, de leurs regards. Qu’ils sentent leurs larmes couler. Qu’ils s’ouvrent à la souffrance. :-) 

 

 

 

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La dictée sourde : oxymore et gageure ?

 

 

Bien à vous toutes et bien à tous,

 

Parlons d’un sujet qui nous touche toutes et tous, française, français, mère, père, prof, prof, élève, élève, un sujet qui nous a tous un jour ou l’autre, alors que nous rêvassions paisiblement au-dessus de notre pupitre perdu, complètement bouleversifié au point que nous nous sommes mis à couler des larmes et des larmes de rancœur contre le système éducatif, contre l’existence astructurée qui nous enferme dans son piège discret, et contre la démansuétude d’un Dieu qui ne pouvait nous Aimer comme nous l’aimions car nous ne lui dictons rien, nous, alors que Lui il a crée ce qui nous d-émotive tant, je veux parler de la dictée. La dictée… Entendre une dictée et mourir.

Il existe énormément de façon de faire une dictée. Les collègues ne me contrediront pas. Entre les dictées classiques, les dictées à trous, les dictées de mots, les dictées dialoguées, les dictées préparées, les auto-dictées, et les dictralali dictralala, le professeur de français a un panel plutôt diversifié dans lequel il peut puiser foultitude d’inspiration. Bizarrement, les élèves s’octofoutent quelque peu de cette variété sélective et, à l’unisson, crient, pestent, rugissent, expectorent, s’invectivent, contre la dictée. (Je sais, je ne respecte pas les règles de complémentation verbale mais je perds cible et je saigne) Pourquoi ?, me demandé-je, l’innocence palmaire implorant les noirs cieux. Pourquoi les élèves détestent-ils autant la dictée ? Est-ce un épiphénomène moderne, dû entre autre à la faiblesse cataclysmiquissime en orthographe de ces amateurs de sms, de msn et de sigles iufmesques ? Ou est-ce un mépris ancré dans l’inconscient collectif depuis la nuit des Temps et peut-être même depuis la nuit des ténèbres elles-mêmes ? Je vous confesse, avec humble difficulté, que je suis parfaitement incapable de répondre à ces différentes interrogations cosmo-syncrétiques ; mais je me plie à jouvencer cette activité vieille comme les fesses d’une gymnaste qui n’a plus pratiqué son art depuis le fin fond des années 70 afin de la rendre un minimum plus attractive.

Aujourd’hui, je souhaitais vous parler de l’oxymorique « dictée sourde ». En quoi consiste-t-elle ? Le mieux, c’est de vous donner une illustration. Je ne suis pas sans ignorer que cette manière d’aborder le genre est quelque peu discutable. Voici :

 

Voici la carte postale qu’une jeune fille a envoyée à ses grands-parents. Fatiguée par le soleil et les sorties, elle ne s’est guère appliquée, comme vous pouvez le constater par vous-même, et s’est laissée aller à une écriture SMS que ces derniers ne parviennent pas à déchiffrer. Aidez-les en réécrivant le texte dans un français convenable et compréhensible tout en veillant à soigner parfaitement l’orthographe.

 

 

                SLT PéPé é MéMé !

JSPR QE VS Alé BI1 J ! VS FéT KOI ? VS éTE PARTI EN VAC CET ANé ? OU ?

MOI, JSUI ALé A CHOMON AC D AMI. CT TRO BI1 ! ONA Fé LE TR D REMPAR é ONA VISITé LA VIEIL VIL…

6NON, G Fé LE PL1 2 K7 PR MON PéR é G HET 3 LIVR. JME SUI OQP TOU Lé JR : G BCP COURU, Fé DU VLO, é JSUI SORTI TTE Lé NUI O Kfé DU COIN.

VOILA,

DONé-MOI 2 VO NOUVL.

EMBRAC MILOU PR MOI,

                A BI1TO,

LN.

 

 

 

                Salut pépé et mémé !

J’espère que vous allez bien J ! Vous faites quoi ? Vous êtes partis en vacances cette année ? Où ?

Moi, je suis allée à Chaumont avec des amis. C’était trop bien ! On a fait le tour des remparts et on a visité la vieille ville…

Sinon, j’ai fait le plein de cassettes pour mon père et j’ai acheté trois livres. Je me suis occupée tous les jours : j’ai beaucoup couru, fait du vélo, et je suis sortie toutes les nuits au café du coin.

Voilà,

Donnez-moi de vos nouvelles.

Embrassez Milou pour moi,

                A bientôt,

Hélène.

 

                A vous de voir le pour le contre !

 

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TZR : T’es Zorro ou Rien

 

            Aujourd’hui, je suis – non pas professeur pas même enseignant – mais « TZR Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. Vous imaginez, pour draguer les filles (eh oui, les profs aussi draguent) :

« Salut à toi beauté Nogentaise… (Je passe toutes les banalités phatiques pour arriver à la question subsidiaire : mais que fais-je dans la vie ? [En langage fille : « Tu gagnes combien par mois ? »] )… Ah !, excellente question, réponds-je avec le sourire, je suis TZRNTP.1…

– TZé Quoi ?, réplique-t-elle merveilleusement. 

– TZRNTP.1. 

– Laisse béton. T’te façon, t’es pas mon genre », s’exclame la jeune ex-belle tout en me tournant le dos et se déhanchant avec dégoût vers un avenir morose de crise, de dépression et de Roue de la fortune sur TF1 vers 19h…

 

Je suis donc célibataire. Farouchement.

            Vous comprendrez aisément la difficulté de porter ce titre (je ne me targue point du titre de célibataire, au contraire, celui-ci siérait convenablement à quiconque dans la force de l’âge recherche, avant de se passer la corde au cou et les enfants sous le nez, situations d’expérience et expériences de situation). Et encore, vous qui priez peut-être, en croisant les doigts de toutes vos forces dans un coin reculé d’une église, près d’un bénitier poussiéreux que plus personne ne fréquente des phalanges, pas même celles des vielles bigotes tremblotantes qui supplient le Seigneur-Tout-Omnipotent-et-Cependant-Incapable-De-Cesser-Un-Simple-Conflit-Entre-Voisins-Au-Point-Que-C’est-Julien-Courbet-Qui-S’y-Colle-Et-Avec-Quel-Panache ! de les laisser profiter soufframment des joies agonissimes de la sénilité, vous qui êtes complètement écroulé d’humiliation devant une sculpture surplombante d’un Christ qui tend les bras, non pas pour recueillir votre chagrin ni même votre modeste objurgation noyée de larmoyantes jérémiades, mais pour crier au creux de chaque main d’incroyables clous gros comme les poings de mon beau-père qui était chaudronnier et qui avait des poings énormes comme des cuisses dont les doigts étaient cinq athlétiques mollets prêts à bondir pour mordre la route, un visage ou un chevreuil, vous qui, dans la pénombre fraîcheur des vitraux crasseux et des statues inquiétantes qui entretiennent dans le silence des orgues un étrange dialogue de regards sourcilleux d’en découdre apocalyptiquement parlant, attendez impatiemment les résultats du CAPES en espérant ardemment l’obtenir, quitte à allumer un cierge à la Sainte Vierge Marie, laquelle était aussi vierge que ma mère lorsqu’elle a eu son troisième enfant (c’est-à-dire moi !), pour enfin prendre à bras-le-corps cette vocation de toujours qui frissonne vos membres et fourmille vos pensées de délicieuses réjouissances précoces comme un accouchement à 3 mois et demi, laissez-moi vous dire quelques mots d’outre-concours. La syntaxe on ne peut plus labyrinthesque de la phrase précédente évoque avec une déconcertante gémellité interprétative le doute, l’angoisse, l’inquiétude, la mornitude même, qui vous ronge la chair, le sang, la peau, les yeux, alors que vous vous demandez gravement si vous allez finir par lire votre nom sur cette liste des admis qui s’affiche, lettre après lettre, péniblement sur votre écran. Bref.

