« M’sieur, j’sui obligé d’venir en soutien ? »

    

     Le soutien. Certainement l’apogée, ce sommet perdu au milieu des nuages et des neiges éternels, trop élevé dans le ciel pour que la pluie ne le mouille de ses larmes pesantiformes, le summum d’une année de TZR – après les quinze jours de remplacement plantés au beau milieu d’un mois de janvier glacialissime dans une bourgade paumardée des boisades Haut-Marnaises au sein d’un bahut de quelques 94 élèves dont on compte les enseignants avec les phalanges des pouces.

                Imaginez…

                Vous venez de mettre un pied dans la profession et dans votre nouvel établissement et avec joie, délice et euphorie, d’apprendre votre nomination de TZR sans poste de la bouche mi-rire mi-question de la principale qui ne sait que faire ET de votre pied qui empiète sur son territoire collégial ET du temps libre qui lui est alloué subitement pour une durée indéterminée et parfaitement aléatoire : alors, vous attendez.

                Vous arpentez religieusement la salle des profs en apprenant par cĹ“ur chaque recoin ; vous essayez toutes les tables et tous les sièges l’un après l’autre, et avec une prĂ©caution fourmissime ;  vous tapotez internet surfant de sites en sites mailant et googuelant patiemment d’une pensĂ©e Ă  une autre ;  vous observez pieusement les plafonds jaunis par des annĂ©es de cigarettes, les peintures craquelantes que l’on essaye de cacher derrière les casiers ou les placards, et les deux trois ordinateurs sĂ©niles qui crachent des Ă©crans maladifs et sur lesquels vous vous gaussez de voir de temps Ă  autre un ancien collègue langue pincĂ©e qui galère Ă  frapper les touches l’une après l’autre ; vous goĂ»tez le thĂ© Ă©talĂ© sur la table du fond entre le sucre et une presque cafetière, puis, ne parvenant guère Ă  vous payer une lĂ©gère tasse de cafĂ© serrĂ©e, vous entreprenez courageusement de tenter de rĂ©parer la machine Ă  cafĂ© qui crie outil dans un petit coin oubliĂ© des lumières dans le zzzĂ©ment des mouches grouillĂ©es de toiles d’araignĂ©es ;  vous peuplez ce no-man’s-land-des-heures-de-cours de soupirs, de souffles rĂ©guliers, de palpitations d’errements, de crissements de chaise, de dĂ©chirements de feuille, de cliquetis de clavier, de glissement de crayons, et lorsque la sonnerie retentit – alors que vous pensez dans l’instant que c’est le tĂ©lĂ©phone qui hurle anormalement – les professeurs, essoufflĂ©s de bonheur, jaillissent glorieusement, aisselles-suintantes-sourire-d’harassement, et avec un cynisme inĂ©galĂ© s’exclament « T’es encore lĂ , toi ? Tu n’t’embĂŞtes pas trop ? Tu veux des copies, ou des Ă©lèves ?… ». On ricane ; vous souriez.

                Et, que Dieu me bistronne le cuir chevelu nonchalamment si je mens, un jour de soleil froid au-dessus des plateaux haut-marnais, pendant que les valsantes forêts d’arbres en arbres rumeurent une lointaine brise, vous trouvez dans votre casier, innocente paume de papier à la faible ligne de vie, un document signé de la main de Madame la Principale qui vous incite, fortement, à choisir sur le planning des heures d’étude de l’ensemble des classes une dizaine d’heures de soutien. Une joie intense vous étreint subitement le cœur : vous allez enfin priver certains élèves d’une heure de permanence – donc une heure de vacance et de bavardage – afin de leur rappeler quelques règles d’orthographe fascinantes et ô combien nécessaires à la survie culturo-intellectuelle de tout un chacun dans la Société, telles que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou encore la conjugaison des verbes irréguliers du troisième groupe au passé simple, voire, s’ils sont sages, au subjonctif imparfait ; vous allez enfin réquisitionner quelques vigilances agitées pour leur inculquer la concentration et son importance capitale dans l’apprentissage d’une langue claire, variée et sans faute, quand bien même cet entre deux heures leur enseignait davantage la déconcentration, la digression et l’incuriosité avant que vous ne veniez leur tirer involontairement (parfois) le poil de la main.

                Et une question vous traverse l’esprit et vous taraude l’emploi du temps : comment les élèves vont-ils recevoir cette bonne nouvelle ? Et comment vont-ils vous le faire ressentir ? Ils ont déjà le planning aussi chargé que le sang de Mel Gibson en gammas après une courte journée de tournage en Palestine, pourquoi leur rajouter une heure, certes enivrante, mais dans le sens où elle les saoule ?

                Première heure de soutien : le plus rapidement possible vous fait comprendre l’Administration. Vous dressez conséquemment un emploi du temps de 18h dans lequel vous essayez de négocier une ou deux heures « d’approfondissement » (pour varier) que vous allez déposer crachin-crachat sur le bureau de Madame la Principale.

A présent, le parcours du combattant commence. Il faut prévenir les collègues, les enjoindre gentiment à ce qu’ils constituent des groupes de travail aux heures définies et à ce qu’ils élaborent des objectifs périodiques, et surtout il faut les lancer, les tancer, les relancer, les retanser, afin qu’ils y pensent – et, je vous le promets, ceci est loin d’être facile. Régulièrement, un collègue, pourtant de bonne foi, mais qui galère déjà à retenir entièrement son propre emploi du temps, se confond en excuses devant vous car il vous a oublié et vous a laissé attendre bêtement dans la cour une classe virtuelle pour un cours virtuel que vous avez cependant penché sur le papier la veille entre un épisode de la starac et un reportage people.

                Et lorsque toutes ces formalités de longue haleine, et qu’il s’agit de mettre à jour au jour le jour, font partie du passé, vous allez chercher vos quelques énergumènes agités comme des puces sur le dos d’un chien, et vous réalisez que la salle prévue n’est point accessible à cette heure-là… OR, vous n’avez toujours pas les clefs du premier étage (car il n’y en a plus) et vous vous sentez subitement bloqué dans le couloir entre « Il ne faut pas que les élèves voient que je n’ai pas les clefs » et « Je ne peux pas laisser les élèves tout seuls à traînasser les couloirs de leurs pas lourds et sautillants ». Vous dites donc que vous avez oublié vos clefs et vous envoyez une tête sérieuse chercher un passe-partout. Enfin, vous êtes dans la classe. Les élèves sont installés et vous lancez une activité ludique sur l’apprentissage de l’orthographe, et là… Ô reur et Dame Nation, vous vous trouvez nez-à-nez en face de cette génération tueuse de mots et briseuse de règles et vous réalisez l’étendue du travail qu’il va falloir fournir.

-          Et vous êtes heureux.

 

Allez donc savoir pourquoi.

                 

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Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

 

Qui, parmi nous, a rĂ©ellement lu les manifestes du “théâtre de la cruautĂ©” d’Antonin Artaud ? Et qui saurait clairement dĂ©finir ce qu’Antonin Artaud entend par cruautĂ© ? A peine savons-nous parfois que cette Ĺ“uvre est Ă  la base d’une grande partie du théâtre moderne (avec les Ĺ“uvres de Brecht, Ă©videmment). Elle marque une seconde grande et profonde rupture, après le drame bourgeois et le drame romantique, avec le théâtre dit “classique”. Cependant, c’est toute l’Ă©criture théâtrale qu’elle bouleverse : car elle vise Ă  rĂ©tablir la suprĂ©matie de la reprĂ©sentation sur le texte, de la mise en scène sur la mise en sens, de la langue sur le langage.

 

La thĂ©orie du “théâtre de la cruautĂ©” est tirĂ©e de l’essai intitulĂ© Le Théâtre et son double, lequel date de 1935. Elle poursuit les grands changements instaurĂ©s dans les arts plastiques (cubisme, fauvisme, etc.) et littĂ©raires (surrĂ©alisme notamment) suite aux perturbations engendrĂ©es par la première guerre mondiale. Devant cette dĂ©bauche de violence et d’horreur, l’artiste ressent le besoin de remettre l’homme, dans sa totalitĂ©, au centre de ses crĂ©ations, le plongeant dans un monde sauvage, originel, tohu-bohesque, sans repère aucun.