Apprêtez-vous, tout comme moi, à chausser les étriers inconfortables du remplacementariat. En effet, vous avez environ une chance sur 1,154235547855645454545 d’être ce qu’on appelle festivement un TZRNTP.1, et vous avez davantage de chance de l’être si vous n’êtes point pacsé, ni marié, si vous n’avez aucun enfant et pas même un enfant handicapé, si vous n’avez vous-même aucune infirmité (genre cécité ou amputation partielle des deux jambes voire mieux des deux reins), et si vous avez moins de 30 ans et 241 jours.  Ne soyez guère effrayé… Je vous vois déjà ameuter les tonsurés occupés à vérifier en profondeur et rigoureusement l’hygiène crurale de leurs enfants de chœur (dont, soit dit au passage, je comprends mieux l’origine de la tessiture castrale), vos mains jointes dévotement, vos lèvres crispées, le dos affolé à se courber léchamment, et hurlant à rien ne va que votre vie tout entière est vouée aux scandaleuse gémonies de l’Education Nationale, que l’on se fiche pas mal de la stabilité de vos existences, que vous ne vous êtes pas tué la scoliose ni la tendinite lors de nuits d’insomnies, de migraines et de rediffusions de Secret story, pour être baladé d’un bureau à un autre encore moins bien aménagé, inconnu et fantomatique…

Ne soyez pas effrayé donc : je ne vous ai pas encore tout dit. Car figurez-vous qu’il y a beaucoup de chance également pour que vous alliez pratiquer plus ou moins brillamment votre didactique de manuel fraîchement parcoeurée (puisqu’il faut tout de même rappeler que vous ne connaissez de la pédagogie qu’une ligne ou deux de définition) dans une autre région. Quant à moi, j’ai quitté la région la plus humide de France pour aller me les cailler sérieusement dans la plus froide. Que voulez-vous ? J’ai préparé les manteaux, les gants, les moufles pour mettre au dessus des gants, les bottes de pluie, de neige, de grêle, les cagoules, les cache-oreilles, les chauffe-moi-le-nœud et les brise-glace, j’ai lancé le baluchon derrière l’épaule et j’ai pris la route – en stop, car je n’ai pas le permis (ils ne m’ont pas demandé si j’étais motorisé au rectorat). Je ne sais pas si j’ai gagné au change (la facture EDF devrait être plus salée mais j’emploierai moins de calmant pour brider mes pluvieuses déprimes), mais ce que je sais avec certitude c’est que j’ai laissé des amis, de la famille, un club de sport et un sachet plastique blanc-bleu rempli de bibelots kitchenet tout plein dans mon Nord natal. 

En tout cas, sachez-le : lorsque vous signez de votre sang d’encre un contrat méphistophélique qui engage 40 années de votre déprime à vivre en dépression, vous vous engagez également à remuer vos guêtres et vos méninges au bon bonheur la malchance.

 

Donc, je re-capitule… Euh non… Sursaut de pessimisme… Désolé… Pourtant cela ne m’arrive jamais… Allez comprendre… Donc, je ré-capitule : vous vous déchirez l’échine, les métacarpes 1, 2 et 3, les muscles convergents des yeux, ainsi que des milliards de neurones, sans compter évidemment les séquelles gliales qui découlent logiquement de cette berezina du Savoir car il n’est pas assurément démontré que ces obscures cellules qui constituent cette fameuse matière grise qui manque cruellement aux pédophiles, aux assassins, aux violeurs de mouches, aux religieux et à certains de nos élèves participent de l’Intelligence, pour obtenir un concours d’élite à sept épreuves orales et écrites réservé à des quasimodos faustiens ; et vous voilà propulsés, et vous apprenez cela deux jours avant la prérentrée, devant trois ou quatre travées de pitres approximatifs et d’hémiplégiques du langage qui se foutent et se métafoutent de votre didactique à la knock-moi-le-creux et qui passent leur temps à vous provoquer et à vous tester parce que vous êtes « le nouveau », celui qu’on observe, celui qui est surveillé comme un élève ; puis, neuf mois plus tard, vous voilà, rejetons titulaires de la fonction publique, les jouets d’un hasard de points susceptible de vous cracher comme un dé de Lille à Nice en passant par Versailles (et je ne parle pas du château) voire pire : par Chaumont, baladé d’établissements en établissements, de quinze jours en quinze jours, même si vous n’êtes pas motorisé et plongé en pleine diagonale du plus que vide : un collège, deux maisons, une route caillouteuse et tout autour : rien, le néant absolu, la boîte crânienne à Lalane (dixit Pierrus Desprogius) ; vous voilà (Cheese !) TZRNTP.1, célibataire, éreinté, sans le sou et dépressif, logé dans un 11m²54 à 458€37/mois (sans les charges : eau, gaz, EDF, poubelles ; et sans les frais annexes : essence, entretien d’une voiture qui va rouler trois vies en moins de deux mois, téléphone, meubles si vous n’avez jamais eu d’appart à vous seul, et billets de train pour retourner dormir de temps à autre chez vos parents pour visiter le beau-père cancéreux, la mère tragique et la petite sœur plongée dans une délicate crise d’adolescence et laissée à elle-même par un grand-frère balancé à quelques 400 kilomètres) entre un évier qui glougloute et une horloge qui tictaque, sans internet, sans canal + et sans élèves même pour certain – et une tapisserie jaune-fumeur arrachée par endroits sur laquelle on peut difficilement décrypter de temps à autre de curieuses runes dysorthographiques : Nik lé prof ou encore Fermé 1 écol, ouvré d caserne est d club 2 foot !, etc.

 

            Bon, je caricature, hein ? Vous l’aviez compris : je n’ai pas le compassiomètre à zéro, ni même le dépressiomètre d’ailleurs. Et pour tout dire : je me sens bien. Même dans la région la plus froide de France. Même jeté dans une zone d’une centaine de kilomètres carré. Même sans internet. Même seul.

            Toutefois, il faut que vous ayez tout de même en tête les difficultés pratiques qu’il y a à être nommé TZR, et notamment en tout début de carrière. Je ne vous parle pas en tant que syndicat (je ne suis pas syndicalisé) mais en tant que collègue de galère qui vit en grande partie ce qui a été énoncé (exagérément parfois) plus haut. Non seulement vous aurez à faire preuve d’organisation pour vous loger dans votre nouvelle région mais vous aurez aussi à affronter d’autres situations autrement plus complexes.

            Déjà, dans un premier temps, dès que vous prenez connaissance de votre nouvelle affectation : appelez le collège et surtout le principal et faites-lui part de votre situation. Il s’arrangera (en règle générale) pour vous entretenir téléphoniquement (au lieu de vous faire venir jusqu’au collège) et pour vous libérer le lundi matin ainsi que le vendredi après-midi dans votre emploi du temps pour que vous puissiez repartir chez vous. Il peut même vous donner des tuyaux pour votre installation, voire vous trouver un logement de fonction s’il en reste.

            Notez qu’il est fort possible que vous ne rencontriez jamais votre principal. « Pourquoi ? », entends-je au fond du pavillon gauche de mon oreille droite. Je m’explique : en tant que TZR, vous êtes rattaché à un établissement situé dans une zone définie dans laquelle vous êtes susceptible d’opérer un remplacement à n’importe quel moment de l’année ; ainsi, il est probable que vous soyez envoyé, dès le premier jour de septembre, dans un autre établissement (collège, lycée, voire lycée professionnel) et ce pour le reste de l’année scolaire.