 

C’est ainsi qu’Antonin Artaud en vient Ă  Ă©laborer cette nouvelle thĂ©orie dans laquelle il prĂ´ne la cruautĂ©, c’est-Ă -dire la vie. Car le mot cruautĂ© ne renvoie pas essentiellement Ă  ses sens actuels de souffrance, de froideur extrĂŞme, de plaisir morbide ; il s’enrichit de son sens Ă©tymologique : issue du substantif latin cruor, qui dĂ©signe le sang qui coule, la cruautĂ© Ă©voque autant cette violence et cette convulsivitĂ© de la chair que l’atrocitĂ© homicide sanglante et Ă©pouvantable. La cruautĂ© coule dans nos veines, et baigne chaque seconde qui passe nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre esprit. La cruautĂ© nous fait vivre, nous Ă©meut, nous bouleverse, nous assomme. La cruautĂ©, c’est la vie. C’est notre monde intĂ©rieur qu’il faut projeter sur l’espace scĂ©nique. A plusieurs reprises, Artaud, dans des lettres, est revenu sur cette confusion sĂ©mantique :

 

“Tout ce que je peux faire c’est de commenter provisoirement mon titre de Théâtre de la CruautĂ© et d’essayer d’en justifier le choix.

Il ne s’agit dans cette CruautĂ© ni de sadisme ni de sang, du moins pas de façon exclusive.

Je ne cultive pas systĂ©matiquement l’horreur. Ce mot de cruautĂ© doit ĂŞtre pris dans un sens large, et non dans le sens matĂ©riel et rapace qui lui est prĂŞtĂ© habituellement. Et je revendique (…) le droit de briser avec le sens usuel du langage, (…) d’en revenir enfin aux origines Ă©tymologiques de la langue qui Ă  travers des concepts abstraits Ă©voquent toujours une notion concrète.  

On peut très bien imaginer une cruautĂ© pure, sans dĂ©chirement charnel (…).

C’est Ă  tort qu’on donne au mot de la cruautĂ© un sens de sanglante rigueur, de recherche gratuite et dĂ©sintĂ©ressĂ©e du mal physique. Le Ras Ă©thiopien qui charrie des princes vaincus et qui leur impose son esclavage, ce n’est pas dans un amour dĂ©sespĂ©rĂ© du sang qu’il le fait. CruautĂ© n’est pas en effet synonyme de sang versĂ©, de chair martyre, d’ennemi crucifiĂ©. Cette identification de la cruautĂ© avec les supplices est un tout petit cĂ´tĂ© de la question.” (Première lettre Ă  Jean Paulhan, Ă  propos du Théâtre de la CruautĂ©).

 

J’ai démarré depuis quelques semaines « un club théâtre » dans mon collège perdu dans les plateaux mornes et déserts, et d’une froideur incroyable l’hiver, de la Haute-Marne. Un club ouvert à tous les niveaux, de la SEGPA aux troisièmes afin d’offrir un lieu de conciliation pour toutes et tous. Je ne désire aucunement leur demander des récitations, des improvisations approximatives, voire des jeux désintéressés. Je veux qu’il profite de cette expérience et que je profite de cette expérience : je veux qu’ils jouent leurs saynètes, plus tard, ce 30 juin de brouillard qui nous tend des bras épineux de roses closes à peine écloses, et qu’ils quittent la scène, heureux d’avoir vécu, fiers d’avoir existé, et curieux de cette étrange machine fantôme-de-vie pierre-d’errance qu’on appelle le corps. Qu’ils prennent conscience de leurs pas, de leurs rires, de leurs regards. Qu’ils sentent leurs larmes couler. Qu’ils s’ouvrent à la souffrance. :-) 

 

 

 

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La dictée sourde : oxymore et gageure ?

 

 

Bien à vous toutes et bien à tous,

 

Parlons d’un sujet qui nous touche toutes et tous, française, français, mère, père, prof, prof, Ă©lève, Ă©lève, un sujet qui nous a tous un jour ou l’autre, alors que nous rĂŞvassions paisiblement au-dessus de notre pupitre perdu, complètement bouleversifiĂ© au point que nous nous sommes mis Ă  couler des larmes et des larmes de rancĹ“ur contre le système Ă©ducatif, contre l’existence astructurĂ©e qui nous enferme dans son piège discret, et contre la dĂ©mansuĂ©tude d’un Dieu qui ne pouvait nous Aimer comme nous l’aimions car nous ne lui dictons rien, nous, alors que Lui il a crĂ©e ce qui nous d-Ă©motive tant, je veux parler de la dictĂ©e. La dictĂ©e… Entendre une dictĂ©e et mourir.

Il existe énormément de façon de faire une dictée. Les collègues ne me contrediront pas. Entre les dictées classiques, les dictées à trous, les dictées de mots, les dictées dialoguées, les dictées préparées, les auto-dictées, et les dictralali dictralala, le professeur de français a un panel plutôt diversifié dans lequel il peut puiser foultitude d’inspiration. Bizarrement, les élèves s’octofoutent quelque peu de cette variété sélective et, à l’unisson, crient, pestent, rugissent, expectorent, s’invectivent, contre la dictée. (Je sais, je ne respecte pas les règles de complémentation verbale mais je perds cible et je saigne) Pourquoi ?, me demandé-je, l’innocence palmaire implorant les noirs cieux. Pourquoi les élèves détestent-ils autant la dictée ? Est-ce un épiphénomène moderne, dû entre autre à la faiblesse cataclysmiquissime en orthographe de ces amateurs de sms, de msn et de sigles iufmesques ? Ou est-ce un mépris ancré dans l’inconscient collectif depuis la nuit des Temps et peut-être même depuis la nuit des ténèbres elles-mêmes ? Je vous confesse, avec humble difficulté, que je suis parfaitement incapable de répondre à ces différentes interrogations cosmo-syncrétiques ; mais je me plie à jouvencer cette activité vieille comme les fesses d’une gymnaste qui n’a plus pratiqué son art depuis le fin fond des années 70 afin de la rendre un minimum plus attractive.

Aujourd’hui, je souhaitais vous parler de l’oxymorique « dictée sourde ». En quoi consiste-t-elle ? Le mieux, c’est de vous donner une illustration. Je ne suis pas sans ignorer que cette manière d’aborder le genre est quelque peu discutable. Voici :

 

Voici la carte postale qu’une jeune fille a envoyée à ses grands-parents. Fatiguée par le soleil et les sorties, elle ne s’est guère appliquée, comme vous pouvez le constater par vous-même, et s’est laissée aller à une écriture SMS que ces derniers ne parviennent pas à déchiffrer. Aidez-les en réécrivant le texte dans un français convenable et compréhensible tout en veillant à soigner parfaitement l’orthographe.

 

 

                SLT PéPé é MéMé !

JSPR QE VS Alé BI1 J ! VS FéT KOI ? VS éTE PARTI EN VAC CET ANé ? OU ?

MOI, JSUI ALé A CHOMON AC D AMI. CT TRO BI1 ! ONA Fé LE TR D REMPAR é ONA VISITé LA VIEIL VIL…

6NON, G Fé LE PL1 2 K7 PR MON PéR é G HET 3 LIVR. JME SUI OQP TOU Lé JR : G BCP COURU, Fé DU VLO, é JSUI SORTI TTE Lé NUI O Kfé DU COIN.

VOILA,

DONĂ©-MOI 2 VO NOUVL.

EMBRAC MILOU PR MOI,

                A BI1TO,

LN.

 

 

 

                Salut pépé et mémé !

J’espère que vous allez bien J ! Vous faites quoi ? Vous êtes partis en vacances cette année ? Où ?

Moi, je suis allée à Chaumont avec des amis. C’était trop bien ! On a fait le tour des remparts et on a visité la vieille ville…

Sinon, j’ai fait le plein de cassettes pour mon père et j’ai acheté trois livres. Je me suis occupée tous les jours : j’ai beaucoup couru, fait du vélo, et je suis sortie toutes les nuits au café du coin.

VoilĂ ,

Donnez-moi de vos nouvelles.

Embrassez Milou pour moi,

                A bientôt,

Hélène.

 

                A vous de voir le pour le contre !

 

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TZR : T’es Zorro ou Rien

 

            Aujourd’hui, je suis – non pas professeur pas même enseignant – mais « TZR Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. Vous imaginez, pour draguer les filles (eh oui, les profs aussi draguent) :

« Salut à toi beauté Nogentaise… (Je passe toutes les banalités phatiques pour arriver à la question subsidiaire : mais que fais-je dans la vie ? [En langage fille : « Tu gagnes combien par mois ? »] )… Ah !, excellente question, réponds-je avec le sourire, je suis TZRNTP.1…

– TZé Quoi ?, réplique-t-elle merveilleusement. 

– TZRNTP.1. 

– Laisse béton. T’te façon, t’es pas mon genre », s’exclame la jeune ex-belle tout en me tournant le dos et se déhanchant avec dégoût vers un avenir morose de crise, de dépression et de Roue de la fortune sur TF1 vers 19h…

 

Je suis donc célibataire. Farouchement.

            Vous comprendrez aisĂ©ment la difficultĂ© de porter ce titre (je ne me targue point du titre de cĂ©libataire, au contraire, celui-ci siĂ©rait convenablement Ă  quiconque dans la force de l’âge recherche, avant de se passer la corde au cou et les enfants sous le nez, situations d’expĂ©rience et expĂ©riences de situation). Et encore, vous qui priez peut-ĂŞtre, en croisant les doigts de toutes vos forces dans un coin reculĂ© d’une Ă©glise, près d’un bĂ©nitier poussiĂ©reux que plus personne ne frĂ©quente des phalanges, pas mĂŞme celles des vielles bigotes tremblotantes qui supplient le Seigneur-Tout-Omnipotent-et-Cependant-Incapable-De-Cesser-Un-Simple-Conflit-Entre-Voisins-Au-Point-Que-C’est-Julien-Courbet-Qui-S’y-Colle-Et-Avec-Quel-Panache ! de les laisser profiter soufframment des joies agonissimes de la sĂ©nilitĂ©, vous qui ĂŞtes complètement Ă©croulĂ© d’humiliation devant une sculpture surplombante d’un Christ qui tend les bras, non pas pour recueillir votre chagrin ni mĂŞme votre modeste objurgation noyĂ©e de larmoyantes jĂ©rĂ©miades, mais pour crier au creux de chaque main d’incroyables clous gros comme les poings de mon beau-père qui Ă©tait chaudronnier et qui avait des poings Ă©normes comme des cuisses dont les doigts Ă©taient cinq athlĂ©tiques mollets prĂŞts Ă  bondir pour mordre la route, un visage ou un chevreuil, vous qui, dans la pĂ©nombre fraĂ®cheur des vitraux crasseux et des statues inquiĂ©tantes qui entretiennent dans le silence des orgues un Ă©trange dialogue de regards sourcilleux d’en dĂ©coudre apocalyptiquement parlant, attendez impatiemment les rĂ©sultats du CAPES en espĂ©rant ardemment l’obtenir, quitte Ă  allumer un cierge Ă  la Sainte Vierge Marie, laquelle Ă©tait aussi vierge que ma mère lorsqu’elle a eu son troisième enfant (c’est-Ă -dire moi !), pour enfin prendre Ă  bras-le-corps cette vocation de toujours qui frissonne vos membres et fourmille vos pensĂ©es de dĂ©licieuses rĂ©jouissances prĂ©coces comme un accouchement Ă  3 mois et demi, laissez-moi vous dire quelques mots d’outre-concours. La syntaxe on ne peut plus labyrinthesque de la phrase prĂ©cĂ©dente Ă©voque avec une dĂ©concertante gĂ©mellitĂ© interprĂ©tative le doute, l’angoisse, l’inquiĂ©tude, la mornitude mĂŞme, qui vous ronge la chair, le sang, la peau, les yeux, alors que vous vous demandez gravement si vous allez finir par lire votre nom sur cette liste des admis qui s’affiche, lettre après lettre, pĂ©niblement sur votre Ă©cran. Bref.

Apprêtez-vous, tout comme moi, à chausser les étriers inconfortables du remplacementariat. En effet, vous avez environ une chance sur 1,154235547855645454545 d’être ce qu’on appelle festivement un TZRNTP.1, et vous avez davantage de chance de l’être si vous n’êtes point pacsé, ni marié, si vous n’avez aucun enfant et pas même un enfant handicapé, si vous n’avez vous-même aucune infirmité (genre cécité ou amputation partielle des deux jambes voire mieux des deux reins), et si vous avez moins de 30 ans et 241 jours.  Ne soyez guère effrayé… Je vous vois déjà ameuter les tonsurés occupés à vérifier en profondeur et rigoureusement l’hygiène crurale de leurs enfants de chœur (dont, soit dit au passage, je comprends mieux l’origine de la tessiture castrale), vos mains jointes dévotement, vos lèvres crispées, le dos affolé à se courber léchamment, et hurlant à rien ne va que votre vie tout entière est vouée aux scandaleuse gémonies de l’Education Nationale, que l’on se fiche pas mal de la stabilité de vos existences, que vous ne vous êtes pas tué la scoliose ni la tendinite lors de nuits d’insomnies, de migraines et de rediffusions de Secret story, pour être baladé d’un bureau à un autre encore moins bien aménagé, inconnu et fantomatique…

Ne soyez pas effrayé donc : je ne vous ai pas encore tout dit. Car figurez-vous qu’il y a beaucoup de chance également pour que vous alliez pratiquer plus ou moins brillamment votre didactique de manuel fraîchement parcoeurée (puisqu’il faut tout de même rappeler que vous ne connaissez de la pédagogie qu’une ligne ou deux de définition) dans une autre région. Quant à moi, j’ai quitté la région la plus humide de France pour aller me les cailler sérieusement dans la plus froide. Que voulez-vous ? J’ai préparé les manteaux, les gants, les moufles pour mettre au dessus des gants, les bottes de pluie, de neige, de grêle, les cagoules, les cache-oreilles, les chauffe-moi-le-nœud et les brise-glace, j’ai lancé le baluchon derrière l’épaule et j’ai pris la route – en stop, car je n’ai pas le permis (ils ne m’ont pas demandé si j’étais motorisé au rectorat). Je ne sais pas si j’ai gagné au change (la facture EDF devrait être plus salée mais j’emploierai moins de calmant pour brider mes pluvieuses déprimes), mais ce que je sais avec certitude c’est que j’ai laissé des amis, de la famille, un club de sport et un sachet plastique blanc-bleu rempli de bibelots kitchenet tout plein dans mon Nord natal. 

En tout cas, sachez-le : lorsque vous signez de votre sang d’encre un contrat méphistophélique qui engage 40 années de votre déprime à vivre en dépression, vous vous engagez également à remuer vos guêtres et vos méninges au bon bonheur la malchance.

 

Donc, je re-capitule… Euh non… Sursaut de pessimisme… DĂ©solé… Pourtant cela ne m’arrive jamais… Allez comprendre… Donc, je rĂ©-capitule : vous vous dĂ©chirez l’échine, les mĂ©tacarpes 1, 2 et 3, les muscles convergents des yeux, ainsi que des milliards de neurones, sans compter Ă©videmment les sĂ©quelles gliales qui dĂ©coulent logiquement de cette berezina du Savoir car il n’est pas assurĂ©ment dĂ©montrĂ© que ces obscures cellules qui constituent cette fameuse matière grise qui manque cruellement aux pĂ©dophiles, aux assassins, aux violeurs de mouches, aux religieux et Ă  certains de nos Ă©lèves participent de l’Intelligence, pour obtenir un concours d’élite Ă  sept Ă©preuves orales et Ă©crites rĂ©servĂ© Ă  des quasimodos faustiens ; et vous voilĂ  propulsĂ©s, et vous apprenez cela deux jours avant la prĂ©rentrĂ©e, devant trois ou quatre travĂ©es de pitres approximatifs et d’hĂ©miplĂ©giques du langage qui se foutent et se mĂ©tafoutent de votre didactique Ă  la knock-moi-le-creux et qui passent leur temps Ă  vous provoquer et Ă  vous tester parce que vous ĂŞtes « le nouveau », celui qu’on observe, celui qui est surveillĂ© comme un Ă©lève ; puis, neuf mois plus tard, vous voilĂ , rejetons titulaires de la fonction publique, les jouets d’un hasard de points susceptible de vous cracher comme un dĂ© de Lille Ă  Nice en passant par Versailles (et je ne parle pas du château) voire pire : par Chaumont, baladĂ© d’établissements en Ă©tablissements, de quinze jours en quinze jours, mĂŞme si vous n’êtes pas motorisĂ© et plongĂ© en pleine diagonale du plus que vide : un collège, deux maisons, une route caillouteuse et tout autour : rien, le nĂ©ant absolu, la boĂ®te crânienne Ă  Lalane (dixit Pierrus Desprogius) ; vous voilĂ  (Cheese !) TZRNTP.1, cĂ©libataire, Ă©reintĂ©, sans le sou et dĂ©pressif, logĂ© dans un 11m²54 Ă  458€37/mois (sans les charges : eau, gaz, EDF, poubelles ; et sans les frais annexes : essence, entretien d’une voiture qui va rouler trois vies en moins de deux mois, tĂ©lĂ©phone, meubles si vous n’avez jamais eu d’appart Ă  vous seul, et billets de train pour retourner dormir de temps Ă  autre chez vos parents pour visiter le beau-père cancĂ©reux, la mère tragique et la petite sĹ“ur plongĂ©e dans une dĂ©licate crise d’adolescence et laissĂ©e Ă  elle-mĂŞme par un grand-frère balancĂ© Ă  quelques 400 kilomètres) entre un Ă©vier qui glougloute et une horloge qui tictaque, sans internet, sans canal + et sans Ă©lèves mĂŞme pour certain – et une tapisserie jaune-fumeur arrachĂ©e par endroits sur laquelle on peut difficilement dĂ©crypter de temps Ă  autre de curieuses runes dysorthographiques : Nik lĂ© prof ou encore FermĂ© 1 Ă©col, ouvrĂ© d caserne est d club 2 foot !, etc.