            A contrario, vous pouvez très bien arriver dans votre établissement de rattachement, prêt à en découdre avec qui que ce soit, gremlins, guignols de derniers rangs, timides du premier, bâfreurs hâtifs de phrases agrammaticales, vertébrés gesticulateurs précoces, handicapés des autres, et ne vous retrouver que seul, dans la salle des profs, sans élève et sans copies à corriger, à écrire des conneries que personne ne lit sur un blog on ne peut plus pédagogique que tout le monde visite. Dans ce cas, restez calme. Apprenez à connaitre l’équipe pédagogique, faites le tour du propriétaire, prenez connaissance du fonctionnement de cette machine administrative qui en désesgourde plus d’un et plus d’une, puis allez sereinement constituer un emploi du temps (car il faut impérativement que vous passiez vos 18h d’inutilités dans l’établissement) auprès du principal en l’assurant de votre volonté d’assister les collègues. Vous aurez du soutien, de l’accompagnement aux devoirs, de l’approfondissement (certains élèves curieux en sont friands), voire des heures de CDI. Vous êtes libre de refuser cette dernière proposition, sachez-le.

            Il ne faut pas oublier une chose : vous êtes professeur. Si vous vous retrouvez dans cette situation (TZR sans poste), vous verrez dans le regard des gamins, qui ne vous connaissent pas, une certaine curiosité légèrement irrespectueuse : après tout, ils ne savent absolument pas quel est votre statut et risquent de vous confondre avec un surveillant ou avec un administratif. Faites attention. Lorsque je suis arrivé dans mon établissement de rattachement, sans poste, et donc sans élèves, je me suis porté volontaire pour accompagner les sorties de rentrée ; une fois, j’ai grondé un jeune sixième et l’ai enjoint à venir auprès de moi, il m’a tout de même dit : « Je le fais, mais en l’honneur de qui ? Un prof ou un surveillant ? ». Rien de bien grave, mais cela m’a mis tout de suite dans le bain : il fallait que TOUS les élèves prennent conscience que j’étais un prof et qu’ils étaient susceptibles de m’avoir dans l’année et que, par conséquent, ils devaient me respecter (ce qui ne veut pas dire évidemment qu’ils ne doivent pas respecter les surveillants ou les administratifs, entendons-nous bien). Aujourd’hui encore (nous sommes mi-octobre), les élèves me dévisagent et hésitent à me dire bonjour avec un sourire large comme l’Afrique méridionale lorsque je traverse la cour pour me rendre à la cantine. Bon, il est vrai qu’avec mes tristes yeux clairs cernés de fatigue, mon pâle maigre visage et ma silhouette sombre et inquiétante de jeune-vieux à la démarche mécanique, je ne peux que dégager un charisme d’une noirceur sans pareille si bien que les élèves me craignent comme la peste sans me connaitre, mais quand même…

 

            Sinon, pour revenir à des réalités infiniment plus triviales que mon individu : notez bien qu’il est possible d’obtenir une aide « d’installation » selon certaines conditions bien sûr. Lisez donc les démarches à suivre ici. Celle-ci peut permettre à certains qui se sont vidés la panse boursière pour visiter la région dans laquelle ils sont affectés, trouver un appartement, payer la caution, saigner le premier mois de loyer, se meubler, ou louer un camion afin d’opérer un déménagement de vecteur Lille-Nogent par exemple, de se renflouer quelque peu. Cette aide varie en fonction des académies. Veillez à bien garder les justificatifs (notamment lorsque vous louez un camion ou lorsque vous achetez des meubles), car ils peuvent vous être demandés lors de la construction de votre dossier.

           

            Le TZR c’est un peu le sous-fifre, le bouquet-mystère d’un établissement. Pour vous faire part de mon exemple : je n’ai toujours pas de clef pour ouvrir les salles du premier étage dans lequel j’effectue les quelques 100 % de mon service ; je suis par conséquent amené à aller de collègue en collègue pour que quelqu’un vienne me dégonder serrurement une porte. Et souvent, je choisis moi-même la salle en fonction des disponibilités de l’étage, vu qu’aucune véritable salle n’est claire-et-nettement affectée à mes horaires de soutien. En ce qui concerne la photocopieuse : cette année, no soucis, car je n’ai pas à lutter gladiateurement dans les couloirs de l’administration pour obtenir un code de 12 chiffres et 17 lettres, puisque tout à chacun peut à son gré l’utiliser sans chercher à obtenir de toutes ses forces un compte particulier au préalable. Cependant, figurez-vous que lorsque vous arrivez dans un établissement pour quinze jours seulement, on ne vous file pas toujours un code photocopieuse perso. Vous n’êtes que de passage. Il faut par conséquent s’adapter plus que très vite : reconnaître les lieux, les classes, prendre la température de l’ambiance anale du collège ou du lycée, etc. D’ailleurs, ne faites pas attention si certain collègue vous toise de haut et ne vous parle pas du tout. Vous n’êtes que de passage : pourquoi gaspiller de l’énergie à découvrir les différentes facettes et la variable sensibilité d’une singularité sur pattes qui ne fait que passer ? Et puis il y a les profs timides, les profs ancrés dans leurs habitudes de prof, les profs grognons, les profs trop profs pour bavasser avec un prof encore trop étudiant à leur goût, etc.

            En outre, il faut être au point sur n’importe quel sujet de sa discipline. Lundi, vous commencez au collège une séquence sur Le Roman de Renart dont vous abordez prioritairement la dimension parodique et une séquence sur « l’automne » en poésie (vous n’avez évidemment pas choisi ni les sujets ni les œuvres) ; mardi, vous êtes en lycée, à autopsier des articles de L’Encyclopédie le matin, et à évoquer les affres de la téléréalité l’après-midi ; mercredi, vous passez deux heures à corriger une interro que vous n’avez même pas faite ; jeudi, vous… Dur, dur. D’autant plus que vous avez l’agréable statut de celui qui vient combler ces joyeuses heures de non-cours-car-le-prof-est-absent ou de celui qui ramène sa fraise de soutien dans un emplacement réservé à l’étude… euh… à la détente.

 

            Bref, être TZR, ce n’est pas une partie de plaisir, sachez-le. T’es Zorro ou Rien. Celui qui saura s’adapter, s’organiser, prendre à bras le corps les complexités de son statut, qui saura intéresser malgré tout les élèves et qui saura s’intéresser lui-même dans ses heures de doute, de solitude ou de réflexion intense entre l’évier qui glougloute et l’horloge qui tictaque pendant lesquelles inflexiblement il se dit : « Je ne sers à rien, je ne sers à rien, mais je suis utile… ». Ne perdons pas courage : TZR ce n’est pas toute la vie. 6 ou 7 ans seulement, en moyenne.  

             

           

 

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Quand Desproges zeugme, le prêtre et la pitre rient (2ème partie)

     L’histoire précédente nous enseigne également que le zeugme est une figure de style très méconnue - et notamment parmi les élèves de sixième. C’est pour cela que, reprenant mes lectures de Desproges, j’ai souhaité écrire un post sur ce trope trompeur (je parle du zeugme évidemment et non de ce fameux pseudo-comico-écriveur reconnu pour son intolérance, son mépris de la race humaine et son espèce de kyste de beauté affreux qui pendait au-dessus de son appendice nasal). 

     Pierre Desproges (1939-1988) est passé maître dans l’art de la zeugmatique. Si jamais vous le croisez un jour dans la rue, même si, je vous l’assure avec pudeur, il y a peu de chance que cela arrive à qui que ce soit – non pas que je ne souhaiterais guère que cela advînt mais si jamais cela se produisait et que cet événement extraordinaire soit avéré et attesté avec certitude (et je ne parle pas de la certitude du doute), je serais prêt à fêter Pâques sans médire les cloches et sans manger de chocolats suisses et je crois même que je serais prêt à ne plus rire bêtement lorsque j’entendrais quelqu’un murmurer dans un silence étourdissant de méninges enfumées de concentration fumiste : « Esprit, es-tu là ? » -, sachez qu’il se décrit lui-même ainsi (je préfère vous le dire afin que vous ne soyez pas effrayé par cette heureuse rencontre) :

 » (…) Et que vis-je en ce miroir ? Ca ! Cette figure ? Cette tronche. Cette sale gueule. Cette trogne mafflue au regard somnolent de chien de bistrot.