 

            Bon, je caricature, hein ? Vous l’aviez compris : je n’ai pas le compassiomètre à zéro, ni même le dépressiomètre d’ailleurs. Et pour tout dire : je me sens bien. Même dans la région la plus froide de France. Même jeté dans une zone d’une centaine de kilomètres carré. Même sans internet. Même seul.

            Toutefois, il faut que vous ayez tout de même en tête les difficultés pratiques qu’il y a à être nommé TZR, et notamment en tout début de carrière. Je ne vous parle pas en tant que syndicat (je ne suis pas syndicalisé) mais en tant que collègue de galère qui vit en grande partie ce qui a été énoncé (exagérément parfois) plus haut. Non seulement vous aurez à faire preuve d’organisation pour vous loger dans votre nouvelle région mais vous aurez aussi à affronter d’autres situations autrement plus complexes.

            Déjà, dans un premier temps, dès que vous prenez connaissance de votre nouvelle affectation : appelez le collège et surtout le principal et faites-lui part de votre situation. Il s’arrangera (en règle générale) pour vous entretenir téléphoniquement (au lieu de vous faire venir jusqu’au collège) et pour vous libérer le lundi matin ainsi que le vendredi après-midi dans votre emploi du temps pour que vous puissiez repartir chez vous. Il peut même vous donner des tuyaux pour votre installation, voire vous trouver un logement de fonction s’il en reste.

            Notez qu’il est fort possible que vous ne rencontriez jamais votre principal. « Pourquoi ? », entends-je au fond du pavillon gauche de mon oreille droite. Je m’explique : en tant que TZR, vous ĂŞtes rattachĂ© Ă  un Ă©tablissement situĂ© dans une zone dĂ©finie dans laquelle vous ĂŞtes susceptible d’opĂ©rer un remplacement Ă  n’importe quel moment de l’annĂ©e ; ainsi, il est probable que vous soyez envoyĂ©, dès le premier jour de septembre, dans un autre Ă©tablissement (collège, lycĂ©e, voire lycĂ©e professionnel) et ce pour le reste de l’annĂ©e scolaire.

            A contrario, vous pouvez très bien arriver dans votre établissement de rattachement, prêt à en découdre avec qui que ce soit, gremlins, guignols de derniers rangs, timides du premier, bâfreurs hâtifs de phrases agrammaticales, vertébrés gesticulateurs précoces, handicapés des autres, et ne vous retrouver que seul, dans la salle des profs, sans élève et sans copies à corriger, à écrire des conneries que personne ne lit sur un blog on ne peut plus pédagogique que tout le monde visite. Dans ce cas, restez calme. Apprenez à connaitre l’équipe pédagogique, faites le tour du propriétaire, prenez connaissance du fonctionnement de cette machine administrative qui en désesgourde plus d’un et plus d’une, puis allez sereinement constituer un emploi du temps (car il faut impérativement que vous passiez vos 18h d’inutilités dans l’établissement) auprès du principal en l’assurant de votre volonté d’assister les collègues. Vous aurez du soutien, de l’accompagnement aux devoirs, de l’approfondissement (certains élèves curieux en sont friands), voire des heures de CDI. Vous êtes libre de refuser cette dernière proposition, sachez-le.

            Il ne faut pas oublier une chose : vous ĂŞtes professeur. Si vous vous retrouvez dans cette situation (TZR sans poste), vous verrez dans le regard des gamins, qui ne vous connaissent pas, une certaine curiositĂ© lĂ©gèrement irrespectueuse : après tout, ils ne savent absolument pas quel est votre statut et risquent de vous confondre avec un surveillant ou avec un administratif. Faites attention. Lorsque je suis arrivĂ© dans mon Ă©tablissement de rattachement, sans poste, et donc sans Ă©lèves, je me suis portĂ© volontaire pour accompagner les sorties de rentrĂ©e ; une fois, j’ai grondĂ© un jeune sixième et l’ai enjoint Ă  venir auprès de moi, il m’a tout de mĂŞme dit : « Je le fais, mais en l’honneur de qui ? Un prof ou un surveillant ? ». Rien de bien grave, mais cela m’a mis tout de suite dans le bain : il fallait que TOUS les Ă©lèves prennent conscience que j’étais un prof et qu’ils Ă©taient susceptibles de m’avoir dans l’annĂ©e et que, par consĂ©quent, ils devaient me respecter (ce qui ne veut pas dire Ă©videmment qu’ils ne doivent pas respecter les surveillants ou les administratifs, entendons-nous bien). Aujourd’hui encore (nous sommes mi-octobre), les Ă©lèves me dĂ©visagent et hĂ©sitent Ă  me dire bonjour avec un sourire large comme l’Afrique mĂ©ridionale lorsque je traverse la cour pour me rendre Ă  la cantine. Bon, il est vrai qu’avec mes tristes yeux clairs cernĂ©s de fatigue, mon pâle maigre visage et ma silhouette sombre et inquiĂ©tante de jeune-vieux Ă  la dĂ©marche mĂ©canique, je ne peux que dĂ©gager un charisme d’une noirceur sans pareille si bien que les Ă©lèves me craignent comme la peste sans me connaitre, mais quand mĂŞme…

 

            Sinon, pour revenir à des réalités infiniment plus triviales que mon individu : notez bien qu’il est possible d’obtenir une aide « d’installation » selon certaines conditions bien sûr. Lisez donc les démarches à suivre ici. Celle-ci peut permettre à certains qui se sont vidés la panse boursière pour visiter la région dans laquelle ils sont affectés, trouver un appartement, payer la caution, saigner le premier mois de loyer, se meubler, ou louer un camion afin d’opérer un déménagement de vecteur Lille-Nogent par exemple, de se renflouer quelque peu. Cette aide varie en fonction des académies. Veillez à bien garder les justificatifs (notamment lorsque vous louez un camion ou lorsque vous achetez des meubles), car ils peuvent vous être demandés lors de la construction de votre dossier.

           

            Le TZR c’est un peu le sous-fifre, le bouquet-mystère d’un établissement. Pour vous faire part de mon exemple : je n’ai toujours pas de clef pour ouvrir les salles du premier étage dans lequel j’effectue les quelques 100 % de mon service ; je suis par conséquent amené à aller de collègue en collègue pour que quelqu’un vienne me dégonder serrurement une porte. Et souvent, je choisis moi-même la salle en fonction des disponibilités de l’étage, vu qu’aucune véritable salle n’est claire-et-nettement affectée à mes horaires de soutien. En ce qui concerne la photocopieuse : cette année, no soucis, car je n’ai pas à lutter gladiateurement dans les couloirs de l’administration pour obtenir un code de 12 chiffres et 17 lettres, puisque tout à chacun peut à son gré l’utiliser sans chercher à obtenir de toutes ses forces un compte particulier au préalable. Cependant, figurez-vous que lorsque vous arrivez dans un établissement pour quinze jours seulement, on ne vous file pas toujours un code photocopieuse perso. Vous n’êtes que de passage. Il faut par conséquent s’adapter plus que très vite : reconnaître les lieux, les classes, prendre la température de l’ambiance anale du collège ou du lycée, etc. D’ailleurs, ne faites pas attention si certain collègue vous toise de haut et ne vous parle pas du tout. Vous n’êtes que de passage : pourquoi gaspiller de l’énergie à découvrir les différentes facettes et la variable sensibilité d’une singularité sur pattes qui ne fait que passer ? Et puis il y a les profs timides, les profs ancrés dans leurs habitudes de prof, les profs grognons, les profs trop profs pour bavasser avec un prof encore trop étudiant à leur goût, etc.

            En outre, il faut ĂŞtre au point sur n’importe quel sujet de sa discipline. Lundi, vous commencez au collège une sĂ©quence sur Le Roman de Renart dont vous abordez prioritairement la dimension parodique et une sĂ©quence sur “l’automne” en poĂ©sie (vous n’avez Ă©videmment pas choisi ni les sujets ni les Ĺ“uvres) ; mardi, vous ĂŞtes en lycĂ©e, Ă  autopsier des articles de L’EncyclopĂ©die le matin, et Ă  Ă©voquer les affres de la tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© l’après-midi ; mercredi, vous passez deux heures Ă  corriger une interro que vous n’avez mĂŞme pas faite ; jeudi, vous… Dur, dur. D’autant plus que vous avez l’agrĂ©able statut de celui qui vient combler ces joyeuses heures de non-cours-car-le-prof-est-absent ou de celui qui ramène sa fraise de soutien dans un emplacement rĂ©servĂ© Ă  l’étude… euh… Ă  la dĂ©tente.

 

            Bref, être TZR, ce n’est pas une partie de plaisir, sachez-le. T’es Zorro ou Rien. Celui qui saura s’adapter, s’organiser, prendre à bras le corps les complexités de son statut, qui saura intéresser malgré tout les élèves et qui saura s’intéresser lui-même dans ses heures de doute, de solitude ou de réflexion intense entre l’évier qui glougloute et l’horloge qui tictaque pendant lesquelles inflexiblement il se dit : « Je ne sers à rien, je ne sers à rien, mais je suis utile… ». Ne perdons pas courage : TZR ce n’est pas toute la vie. 6 ou 7 ans seulement, en moyenne.  

             

           

 

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Quand Desproges zeugme, le prêtre et la pitre rient (2ème partie)

     L’histoire prĂ©cĂ©dente nous enseigne Ă©galement que le zeugme est une figure de style très mĂ©connue - et notamment parmi les Ă©lèves de sixième. C’est pour cela que, reprenant mes lectures de Desproges, j’ai souhaitĂ© Ă©crire un post sur ce trope trompeur (je parle du zeugme Ă©videmment et non de ce fameux pseudo-comico-Ă©criveur reconnu pour son intolĂ©rance, son mĂ©pris de la race humaine et son espèce de kyste de beauté affreux qui pendait au-dessus de son appendice nasal). 

     Pierre Desproges (1939-1988) est passĂ© maĂ®tre dans l’art de la zeugmatique. Si jamais vous le croisez un jour dans la rue, mĂŞme si, je vous l’assure avec pudeur, il y a peu de chance que cela arrive Ă  qui que ce soit - non pas que je ne souhaiterais guère que cela advĂ®nt mais si jamais cela se produisait et que cet Ă©vĂ©nement extraordinaire soit avĂ©rĂ© et attestĂ© avec certitude (et je ne parle pas de la certitude du doute), je serais prĂŞt Ă  fĂŞter Pâques sans mĂ©dire les cloches et sans manger de chocolats suisses et je crois mĂŞme que je serais prĂŞt Ă  ne plus rire bĂŞtement lorsque j’entendrais quelqu’un murmurer dans un silence Ă©tourdissant de mĂ©ninges enfumĂ©es de concentration fumiste : “Esprit, es-tu lĂ  ?” -, sachez qu’il se dĂ©crit lui-mĂŞme ainsi (je prĂ©fère vous le dire afin que vous ne soyez pas effrayĂ© par cette heureuse rencontre) :

” (…) Et que vis-je en ce miroir ? Ca ! Cette figure ? Cette tronche. Cette sale gueule. Cette trogne mafflue au regard somnolent de chien de bistrot.

     Ce mufle aux joues molles sur le point de dĂ©gouliner en fanons bloubloutants pour notaires balzaciens. Ce pif oblong comme un paf mou. Et cette bouche ! Cette bouche trop mince de moine Ă©grillard sur ce menton bleuâtre et grossièrement fendu. Ca, des fossettes ? Dirait-on pas plutĂ´t le cul rapeux d’une truie naine Ă©mergeant d’une fissure tellurique encore mouillĂ© du sang des morts ?

     Et cette chose-là (il montre un grain de beauté entre ses yeux), cette chose marronnasse et grumeleuse posée pile au milieu de ce visage fripé, comme une cerise avariée sur un gâteau de la veille.

- C’est un grain de beautĂ©, dit mon dermatologue.

Je l’ai fait rĂ©pĂ©ter :

- Un grain de quoi ?

- De beautĂ© ! (il pouffe)”

     Je ne garantis pas que ce soit le meilleur dermato de Paris. (…) Je ne dis pas que c’est le genre à se gratter l’entrecuisse pendant les consultations. Ah non ! Parfois il s’arrĂŞte pour s’Ă©jecter les comĂ©dons.

     Mais enfin tout de mĂŞme : un grain de beautĂ© ! Je l’ai montrĂ© Ă  mon ami LĂ©on Schwartzenberg qui n’est pas de cet avis. Sans vouloir m’alarmer, il m’a tout de mĂŞme proposĂ© l’euthanasie. (…)”

     Extr. Textes de scène, “Le miroir”, Ă©d. du Seuil, 1988, P. 112-114.

 

     J’espère que ce portrait ne vous Ă©pouvante pas. De toute façon, si vous voyez apparaĂ®tre au coin de la rue cette silhouette de 50 piges et toutes ses dents et tout son cancer, ce n’est pas ce portrait lĂ  qui m’Ă©pouvanterait, moi… Pouf, pouf… Finalement, on pourrait mĂŞme penser qu’il a une face de zeugme. Ou bien plutĂ´t en fait une tronche azeugmatique dans le sens oĂą, ainsi que l’ordonnancement sauvage de sa brune chevelure,  elle a dĂ» mal Ă  faire preuve de coordination voire d’ordre tout court.

 

     Bref, revenons Ă  nos moutons. Il faut savoir qu’il existe deux formes de zeugme :

1) le zeugme syntaxique lorsque le terme ellipsé est toutefois utilisé dans le même sens. Nous pouvons trouver des exemples parmi les plus éculés de la langue française et des manuels de rhétorique :

* “L’air Ă©tait plein d’encens et les prĂ©s de verdure”, Victor HUGO encore. 

* “Il croyait Ă  son Ă©toile et qu’un certain bonheur lui Ă©tait dĂ»”, AndrĂ© GIDE.

2) Le zeugme sĂ©mantique qui renvoie Ă  la coordination de deux ou plusieurs complĂ©ments qui se situent Ă  des niveaux diffĂ©rents, l’un concret, l’autre abstrait par exemple. De très nombreux exemples Ă©maillent la littĂ©rature et notamment celle de Desproges :

*  ”VĂŞtu de probitĂ© candide et de lin blanc”, Victor HUGO, “Booz endormi”. 

* “Il s’enfonça dans la nuit et un clou dans la fesse droite”, Pierre DAC.

* “Prenant son courage Ă  deux mains et sa winchester de l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche”, Pierre DESPROGES.

* “Après avoir sautĂ© sa belle-soeur et son repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane”, Pierre DESPROGES.

* “Je sens bien depuis quelques temps que je m’essouffle trop bruyamment, anormalement, dans certains escaliers trop raides ou dans certaines femmes trop molles.”, Pierre DESPROGES.

* “En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie”, Pierre DESPROGES.

*

 

     La diffĂ©rence, qui est de taille, entre ces deux formes de zeugme, tient principalement Ă  la dimension proprement comique du zeugme sĂ©mantique. Alors que le zeugme syntaxique s’inscrit davantage dans une espèce d’Ă©conomie langagière (par l’ellipse d’un verbe), celui-lĂ  participe d’un maniement plutĂ´t ludique, comme un clin-d’oeil, de la langue et instaure un climat de complicitĂ© entre le lecteur et l’auteur. C’est certainement pour cela que c’est une figure de style très prisĂ©e non seulement par les Ă©crivains (Schopenhauer, Hugo, Flaubert, PrĂ©vert …) mais aussi par les humoristes.

     D’ailleurs, nous pourrions parfois presque le rapprocher de ces Ă©numĂ©rations dĂ©sordonnĂ©es dont on retrouve Ă©normĂ©ment d’exemples frappants et frappeurs chez Desproges (une fois de plus) :

* (J’ajoute la liste en dĂ©but de semaine, promis).

 

       Maintenant, Ă  vous de jouer ! J’ai moi-mĂŞme glissĂ© des zeugmes dans ce que j’ai Ă©crit. Essayez d’en Ă©crire par vous-mĂŞme, vous verrez, c’est marrant :-) D’ailleurs, envoyez-les moi, je les lirai avec plaisir. 