     Ce mufle aux joues molles sur le point de dégouliner en fanons bloubloutants pour notaires balzaciens. Ce pif oblong comme un paf mou. Et cette bouche ! Cette bouche trop mince de moine égrillard sur ce menton bleuâtre et grossièrement fendu. Ca, des fossettes ? Dirait-on pas plutôt le cul rapeux d’une truie naine émergeant d’une fissure tellurique encore mouillé du sang des morts ?

     Et cette chose-là (il montre un grain de beauté entre ses yeux), cette chose marronnasse et grumeleuse posée pile au milieu de ce visage fripé, comme une cerise avariée sur un gâteau de la veille.

- C’est un grain de beauté, dit mon dermatologue.

Je l’ai fait répéter :

- Un grain de quoi ?

- De beauté ! (il pouffe) »

     Je ne garantis pas que ce soit le meilleur dermato de Paris. (…) Je ne dis pas que c’est le genre à se gratter l’entrecuisse pendant les consultations. Ah non ! Parfois il s’arrête pour s’éjecter les comédons.

     Mais enfin tout de même : un grain de beauté ! Je l’ai montré à mon ami Léon Schwartzenberg qui n’est pas de cet avis. Sans vouloir m’alarmer, il m’a tout de même proposé l’euthanasie. (…) »

     Extr. Textes de scène, « Le miroir », éd. du Seuil, 1988, P. 112-114.

 

     J’espère que ce portrait ne vous épouvante pas. De toute façon, si vous voyez apparaître au coin de la rue cette silhouette de 50 piges et toutes ses dents et tout son cancer, ce n’est pas ce portrait là qui m’épouvanterait, moi… Pouf, pouf… Finalement, on pourrait même penser qu’il a une face de zeugme. Ou bien plutôt en fait une tronche azeugmatique dans le sens où, ainsi que l’ordonnancement sauvage de sa brune chevelure,  elle a dû mal à faire preuve de coordination voire d’ordre tout court.

 

     Bref, revenons à nos moutons. Il faut savoir qu’il existe deux formes de zeugme :

1) le zeugme syntaxique lorsque le terme ellipsé est toutefois utilisé dans le même sens. Nous pouvons trouver des exemples parmi les plus éculés de la langue française et des manuels de rhétorique :

* « L’air était plein d’encens et les prés de verdure », Victor HUGO encore. 

* « Il croyait à son étoile et qu’un certain bonheur lui était dû », André GIDE.

2) Le zeugme sémantique qui renvoie à la coordination de deux ou plusieurs compléments qui se situent à des niveaux différents, l’un concret, l’autre abstrait par exemple. De très nombreux exemples émaillent la littérature et notamment celle de Desproges :

*   »Vêtu de probité candide et de lin blanc », Victor HUGO, « Booz endormi ». 

* « Il s’enfonça dans la nuit et un clou dans la fesse droite », Pierre DAC.

* « Prenant son courage à deux mains et sa winchester de l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche », Pierre DESPROGES.

* « Après avoir sauté sa belle-soeur et son repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane », Pierre DESPROGES.

* « Je sens bien depuis quelques temps que je m’essouffle trop bruyamment, anormalement, dans certains escaliers trop raides ou dans certaines femmes trop molles. », Pierre DESPROGES.

* « En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie », Pierre DESPROGES.

*

 

     La différence, qui est de taille, entre ces deux formes de zeugme, tient principalement à la dimension proprement comique du zeugme sémantique. Alors que le zeugme syntaxique s’inscrit davantage dans une espèce d’économie langagière (par l’ellipse d’un verbe), celui-là participe d’un maniement plutôt ludique, comme un clin-d’oeil, de la langue et instaure un climat de complicité entre le lecteur et l’auteur. C’est certainement pour cela que c’est une figure de style très prisée non seulement par les écrivains (Schopenhauer, Hugo, Flaubert, Prévert …) mais aussi par les humoristes.

     D’ailleurs, nous pourrions parfois presque le rapprocher de ces énumérations désordonnées dont on retrouve énormément d’exemples frappants et frappeurs chez Desproges (une fois de plus) :

* (J’ajoute la liste en début de semaine, promis).

 

       Maintenant, à vous de jouer ! J’ai moi-même glissé des zeugmes dans ce que j’ai écrit. Essayez d’en écrire par vous-même, vous verrez, c’est marrant :-) D’ailleurs, envoyez-les moi, je les lirai avec plaisir. 

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On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle…

 

    

     C’était un lundi, début d’après-midi radieux, une brise légère caressait à peine les cimes des arbres les plus élevés. Les mésanges, les rouges-gorges et les pigeons sifflottaient gaîment le thème (si enjoué) de l’étrange symphonie praguoise, les yeux dans les yeux, et se tenant amoureusement par les prémisses de l’aile. Je traversais la cour du collège, d’une démarche vive et chalheureuse, les cheveux zéphyrés d’embruns printaniers, et le sourire aux lèvres, accompagnant nonchalamment le chœur papagénien qui libidinaient, la plume innocente, dans les branches vertes toute souples de fruit et dans la naïveté prégnante du bonheur originel. C’était Tunis, mais à Nogent.

            J’arrive, vainqueur, devant la salle des professeurs. Je franchis le seuil, tout frais encore du jour qui jonquille jubilamment à l’extérieur, et fixant mystérieusement  l’ensemble des enseignants présents dans la pièce, je lance avec force gravité : « On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle… ». Silence. Chaque geste, chaque activité, chaque mot est suspendu. Le café déborde la tasse, le bras tremble d’immobilité, la paupière est transie d’ouverture. Je garde le sourire et me jette sur un siège en poussant un petit soupir. Encore une journée sans humour.

            Une mésaventure semblable m’est arrivée en classe. Je venais d’aller chez le coiffeur (vu la coiffe qu’il m’avait faite, je ferais mieux de dire que j’étais allé au coiffeur) – avec lequel j’ai quand même longuement discuté (il faut dire qu’il discutait tout seul car je préfère surveiller son coup de ciseaux dans le miroir) de la famine dans le monde, du dérèglement mécanique de la machine climatique et de la machine à café dans la salle des profs, du mariage controversé du Prince des impôts, du sport et de l’adultère, ou encore du dernier championnat du monde de pétanque belge, alternant considérations péremptoires-métaphysiques et blablasseries absurdo-futiles. Surtout ces dernières. Bon, reprenons, je m’éloigne. Où en étais-je ? Ah oui : je m’installe derrière mon bureau, une main se lève : « M’sieur, vous êtes allé chez le coiffeur ? ».

            Là, je prends un air sérieux, et je vous confesserais que la pâleur éthique de mon épiderme soulignée par la blondeur de mes épis et la clarté de mes cernes yeux éreintés par une nuit d’éreintement et une matinée d’élucubrations tétracapillobotomisées, renforçaient mon propos : 

« Non, je n’ai pas coupé mes cheveux, Kelly. Je les ai perdus. Je suis atteint d’un cancer incurable. Comme Desproges, comme Pierre et Marie Curie, comme Corky. J’ai appris cela hier soir… alors si vous pouviez vous tenir à carreaux aujourd’hui… (Ils avaient l’air quelque peu agités ce jour-là) »

Je peux vous certifier que le cour se passa bien, et dans une tranquillité telle qu’on eut dit que mes élèves m’enterraient du regard.

            Je fus copieusement insulté par les parents quelque temps plus tard, lorsqu’ils réalisèrent concrètement que j’avais encore des cheveux sur le crâne et que je n’étais pas encore sur le point de mourir de la laide mort – même si vivre, mes amis, c’est manquer à chaque seconde de perdre la vie.

 

            L’Homme est un animal (et surtout la femme en fait) qui manque d’humour. Mais je ne parle pas de n’importe quel humour.

 

            D’après vous, quel est le point commun entre un fossoyeur pervers qui déterre des crânes à tûe-pelle, un optimiste naïf paumé au beau milieu d’un superbe tremblement de terre et de chair sanglante, un grognon exécrophile mangeur et mangé de crabes, ou encore un escrimeur insatiable fan de tango et de sangria  ?

Une irrésistible propension à l’imbecillité ostentatoire ?

- Non, mais c’est bien essayé…

- Euh… Une concupiscence démesurée, un priapisme constant ?

       Vous y êtes presque… à un chouïa de iota du quart de la moitié d’un fragment de bribes de réponse. Bon, allez, on ne va pas tergiversouiller et attendre que Glinglin réssuscité soit canonisé à Lourdes-city ou qu’un mathématicien doté d’une patience extraordinaire et d’un ordinateur infaillible trouve le palindrome du ô combien épouvantable nombre 196,  je vous offre la réponse : vous savez, ignares ruminants du rire, ongulés des zygomatiques, on associe généralement l’humour à ce qui est léger, drôle, comique, zéro-prise-de-tête, même si parfois c’est à mourir de rire. On (qu’emploie-je cette troisième personne dans laquelle je m’inclue implicitement ?), VOUS le réduisez trop souvent à un trait d’esprit, à une bonne blague, une blagounette de comptoir, éclats de rire des fins de soirée arrosées entre amis… Mais tout ceci… Toute cette débauche d’apertures labiales et d’exhibitions blancodentaires… Ce n’est qu’éluder plus ou moins adroitement la puissance cathartique et la gravité trounoirdesque de l’humour.

     Je ne sais plus qui entre Aristophane et Zorro a dit un jour (de pluie sur Nogent en Bassigny certainement) :

“L’humour est chose grave, c’est la chose la plus grave, c’est la seule chose grave, car s’il est véritablement déclenché et véritablement compris, il embrasse tout de l’humaine grandeur et de l’humaine détresse.”

 

     Je suis à une fenêtre, la pluie tonne en trombes goutelettes sur les toits transis d’hiver précoce, et je repense à “cette fulgurante éclaboussure [d'un] gai désespoir” (Pierre Desproges in “Ma femme a de l’humour”, Textes de scène, éd. Points, P. 33)  qui effraye tant les uns et enchante tant les autres comme les quelques trois mille deux cent quarante huit pages et demi d’A la recherche du temps perdu. Si l’humour est la chose la plus grave, que penser de l’humour noir ? Nombreux sont ceux qui ne le supportent même pas, qui froncent les sourcils, craquent en colère et fondent en incompréhension… Les deux anecdotes précédentes en sont d’illustres exemples.

 

     De même que tout ce qui brille n’est pas de l’or et que tout or ne brille pas forcément, tout ce qui se rattache plus ou moins loin à l’humour ne fait pas nécessairement rire et tout ce qui fait rire n’est pas fondamentalement de l’humour.

     Bien souvent même, tel trait d’humour ne fait rire personne et telle allusion, que nous pensions irrésistible, a crispé les zygomatiques au point de faire de certaines bouches, de goût pourtant, de véritables bouches-dégoût. Evidemment, ce calembour paronomastique confirme avec une facilité déconcertante ce qui a été énoncé juste avant. L’humour noir, funambule grotesque et sublime, vacille de Charybde en Scylla, embrassant d’une lèvre l’infini et de l’autre le néant – allez savoir si l’infini du rire est plus à craindre que l’infini du rien…

     D’ailleurs, si l’humour reste dans son acception la plus large un synonyme de drôle, de comique, de vif, d’insolite, si bien que n’importe quel bipède à grande gueule qui agite exagérément son bedon rigolard sur le tréteau des moutons afin d’arracher tant bien que mal des bananes de dents à des singes déprimés soit appelé un humoriste, l’humour noir est fondamentalement paradoxal.

     Un humour noir est un oxymore, au même titre que ce soleil noir qui palpite le coeur de certains pensifs. Est-ce à dire à la suite d’Henri Morier que “C’est un humour qui manque d’humour” ? N’est-il pas, a contrario, l’Humour par excellence ?

   

 

     Allez, une petite question à 3563 euros pour détendre une atmosphère on ne peut plus délétère :

“Parmi cette liste de mots, cherchez l’intrus : métastase, schwartzenberg, chimiothérapie, avenir” (Dixit toujours notre bon vieux mort… Et oui, Pierrot Desproges!).

Ne riez pas, ce n’est pas si facile.

 

     Si vous avez brillamment franchi cette première étape, compliquons légèrement votre tâche (je vous vais surbûcher, hein ?) : « Comment les habitants de Tchernobyl comptent-ils jusque 33 ? ». Notons au passage qu’ « il n’y a pas loin de cher Nobel à Tchernobyl » (remarque extrêmement pertinente du Zeugme ambulant).

      Et si, ô dieu comment est-ce possible, que Tu m’écartèles, Divine Comédie de la scène de Saint Mon Luc, et éventuellement le plus loin possible et de ma femme, et de mon patron, et d’un concombre, qui n’ont pas nécessité de me voir en pareille déconfiture, si vous avez su répondre à cette deuxième insollubilissime interrogation, peut-être pourrez-vous tenter de m’expliciter le plus clarissimissimement omnipossible ce que c’est que cet humour du Drame…

 

     La hyène faucheuse, éthique rigolarde béate de béance, rire aux crimes et hilarde à biner ; la maladie, la vieillesse, l’interminable agonique souffrance ; les shoahs anciennes et à venir (et oui il y en aura d’autres, ne vous inquiétez pas… Peut-être même serez-vous au premier rang de cet hilarant spectacle J) ; l’absurde superfluité d’une existence où les vieux chient sous eux et où les jeunes se chient sur eux : l’humour noir croît sur du néant, il prend racines où Dieu prend pissenlits. A vrai dire, ce n’est pas un humour de cimetière, c’est bien plutôt, et paradoxalement, un droit à l’existence, un art d’être-au-et-dans-le-monde, une brève haletance cathartique qui permet à celui qui joue de cet éclat de pénombre dans un écrin de sérénité de se délivrer délicieusement de certaines représentations inquiétantes et dégradantes de l’être-en-vie.

     « Révolte supérieur de l’esprit » affirme André Breton (dans son Anthologie de l’humour noir) ; « déplacement d’un principe de réalité [particulièrement difficultueux] vers un principe de plaisir » explique Freud (le célèbre exemple du pendu qui, condamné un lundi matin, et apercevant l’échafaud au loin, s’exclame devant le bourreau : « Voilà une semaine qui commence bien ! » J) ; bref, pour mettre tout le monde d’accord, écoutons le grand sage Ionesco : « Prendre conscience de ce qui est atroce et en rire, c’est devenir maître de ce qui est atroce ».

Caprice de Goya

     L’humour noir est indéfinissable dans le sens où il est sans véritable limite. Qui plus est, il est protéiforme non seulement en fonction des individus mais aussi en fonction des époques. Il touche tous les sujets, sans discernement aucun, et toutes les formes d’expression : Goya, Bosch en peinture ; Buñuel, Hitchcock, Dellamorte Dellamore (« Ah ! Enfin le mauvais temps …») au cinéma ; Franklin et certains auteurs de « Fluide glacial » dans la Bande-Dessinée ; Swift, De Quincey, Wilde, Flaubert en littérature ; de nombreuses bulles de caricature ; etc. Et encore nous pourrions, je crois, poursuivre encore et encore… Je vous invite d’ailleurs à agrémenter cette liste non-exhaustive d’exemples supplémentaires.

une petite blagounette...