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On m’a dit que des juifs se sont glissĂ©s dans la salle…

 

    

     C’était un lundi, début d’après-midi radieux, une brise légère caressait à peine les cimes des arbres les plus élevés. Les mésanges, les rouges-gorges et les pigeons sifflottaient gaîment le thème (si enjoué) de l’étrange symphonie praguoise, les yeux dans les yeux, et se tenant amoureusement par les prémisses de l’aile. Je traversais la cour du collège, d’une démarche vive et chalheureuse, les cheveux zéphyrés d’embruns printaniers, et le sourire aux lèvres, accompagnant nonchalamment le chœur papagénien qui libidinaient, la plume innocente, dans les branches vertes toute souples de fruit et dans la naïveté prégnante du bonheur originel. C’était Tunis, mais à Nogent.

            J’arrive, vainqueur, devant la salle des professeurs. Je franchis le seuil, tout frais encore du jour qui jonquille jubilamment à l’extérieur, et fixant mystérieusement  l’ensemble des enseignants présents dans la pièce, je lance avec force gravité : « On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle… ». Silence. Chaque geste, chaque activité, chaque mot est suspendu. Le café déborde la tasse, le bras tremble d’immobilité, la paupière est transie d’ouverture. Je garde le sourire et me jette sur un siège en poussant un petit soupir. Encore une journée sans humour.

            Une mésaventure semblable m’est arrivée en classe. Je venais d’aller chez le coiffeur (vu la coiffe qu’il m’avait faite, je ferais mieux de dire que j’étais allé au coiffeur) – avec lequel j’ai quand même longuement discuté (il faut dire qu’il discutait tout seul car je préfère surveiller son coup de ciseaux dans le miroir) de la famine dans le monde, du dérèglement mécanique de la machine climatique et de la machine à café dans la salle des profs, du mariage controversé du Prince des impôts, du sport et de l’adultère, ou encore du dernier championnat du monde de pétanque belge, alternant considérations péremptoires-métaphysiques et blablasseries absurdo-futiles. Surtout ces dernières. Bon, reprenons, je m’éloigne. Où en étais-je ? Ah oui : je m’installe derrière mon bureau, une main se lève : « M’sieur, vous êtes allé chez le coiffeur ? ».

            Là, je prends un air sérieux, et je vous confesserais que la pâleur éthique de mon épiderme soulignée par la blondeur de mes épis et la clarté de mes cernes yeux éreintés par une nuit d’éreintement et une matinée d’élucubrations tétracapillobotomisées, renforçaient mon propos : 

« Non, je n’ai pas coupé mes cheveux, Kelly. Je les ai perdus. Je suis atteint d’un cancer incurable. Comme Desproges, comme Pierre et Marie Curie, comme Corky. J’ai appris cela hier soir… alors si vous pouviez vous tenir à carreaux aujourd’hui… (Ils avaient l’air quelque peu agités ce jour-là) »

Je peux vous certifier que le cour se passa bien, et dans une tranquillité telle qu’on eut dit que mes élèves m’enterraient du regard.

            Je fus copieusement insulté par les parents quelque temps plus tard, lorsqu’ils réalisèrent concrètement que j’avais encore des cheveux sur le crâne et que je n’étais pas encore sur le point de mourir de la laide mort – même si vivre, mes amis, c’est manquer à chaque seconde de perdre la vie.

 

            L’Homme est un animal (et surtout la femme en fait) qui manque d’humour. Mais je ne parle pas de n’importe quel humour.

 

            D’après vous, quel est le point commun entre un fossoyeur pervers qui déterre des crânes à tûe-pelle, un optimiste naïf paumé au beau milieu d’un superbe tremblement de terre et de chair sanglante, un grognon exécrophile mangeur et mangé de crabes, ou encore un escrimeur insatiable fan de tango et de sangria  ?

-  Une irrésistible propension à l’imbecillité ostentatoire ?

- Non, mais c’est bien essayé…

- Euh… Une concupiscence démesurée, un priapisme constant ?

       Vous y êtes presque… à un chouïa de iota du quart de la moitié d’un fragment de bribes de réponse. Bon, allez, on ne va pas tergiversouiller et attendre que Glinglin réssuscité soit canonisé à Lourdes-city ou qu’un mathématicien doté d’une patience extraordinaire et d’un ordinateur infaillible trouve le palindrome du ô combien épouvantable nombre 196,  je vous offre la réponse : vous savez, ignares ruminants du rire, ongulés des zygomatiques, on associe généralement l’humour à ce qui est léger, drôle, comique, zéro-prise-de-tête, même si parfois c’est à mourir de rire. On (qu’emploie-je cette troisième personne dans laquelle je m’inclue implicitement ?), VOUS le réduisez trop souvent à un trait d’esprit, à une bonne blague, une blagounette de comptoir, éclats de rire des fins de soirée arrosées entre amis… Mais tout ceci… Toute cette débauche d’apertures labiales et d’exhibitions blancodentaires… Ce n’est qu’éluder plus ou moins adroitement la puissance cathartique et la gravité trounoirdesque de l’humour.

     Je ne sais plus qui entre Aristophane et Zorro a dit un jour (de pluie sur Nogent en Bassigny certainement) :

“L’humour est chose grave, c’est la chose la plus grave, c’est la seule chose grave, car s’il est véritablement déclenché et véritablement compris, il embrasse tout de l’humaine grandeur et de l’humaine détresse.”

 

     Je suis à une fenêtre, la pluie tonne en trombes goutelettes sur les toits transis d’hiver précoce, et je repense à “cette fulgurante éclaboussure [d'un] gai désespoir” (Pierre Desproges in “Ma femme a de l’humour”, Textes de scène, éd. Points, P. 33)  qui effraye tant les uns et enchante tant les autres comme les quelques trois mille deux cent quarante huit pages et demi d’A la recherche du temps perdu. Si l’humour est la chose la plus grave, que penser de l’humour noir ? Nombreux sont ceux qui ne le supportent même pas, qui froncent les sourcils, craquent en colère et fondent en incompréhension… Les deux anecdotes précédentes en sont d’illustres exemples.

 

     De même que tout ce qui brille n’est pas de l’or et que tout or ne brille pas forcément, tout ce qui se rattache plus ou moins loin à l’humour ne fait pas nécessairement rire et tout ce qui fait rire n’est pas fondamentalement de l’humour.

     Bien souvent même, tel trait d’humour ne fait rire personne et telle allusion, que nous pensions irrésistible, a crispé les zygomatiques au point de faire de certaines bouches, de goût pourtant, de véritables bouches-dégoût. Evidemment, ce calembour paronomastique confirme avec une facilité déconcertante ce qui a été énoncé juste avant. L’humour noir, funambule grotesque et sublime, vacille de Charybde en Scylla, embrassant d’une lèvre l’infini et de l’autre le néant - allez savoir si l’infini du rire est plus à craindre que l’infini du rien…

     D’ailleurs, si l’humour reste dans son acception la plus large un synonyme de drôle, de comique, de vif, d’insolite, si bien que n’importe quel bipède à grande gueule qui agite exagérément son bedon rigolard sur le tréteau des moutons afin d’arracher tant bien que mal des bananes de dents à des singes déprimés soit appelé un humoriste, l’humour noir est fondamentalement paradoxal.

     Un humour noir est un oxymore, au même titre que ce soleil noir qui palpite le coeur de certains pensifs. Est-ce à dire à la suite d’Henri Morier que “C’est un humour qui manque d’humour” ? N’est-il pas, a contrario, l’Humour par excellence ?

   

 

     Allez, une petite question à 3563 euros pour détendre une atmosphère on ne peut plus délétère :

“Parmi cette liste de mots, cherchez l’intrus : métastase, schwartzenberg, chimiothérapie, avenir” (Dixit toujours notre bon vieux mort… Et oui, Pierrot Desproges!).

Ne riez pas, ce n’est pas si facile.

 

     Si vous avez brillamment franchi cette première étape, compliquons légèrement votre tâche (je vous vais surbûcher, hein ?) : « Comment les habitants de Tchernobyl comptent-ils jusque 33 ? ». Notons au passage qu’ « il n’y a pas loin de cher Nobel à Tchernobyl » (remarque extrêmement pertinente du Zeugme ambulant).