Je ne sais si cet humour est universellement partagé mais il est universel. Même s’il ne fait pas rire tout le monde par ailleurs. Il participe de cette « jouissance des mots » et de cette ré-jouissance de l’existence dont parle Martin Page dans son article intitulé « La jouissance des mots » (in Le Magazine littéraire, « L’Humour, cette insoutenable légèreté des lettres », N°477, juillet-août 2008, P. 76-77) ; fermez la bouche et ouvrez grand les esgourdes :

« La proximité entre humour et sexualité est grande. Nous suons, nos papilles se dilatent, notre cœur bat plus fort, notre bouche s’ouvre comme si nous nous apprêtions à dévorer un fruit mûr, notre langue apparaît, rouge et avide, nos phéromones se dispersent. Enfin, nous touchons le bras de notre voisine. On se tromperait de croire que cela n’est qu’une affaire de langage. Spirituel et physique, l’humour se transmet par les yeux, les mains, les expressions, les gestes, le mime. Tout le corps est convoqué. (…) [L’Humour] c’est la sexualité même. Par l’humour, nous introduisons le sexe dans les mots. Ils se touchent, se frottent, s’embrassent, se mêlent. Un rapport sensuel se crée entre des phrases et des concepts qui, a priori, n’ont rien à voir. Des couples se forment entre éléments qui, habituellement, ne se rencontrent pas ». Femme qui rit, femme à moitié dans son lit (de mort ?).

Eros, Thanatos…

            Finalement, double gain de plaisir à y regarder de plus près… Plaisir métaphysique¸ pieds de nez au Destin, à la Mort, à l’Absurde, au pourrissement ultime de notre chair. Et plaisir sexuel dans cette jubilation du mot, de la langue, et dans cette promiscuité que nous offre brièvement cet instant curieux où des lèvres se crispent ou se donnent. Auxquels plaisirs s’ajoute parfois ou la joie de provoquer ou la joie de partager complicément une répartie particulièrement bien soufflée. Ah ! converser de cette charmante bouche d’ombre qui s’ouvre un jour pour ne plus jamais nous recracher avec un détachement et une quiétude et une stoïcité proprement lao-tseuïenne, et avec une telle froideur d’apparat que parfois je crois neiger de mépris !

            Et pourtant, l’humour noir reste un rire discuté, souvent remis en question et parfois même censuré, eu égard à sa fonction cathartique qui participe à la libération des tabous et des fatalités humaines. C’est un humour sans limite mais délimité.

On ne rit plus des juifs de la même façon depuis la deuxième guerre mondiale. Et pourtant on ne peut pas dire qu’ils ont eu une attitude franchement sympathique à l’égard du régime nazi  Il y a eu un avant et un après Shoah… Il vaut mieux en rire qu’en pleurer, non ?

Repensons à la censure durant le régime de Vichy de L’Anthologie de l’humour noir de Breton ; à Desproges conspué durant l’un de ces one-man-show ; au procès mené contre Dieudonné au début des années 2000 ; aux critiques parfois virulentes de certains sketchs de Stéphane Guillon (dernièrement une chronique sur les jeux para-olympiques) ; au silence de la salle des profs lorsque je m’exclame indifféremment « On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle… » ; ou encore ce jeudi 9 octobre 2008, le procès remporté par les parents de Grégory Lemarchal contre Frédéric Martin qui avait dans un sketch réduit le chanteur à sa seule maladie (« Comment vas-tu Mucoviscidose aujourd’hui ? – Bah, bof, rien ne va, tout s’en va. » [Ceci est un dialogue fictif]). Bref, je n’ai rien inventé, je n’ai pas même avancé d’un pas, tout est résumé dans cette seule question : « Peut-on rire de tout ? ». Rire, c’est indéfinissable.

            Et pour tout dire, si on observe attentivement les auteurs choisis par Breton dans son anthologie, que penser de ces hommes qui sont drogués (Baudelaire, De Quincey, Rimbaud), alcooliques (Poe, Jarry), qui se sont suicidés (Vaché, Roussel) ou qui sont devenus fous (Swift, Sade, Niestzche) ? Décidément, il n’y a rien de drôle à parler d’humour.

Final en douceur

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Quand Desproges zeugme, le prêtre et la pitre rient (1ère partie)

 

     Zeugme, ou zeugma pour les grécopuristophiles, est un étrange mot. Qui rapporte au moins vingt points au scrabble et beaucoup plus si l’on parvient à le disposer sur la case « mot compte triple ». C’est également un mot reconnaissable entre tous pour les cruciverbistes, aux définitions fléchées suivantes : « Attelage hugolien », « coordination syntaxique particulière », et caetera. Je me passerai évidemment de mentionner l’importance que ce terme exerce sur l’ensemble de la Littérature : il est à la Grande Rhétorique ce que l’oméga est à notre Barbu-suromnipotent-qui-tripote-les-nuages-roses-célestes-tout-en-matant-l’Human-Reality-Show et ce que l’horripilante onomatopée « zzzzz » est au petit Larousse illustré. Eh oui : la rhétorique commence dans l’abîme et se finit en zzzzeugme de poisson.

     Vous imaginez bien : rien de bien drôle dans le monde des zeugmurges, des zeugmophiles et des prisonniers de guerre chinois. Et pourtant…

 

     La dernière fois, le soleil cognait dur sur les vitres de la salle de classe et mon poing ferme sur le fragile bois grinçant de mon bureau, lorsqu’un de mes délicieux sixièmes me demanda du haut de sa voix perchée sur une voix perchée sur une voix de contre-ut insupportable : « M’sieur, m’sieur, C’est quoa un zobm ? ».

     Frappé d’une stupéfaction aussi soudaine que curiosoïde face à une telle objurgation à la culture et au savoir de notre tendre belle chère Littérature, je lui demandai à mon tour, tout de tact vêtu : « Un zeugme, tu veux dire, Dylan ? (Ils s’appellent tous Dylan, Brandon, Michael, ou pire Kévin, de toute façon).

     – Oui, m’sieur… parsqu’hier soir, je me suis fait eng… disputé par mes parents parsque j’ai entendu maman dire à papa Chéri, il est couché, j’peux voir ton zeugme ? »

     Je peux vous dire que tous les gamins avaient suspendu leurs futilités en attendant que je réponde à cette irrésistible interrogation, que je qualifierai volontiers – et je pèse mes mots et mon stylo-plume qui commence à se faire lourd – de métaphysique. Je pris une grande bouffée d’air pur climatisé et je leur fis signe de s’asseoir toutes et tous autour de moi. Un silence de charogne rognée par les mouches prit entière possession de notre ronde mystérophore.

     Ma réflexion était profonde : allais-je leur indiquer la définition du tout petit Larousse (« Terme de rhétorique signifiant coordination de deux ou de plusieurs éléments qui ne sont pas sur le même plan syntaxique ou sémantique ») ou bien celle du tout aussi petit Robert (« Construction qui consiste à ne pas énoncer de nouveau, quand l’esprit peut les rétablir aisément, un mot ou un groupe de mots déjà exprimés dans une proposition immédiatement voisine ») ? 

     Je pris subitement conscience (en quelques millièmes de seconde à l’échelle du boson de Higgs, je le confesse) de la portée d’un tel concept et de l’importance vertigineusement gothique-flamboyante de cette entreprise sémantico-épistémique. Je m’attelais donc à cet acte de foi, à ce don de soi, à ce sacrifice à la banlieue, à l’inculture, à la dépression la plus profonde et à la singerie la plus humaine, que nous appelons encore (mais pour combien de temps, mon Dieu ?) : enseignement

     Je me vêtis de ma plus suave voix doctorale : « Ecoutez, les enfants, je suis agréablement surpris par cette question et par votre subite attention. Et je vais tâcher d’aller à l’essentiel et au plus simple : je ne réciterai pas les dictionnaires ni ne vous assènerai le trop célèbre « Vêtu de lin blanc et de probité candide » que plus personne ne comprend désormais. Ce que voulait dire ta maman, Dylan, c’est qu’elle souhaitait coordonner son zeugme avec celui de ton papa…

     - Et c’est quoi coordonner, m’sieur ?… me demanda timidement une petite voix de jeune fille écarquillée, égarée dans cette ronde d’orbites étonnamment avides. 