      Et si, ô dieu comment est-ce possible, que Tu m’écartèles, Divine Comédie de la scène de Saint Mon Luc, et éventuellement le plus loin possible et de ma femme, et de mon patron, et d’un concombre, qui n’ont pas nécessité de me voir en pareille déconfiture, si vous avez su répondre à cette deuxième insollubilissime interrogation, peut-être pourrez-vous tenter de m’expliciter le plus clarissimissimement omnipossible ce que c’est que cet humour du Drame…

 

     La hyène faucheuse, éthique rigolarde béate de béance, rire aux crimes et hilarde à biner ; la maladie, la vieillesse, l’interminable agonique souffrance ; les shoahs anciennes et à venir (et oui il y en aura d’autres, ne vous inquiétez pas… Peut-être même serez-vous au premier rang de cet hilarant spectacle J) ; l’absurde superfluité d’une existence où les vieux chient sous eux et où les jeunes se chient sur eux : l’humour noir croît sur du néant, il prend racines où Dieu prend pissenlits. A vrai dire, ce n’est pas un humour de cimetière, c’est bien plutôt, et paradoxalement, un droit à l’existence, un art d’être-au-et-dans-le-monde, une brève haletance cathartique qui permet à celui qui joue de cet éclat de pénombre dans un écrin de sérénité de se délivrer délicieusement de certaines représentations inquiétantes et dégradantes de l’être-en-vie.

     « Révolte supérieur de l’esprit » affirme André Breton (dans son Anthologie de l’humour noir) ; « déplacement d’un principe de réalité [particulièrement difficultueux] vers un principe de plaisir » explique Freud (le célèbre exemple du pendu qui, condamné un lundi matin, et apercevant l’échafaud au loin, s’exclame devant le bourreau : « Voilà une semaine qui commence bien ! » J) ; bref, pour mettre tout le monde d’accord, écoutons le grand sage Ionesco : « Prendre conscience de ce qui est atroce et en rire, c’est devenir maître de ce qui est atroce ».

Caprice de Goya

     L’humour noir est indéfinissable dans le sens où il est sans véritable limite. Qui plus est, il est protéiforme non seulement en fonction des individus mais aussi en fonction des époques. Il touche tous les sujets, sans discernement aucun, et toutes les formes d’expression : Goya, Bosch en peinture ; Buñuel, Hitchcock, Dellamorte Dellamore (« Ah ! Enfin le mauvais temps …») au cinéma ; Franklin et certains auteurs de « Fluide glacial » dans la Bande-Dessinée ; Swift, De Quincey, Wilde, Flaubert en littérature ; de nombreuses bulles de caricature ; etc. Et encore nous pourrions, je crois, poursuivre encore et encore… Je vous invite d’ailleurs à agrémenter cette liste non-exhaustive d’exemples supplémentaires.

une petite blagounette...

Je ne sais si cet humour est universellement partagé mais il est universel. Même s’il ne fait pas rire tout le monde par ailleurs. Il participe de cette « jouissance des mots » et de cette ré-jouissance de l’existence dont parle Martin Page dans son article intitulé « La jouissance des mots » (in Le Magazine littéraire, « L’Humour, cette insoutenable légèreté des lettres », N°477, juillet-août 2008, P. 76-77) ; fermez la bouche et ouvrez grand les esgourdes :

« La proximité entre humour et sexualité est grande. Nous suons, nos papilles se dilatent, notre cœur bat plus fort, notre bouche s’ouvre comme si nous nous apprêtions à dévorer un fruit mûr, notre langue apparaît, rouge et avide, nos phéromones se dispersent. Enfin, nous touchons le bras de notre voisine. On se tromperait de croire que cela n’est qu’une affaire de langage. Spirituel et physique, l’humour se transmet par les yeux, les mains, les expressions, les gestes, le mime. Tout le corps est convoqué. (…) [L’Humour] c’est la sexualité même. Par l’humour, nous introduisons le sexe dans les mots. Ils se touchent, se frottent, s’embrassent, se mêlent. Un rapport sensuel se crée entre des phrases et des concepts qui, a priori, n’ont rien à voir. Des couples se forment entre éléments qui, habituellement, ne se rencontrent pas ». Femme qui rit, femme à moitié dans son lit (de mort ?).

Eros, Thanatos…

            Finalement, double gain de plaisir à y regarder de plus près… Plaisir métaphysique¸ pieds de nez au Destin, à la Mort, à l’Absurde, au pourrissement ultime de notre chair. Et plaisir sexuel dans cette jubilation du mot, de la langue, et dans cette promiscuité que nous offre brièvement cet instant curieux où des lèvres se crispent ou se donnent. Auxquels plaisirs s’ajoute parfois ou la joie de provoquer ou la joie de partager complicément une répartie particulièrement bien soufflée. Ah ! converser de cette charmante bouche d’ombre qui s’ouvre un jour pour ne plus jamais nous recracher avec un détachement et une quiétude et une stoïcité proprement lao-tseuïenne, et avec une telle froideur d’apparat que parfois je crois neiger de mépris !

            Et pourtant, l’humour noir reste un rire discuté, souvent remis en question et parfois même censuré, eu égard à sa fonction cathartique qui participe à la libération des tabous et des fatalités humaines. C’est un humour sans limite mais délimité.

On ne rit plus des juifs de la même façon depuis la deuxième guerre mondiale. Et pourtant on ne peut pas dire qu’ils ont eu une attitude franchement sympathique à l’égard du régime nazi…  Il y a eu un avant et un après Shoah… Il vaut mieux en rire qu’en pleurer, non ?

Repensons à la censure durant le régime de Vichy de L’Anthologie de l’humour noir de Breton ; à Desproges conspué durant l’un de ces one-man-show ; au procès mené contre Dieudonné au début des années 2000 ; aux critiques parfois virulentes de certains sketchs de Stéphane Guillon (dernièrement une chronique sur les jeux para-olympiques) ; au silence de la salle des profs lorsque je m’exclame indifféremment « On m’a dit que des juifs se sont glissés dans la salle… » ; ou encore ce jeudi 9 octobre 2008, le procès remporté par les parents de Grégory Lemarchal contre Frédéric Martin qui avait dans un sketch réduit le chanteur à sa seule maladie (« Comment vas-tu Mucoviscidose aujourd’hui ? – Bah, bof, rien ne va, tout s’en va. » [Ceci est un dialogue fictif]). Bref, je n’ai rien inventé, je n’ai pas même avancé d’un pas, tout est résumé dans cette seule question : « Peut-on rire de tout ? ». Rire, c’est indéfinissable.

            Et pour tout dire, si on observe attentivement les auteurs choisis par Breton dans son anthologie, que penser de ces hommes qui sont drogués (Baudelaire, De Quincey, Rimbaud), alcooliques (Poe, Jarry), qui se sont suicidés (Vaché, Roussel) ou qui sont devenus fous (Swift, Sade, Niestzche) ? Décidément, il n’y a rien de drôle à parler d’humour.

Final en douceur

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Quand Desproges zeugme, le prêtre et la pitre rient (1ère partie)

 

     Zeugme, ou zeugma pour les grĂ©copuristophiles, est un Ă©trange mot. Qui rapporte au moins vingt points au scrabble et beaucoup plus si l’on parvient Ă  le disposer sur la case “mot compte triple”. C’est Ă©galement un mot reconnaissable entre tous pour les cruciverbistes, aux dĂ©finitions flĂ©chĂ©es suivantes : “Attelage hugolien”, “coordination syntaxique particulière”, et caetera. Je me passerai Ă©videmment de mentionner l’importance que ce terme exerce sur l’ensemble de la LittĂ©rature : il est Ă  la Grande RhĂ©torique ce que l’omĂ©ga est Ă  notre Barbu-suromnipotent-qui-tripote-les-nuages-roses-cĂ©lestes-tout-en-matant-l’Human-Reality-Show et ce que l’horripilante onomatopĂ©e “zzzzz” est au petit Larousse illustrĂ©. Eh oui : la rhĂ©torique commence dans l’abĂ®me et se finit en zzzzeugme de poisson.

     Vous imaginez bien : rien de bien drĂ´le dans le monde des zeugmurges, des zeugmophiles et des prisonniers de guerre chinois. Et pourtant…

 

     La dernière fois, le soleil cognait dur sur les vitres de la salle de classe et mon poing ferme sur le fragile bois grinçant de mon bureau, lorsqu’un de mes dĂ©licieux sixièmes me demanda du haut de sa voix perchĂ©e sur une voix perchĂ©e sur une voix de contre-ut insupportable : “M’sieur, m’sieur, C’est quoa un zobm ?”.

     FrappĂ© d’une stupĂ©faction aussi soudaine que curiosoĂŻde face Ă  une telle objurgation Ă  la culture et au savoir de notre tendre belle chère LittĂ©rature, je lui demandai Ă  mon tour, tout de tact vĂŞtu : “Un zeugme, tu veux dire, Dylan ? (Ils s’appellent tous Dylan, Brandon, Michael, ou pire KĂ©vin, de toute façon).