     – Mais tu n’as pas appris ta leçon du lundi 24 avril 2008, Brenda ?!… m’insurgé-je pétri de fureur. Allez, tous à  vos places, sortez une feuille blanche et vos mouchoirs… Kelly, ya ton nez qui coule d’ailleurs… Merci… Interro écrite ! »

 

     La morale de cette histoire ? Apprenez vos leçons pour comprendre ce que disent vos parents.

 

     la la la la

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Une petite minute d’inspectionnophobie

    

 

      Tout d’abord, bonjour à toutes et à tous, profs et profs, belges et belges, élèves et élèves (Merci Desproges!),

    

 

     Voici un titre plutôt… Comment dire ? Dés-accrocheur. Pour reprendre le vocabulaire typiquement lettresque : « anti-captatio benevolentiae« . Pourquoi ? De la même façon que parler de la culture à la télé engendre une diminution extraordinaire de l’audimat de toute émission lambda ; parler des inspecteurs (ou de l’inspection) à des profs : ou excite nerveusement leurs métastases au point d’en envoyer quelques uns à la retraite, à l’hopital ou au cimetière, ou les plonge dans un silence autistique qui n’augure rien de bon. C’est l’angoisse du prof, c’est l’agacement du prof, ce regard dans le fond de la classe qui vous replace subitement, quand bien même vous pensiez être enfin derrière le bureau pour de bon, dans le corps de l’élève timide, perfectionniste, maladroit, taciturne, que vous étiez et que vous pensiez avoir oublié.

 

     Lorsque vous embrassez une carrière enseignante, vous savez pertinemment que vous allez passer 40 ans (environ) de votre vie à être observé, à être criblé de regards curieux ou joueurs, à devoir faire face à des orbites toute ronde ouverte parfois, toute close-fermée souvent. Vous le savez. N’allez pas dire le contraire. Moi-même, élève plus que timide, cas social de la conversation il y a quelques temps encore, je le savais. Mais à ce point là, je dois vous dire, je ne m’en doutais pas…

 

     Aujourd’hui, je suis – non pas professeur  pas même enseignant - je suis « Titulaire sur Zone de Remplacement Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. A ce stade de ma ô combien longue carrière, je n’ai eu qu’une seule vraie classe, et pourtant, et pourtant… J’ai été observé une dizaine de fois par une tutrice, à quelques reprises par deux autres professeurs (durant les stages obligés par l’IUFM) et deux fois par des chargés de mission jouant le rôle (pas toujours facile) d’inspecteur missionné par l’Etat pour évaluer nos fameuses  »DIX COMPETENCES ». Et je viens d’apprendre, pas plus tard qu’hier (c’est tout frais), que je vais être inspecté nécessairement cette année. Quelque soit mon statut. Et même si je suis un TZRNTP.1 blond aux yeux fort bleus.

 

     Wouah !… Le fond de ma classe, le tout-au-fond, celui où pas même les élèves n’osent s’aventurer puiqu’ils savent par expérience que ceux qui sont le plus derrière iront le plus devant quitte à lécher de leur crayon ou le bureau ou le tableau ; le pro-fond de la salle dans lequel une lampe crépite rythmiquement au-dessus d’un vieux placard poussiéreux que plus une clef n’ouvre ; le fond de ma classe, dis-je, est plus peuplé qu’un abri atomique en temps de guerre, que la salle de permanence en temps de grève des profs, que la Suisse et le Super U de Nogent-en-Bassigny réunis en tant de promotion fiscale. J’en deviens parano. Dans la rue, tous les regards que je croise me semblent sombres, sourcilleux, prêts à analyser le moindre de mes mouvements et la moindre de mes paroles. Je suis tellement observé que j’en viens à douter de ma propre réalité. Je me tâte, je me pince, je me scarifie. Et le pire c’est que, souvent, je réalise ma concrétude brutalement, devant mon bureau, lorsqu’une élève, tout impressionnée, me demande avec sa petite voix surcastrée de crécelle effrayée par les deux énormes globules figés de la chouette juchée sur sa branche nocturne qui grinçotte hantément : « M’sieur, c’est qui la dame aux grands yeux derrière ? ». Marre.

 

     Je ne suis pas sans ignorer que le prof est celui « qui parle devant ». Mais je me sens plus à même d’affronter le regard de nos chères petites têtes blondes plusou moins attentives et curieuses que de lutter contre ces orbites de nerfs figées comme des mérous devant une vitrine de thon garnie – et qui sont censées nous évaluer.

 

     Attendez quand même ! Soyons un peu sensible aux mots. Ecoutez et dites doucement, et à cinq reprises, devant un miroir si possible :

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

 … je suis sympa, je l’ai fait avec vous. Est-ce une expérience agréable ? Quels sentiments eprouvez-vous à l’énoncé de ces trois brèves syllabes : INS-PEC-TE ? Quant à moi, j’ai envie de me renifler les aisselles, d’examiner ma tenue vestimentaire, passer en revue la noirceur de mes chaussettes, cirer mes chaussures, couper les fourches de mes cheveux, me laver les mains dix fois avec un savon de Marseille et me brosser les dents méticuleusement tout en vérifiant la vigueur et le teint de mon épiderme. Pourquoi, me demandez-vous ? Parce que lorsque j’entends le mot « inspecter », j’ai l’impression que l’on va m’ausculter, que l’on va observer si, hygiéniquement, je suis capable ou non de tenir une classe. Une inspection, c’est un peu fort, non ?  Limite hautain.

 

     Ah ! Ces examinards impassibles quasimodés sur leurs scribouillis de programme comme des tonsurés penchés auréolamment sur leurs Divines Ecritures m’horripilent le cuir chevelu universellement. Je me sens élève. Inexorablement élève. Comme si on ne me faisait pas confiance… « Ah ! Celui-ci, il faut le garder à l’oeil… » Allez-y, silhouettes surveillantoïdes, explorateurs immobiles de fond de classe, fouinez-moi ! Fouinez-moi ! je n’ai rien à cacher, ni programme, ni séquence, ni séance : de toute façon, je ne fais rien en cours, je n’ai rien à me reprocher.

 

     Bon, trêve d’inspectionnophobie, car il faut bien savoir que les inspecteurs ne sont pas toutes et tous de méchantes personnes échassées sur leur frustration d’ex-très-très-mauvais-professeur-bouffé-par-ses-élèves-en-dépit-de-la-perfection-admirabilissime-(que-je-ne-remets-nullement-en-question-pas-même-en-cause)-de-leurs-incroyables-cours.

 

     Une inspection s’effectue en deux temps : tout d’abord, après avoir serré la pince onychomorphe et salué chaleureusement l’hôte du jour, une phase d’observation, pendant laquelle, planté derrière sa table comme un fauve devant un troupeau de broutards attardés par le crépuscule de la soif, l’inspecteur suit du regard, immobile et cependant omniprésent, tous les faits, gestes, paroles, répliques, charybdes et scyllas, de l’enseignant, salivement attentif à la moindre erreur, hésitation ou maladresse. Parfois, laissant un moindre répit à sa proie qui, de toute manière est supramétaphysiquement piégée, l’inspecteur se plonge dans la lecture passionnante et légère du cahier de texte et de tous les documents réalisés avec soin par le professeur. L’heure passe, la sonnerie retentit, la masse ruisselle par la porte volant en éclats cartables, rires et bois. La deuxième phase commence. Cachez votre joie. Une heure d’entretien, d’interrogations (avez-vous appris votre programme ?), de rires et de larmes vous attend. Les politiques mêmes vivent des entretiens plus sereins et moins agressifs. Vous êtes critiqué tant sur le fond que sur la forme. Préparez donc votre répartie : révisez vos séquences, listez vos séances, justifiez vos objectifs. Et surtout, soyez vous-même, ouvert, amical, et prêt à débattre de tout avec le sourire et la conviction. S’il faut que vous reteniez quelque chose de cette minute d’inspectionnophobie aigüe, c’est cela. Vous êtes inspecté(e) ? Vous en êtes pâs moins homme.

 

     Et… quelque temps plus tard, vous apprenez couloirement que les notes pédagogiques (note sur 60 planchée par l’inspecteur et qui, ajoutée à la note administrative sur 40 donnée par le principal, contribue à l’évaluation de tout professeur) sont arrivées. Les profs surgissent : « Alors ? Combien ?… » Combien ? Je ne le dirai pas… C’est ma note après tout, non ? Peut-être deviendrez-vous inspectionnophile patentée ?… :-(

 

 

     Attendez avant de partir, lisez ceci, je crois que c’est plus parlant que n’importe laquelle de toutes les minutes d’inspectionno-phobie/philie du monde tout entier :

 

I) EXTRAIT D’UN RAPPORT DE L’INSPECTEUR

     « M. x se propose de traiter pendant son cours de l’insertion d’un dialogue dans un récit. Auparavant il expose clairement comment cette question s’inscrit dans la progression qu’il a prévue. Il procède ensuite à un exercice au tableau à partir d’un récit qu’il y a fait figurer : deux élèves doivent y insérer oralement un court dialogue. A partir des résultats obtenus il fait remarquer les changements de temps des verbes dans le dialogue et indique la nécessité de transcrire par écrit les changements de voix perçus oralement. Il fait ensuite noter sur le cahier de chaque élève un court résumé indiquant les éléments à retenir (ponctuation, temps des verbes). Enfin il termine par l’étude d’un texte extrait du Capitaine Fracasse qui, comportant de nombreux dialogues, lui permet de reprendre les éléments découverts. Il fait, en conclusion, quelques remarques très pertinentes sur le « dosage » du dialogue dans le récit.

     Dans l’ensembe, M. x s’exprime avec clarté et rigueur ; la cohérence de ses propos et la logique de leur enchainement ont fait de cette heure de cours un temps de travail certainement très efficace et (…) »

 

II) COMPTE-RENDU D’UN ELEVE POUR LE MEME COURS

     « Le professeur a fait aller Jean-Pierre et Sylvie au tableau pour parler de l’histoire qu’il avait écrite. C’était l’histoire d’un garçon à moto qui voulait frimer avec une fille. Jean-Pierre a fait le frimeur qu’il ose pas faire en vérité. On n’a pas ri à cause de l’inspecteur mais c’était bien marrant. Après on a écrit le résumé de la leçon sur le cahier, moi j’ai pas pu finir d’écrire parce que ça allait trop vite et que des mots je comprenais pas. Je la copierai sur un copain pour l’apprendre.

     Après le prof a lu un morceau d’un livre du Capitaine Fracasse qu’on avait vu à la télé mais on n’a pas reconnu l’histoire parce que c’était trop compliqué et qu’à la télé il y avait de Funès qui faisait bien rire. Il a expliqué des choses que quand on parle on doit changer les verbes et fermer les guillemets pour qu’on voit que c’était avant que ça se passe. A cause de l’inspecteur tout le monde a bien écouté. (sic) »

 

Flagrant, non ? ;-(

 

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Le « chant » des DIX compétences

    Me revoici me revoilà ! Et pour parler de quoi ? Selon vous ?… De cette année de stage bien sûr ! Avez-vous déjà entendu parler de ces fameuses dix compétences ?… Avez-vous lu cette lettre tirée de « l’hebdomadaire des professionnels de l’éducation » ? Si vous la découvrez à l’instant, je vous laisse quelques minutes pour la digérer et la comprendre (je n’ose pas dire « l’assimiler », l’équivoque serait trop douteuse). Ainsi, aujourd’hui, afin d’être entièrement titularisé, le professeur stagiaire se doit de mettre en avant ces 10 aptitudes, qui seront bien entendues OBSERVÉES durant l’intégralité de son année de titularisation, notamment par le proviseur de son établissement, par son maitre de stage, par ses visiteurs, par l’inspecteur, bref par tout le monde vu que bientôt l’on peut penser que les élèves auront à noter (d’une manière tout à fait neutre) leur professeur selon (qui sait ?) ces dix compétences – qu’ils ignorent complètement. Ma phrase est longue, je le sais… et pourtant je passe ma vie à grossir en rouge dans la marge des copies des « FAITES DES PHRASES PLUS COURTES » – à croire que je ne parviens pas même à suivre mes propres conseils ;-) .

 

    Je ne suis pas ici pour critiquer quoi que ce soit, vous l’avez d’ailleurs bien compris ; si je rédige ces articles qui, en apparence, ont l’air tout à fait rébarbatifs et inutiles, c’est parce que je crois que nombre d’entre nous (et notamment ceux qui se destinent à la carrière enseignante) a besoin d’informations, d’autant plus que nous sommes à une année charnière pendant laquelle tout change, y compris la formation des professeurs. Il n’est pas toujours facile d’être au fait de ces informations. Portfolio, compétences, visite, inspection, etc. Comment s’y retrouver ? C’est d’ailleurs pour répondre en partie à cette question là que je vais vous lister la série des dix compétences que tout professeur stagiaire (et plus largement que tout professeur de toute discipline) doit faire montre et maitriser :

1) Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable

2) Maitriser la langue française pour enseigner et communiquer

3) Maitriser les disciplines et avoir une bonne culture générale

4) Concevoir et mettre en œuvre son enseignement

5) Organiser le travail de la classe

6) Prendre en compte la diversité des élèves

7) Évaluer les élèves

8) Maitriser les technologies de l’information et de la communication

9) Travailler en équipe et coopérer avec les parents et les partenaires de l’école

10) Se former et innover

    Je ne vais pas m’amuser à expliciter chacune de ces compétences ; d’une part, parce que dans l’ensemble, elles semblent plutôt évidentes de prime abord (elles forment déjà un ensemble d’aptitudes propres à tout professeur normalement constitué qui ne se perd pas en insultes racistes, qui ne cherchent pas à humilier de zéros absolus ses élèves, qui refusent d’épauler le petit dyslexique qui comprend et mémorise mal sa leçon, qui n’essaye pas de faire régner une douce autorité dans ses cours, etc !) ; d’autre part, parce que vous trouverez sur cette page toutes les informations nécessaires. Compulsez cet article dès que vous aurez un peu de temps, c’est important de le connaitre pour ne pas être surpris(e) le jour où vous serez confrontés à cette nouvelle notation. Et vous le serez…

     Pour en revenir à notre cher et tendre portfolio, il faut savoir que ce dernier sert à mettre en évidence l’acquisition progressive de ces compétences. Il faut avoir cela en tête lorsque vous le rédigerez, car vous serez évalué sur cela. Une grille d’évaluation a été établie en fonction de cela, et votre superviseur lira votre « mémoire » à l’aune de ces dernières et en prenant des notes. Il faut donc mettre en avant chacune de ces aptitudes dès que cela est possible. C’est par conséquent pour cela qu’il faut les connaitre, savoir comment les mettre en avant, les mettre en pratique.

      A présent, à vous de jouer ! SI vous avez des questions, vous savez où me trouver !…. ;-)

 

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