     - Oui, m’sieur… parsqu’hier soir, je me suis fait eng… disputĂ© par mes parents parsque j’ai entendu maman dire Ă  papa ChĂ©ri, il est couchĂ©, j’peux voir ton zeugme ?”

     Je peux vous dire que tous les gamins avaient suspendu leurs futilitĂ©s en attendant que je rĂ©ponde Ă  cette irrĂ©sistible interrogation, que je qualifierai volontiers - et je pèse mes mots et mon stylo-plume qui commence Ă  se faire lourd - de mĂ©taphysique. Je pris une grande bouffĂ©e d’air pur climatisĂ© et je leur fis signe de s’asseoir toutes et tous autour de moi. Un silence de charogne rognĂ©e par les mouches prit entière possession de notre ronde mystĂ©rophore.

     Ma rĂ©flexion Ă©tait profonde : allais-je leur indiquer la dĂ©finition du tout petit Larousse (”Terme de rhĂ©torique signifiant coordination de deux ou de plusieurs Ă©lĂ©ments qui ne sont pas sur le mĂŞme plan syntaxique ou sĂ©mantique”) ou bien celle du tout aussi petit Robert (”Construction qui consiste à ne pas Ă©noncer de nouveau, quand l’esprit peut les rĂ©tablir aisĂ©ment, un mot ou un groupe de mots dĂ©jĂ  exprimĂ©s dans une proposition immĂ©diatement voisine”) ? 

     Je pris subitement conscience (en quelques millièmes de seconde Ă  l’Ă©chelle du boson de Higgs, je le confesse) de la portĂ©e d’un tel concept et de l’importance vertigineusement gothique-flamboyante de cette entreprise sĂ©mantico-Ă©pistĂ©mique. Je m’attelais donc Ă  cet acte de foi, Ă  ce don de soi, Ă  ce sacrifice Ă  la banlieue, Ă  l’inculture, Ă  la dĂ©pression la plus profonde et Ă  la singerie la plus humaine, que nous appelons encore (mais pour combien de temps, mon Dieu ?) : enseignement. 

     Je me vĂŞtis de ma plus suave voix doctorale : “Ecoutez, les enfants, je suis agrĂ©ablement surpris par cette question et par votre subite attention. Et je vais tâcher d’aller Ă  l’essentiel et au plus simple : je ne rĂ©citerai pas les dictionnaires ni ne vous assènerai le trop cĂ©lèbre “VĂŞtu de lin blanc et de probitĂ© candide” que plus personne ne comprend dĂ©sormais. Ce que voulait dire ta maman, Dylan, c’est qu’elle souhaitait coordonner son zeugme avec celui de ton papa…

     - Et c’est quoi coordonner, m’sieur ?… me demanda timidement une petite voix de jeune fille Ă©carquillĂ©e, Ă©garĂ©e dans cette ronde d’orbites Ă©tonnamment avides. 

     - Mais tu n’as pas appris ta leçon du lundi 24 avril 2008, Brenda ?!… m’insurgĂ©-je pĂ©tri de fureur. Allez, tous Ă   vos places, sortez une feuille blanche et vos mouchoirs… Kelly, ya ton nez qui coule d’ailleurs… Merci… Interro Ă©crite !”

 

     La morale de cette histoire ? Apprenez vos leçons pour comprendre ce que disent vos parents.

 

     la la la la

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Une petite minute d’inspectionnophobie

    

 

      Tout d’abord, bonjour Ă  toutes et Ă  tous, profs et profs, belges et belges, Ă©lèves et Ă©lèves (Merci Desproges!),

    

 

     Voici un titre plutĂ´t… Comment dire ? DĂ©s-accrocheur. Pour reprendre le vocabulaire typiquement lettresque : “anti-captatio benevolentiae“. Pourquoi ? De la mĂŞme façon que parler de la culture Ă  la tĂ©lĂ© engendre une diminution extraordinaire de l’audimat de toute émission lambda ; parler des inspecteurs (ou de l’inspection) Ă  des profs : ou excite nerveusement leurs mĂ©tastases au point d’en envoyer quelques uns Ă  la retraite, Ă  l’hopital ou au cimetière, ou les plonge dans un silence autistique qui n’augure rien de bon. C’est l’angoisse du prof, c’est l’agacement du prof, ce regard dans le fond de la classe qui vous replace subitement, quand bien mĂŞme vous pensiez ĂŞtre enfin derrière le bureau pour de bon, dans le corps de l’Ă©lève timide, perfectionniste, maladroit, taciturne, que vous Ă©tiez et que vous pensiez avoir oubliĂ©.

 

     Lorsque vous embrassez une carrière enseignante, vous savez pertinemment que vous allez passer 40 ans (environ) de votre vie Ă  ĂŞtre observĂ©, Ă  ĂŞtre criblĂ© de regards curieux ou joueurs, Ă  devoir faire face Ă  des orbites toute ronde ouverte parfois, toute close-fermĂ©e souvent. Vous le savez. N’allez pas dire le contraire. Moi-mĂŞme, Ă©lève plus que timide, cas social de la conversation il y a quelques temps encore, je le savais. Mais Ă  ce point lĂ , je dois vous dire, je ne m’en doutais pas…

 

     Aujourd’hui, je suis - non pas professeur  pas mĂŞme enseignant - je suis “Titulaire sur Zone de Remplacement NĂ©otitulaire Première annĂ©e”. Pompeux Ă  souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. A ce stade de ma Ă´ combien longue carrière, je n’ai eu qu’une seule vraie classe, et pourtant, et pourtant… J’ai Ă©tĂ© observé une dizaine de fois par une tutrice, Ă  quelques reprises par deux autres professeurs (durant les stages obligĂ©s par l’IUFM) et deux fois par des chargĂ©s de mission jouant le rĂ´le (pas toujours facile) d’inspecteur missionnĂ© par l’Etat pour Ă©valuer nos fameuses ”DIX COMPETENCES”. Et je viens d’apprendre, pas plus tard qu’hier (c’est tout frais), que je vais ĂŞtre inspectĂ© nĂ©cessairement cette annĂ©e. Quelque soit mon statut. Et mĂŞme si je suis un TZRNTP.1 blond aux yeux fort bleus.

 

     Wouah !… Le fond de ma classe, le tout-au-fond, celui oĂą pas mĂŞme les Ă©lèves n’osent s’aventurer puiqu’ils savent par expĂ©rience que ceux qui sont le plus derrière iront le plus devant quitte Ă  lĂ©cher de leur crayon ou le bureau ou le tableau ; le pro-fond de la salle dans lequel une lampe crĂ©pite rythmiquement au-dessus d’un vieux placard poussiĂ©reux que plus une clef n’ouvre ; le fond de ma classe, dis-je, est plus peuplĂ© qu’un abri atomique en temps de guerre, que la salle de permanence en temps de grève des profs, que la Suisse et le Super U de Nogent-en-Bassigny rĂ©unis en tant de promotion fiscale. J’en deviens parano. Dans la rue, tous les regards que je croise me semblent sombres, sourcilleux, prĂŞts Ă  analyser le moindre de mes mouvements et la moindre de mes paroles. Je suis tellement observĂ© que j’en viens Ă  douter de ma propre rĂ©alitĂ©. Je me tâte, je me pince, je me scarifie. Et le pire c’est que, souvent, je rĂ©alise ma concrĂ©tude brutalement, devant mon bureau, lorsqu’une Ă©lève, tout impressionnĂ©e, me demande avec sa petite voix surcastrĂ©e de crĂ©celle effrayĂ©e par les deux Ă©normes globules figĂ©s de la chouette juchĂ©e sur sa branche nocturne qui grinçotte hantĂ©ment : “M’sieur, c’est qui la dame aux grands yeux derrière ?”. Marre.

 

     Je ne suis pas sans ignorer que le prof est celui “qui parle devant”. Mais je me sens plus Ă  mĂŞme d’affronter le regard de nos chères petites tĂŞtes blondes plusou moins attentives et curieuses que de lutter contre ces orbites de nerfs figĂ©es comme des mĂ©rous devant une vitrine de thon garnie - et qui sont censĂ©es nous Ă©valuer.

 

     Attendez quand même ! Soyons un peu sensible aux mots. Ecoutez et dites doucement, et à cinq reprises, devant un miroir si possible :

“Je vais ĂŞtre inspectĂ©”

“Je vais ĂŞtre inspectĂ©”

“Je vais ĂŞtre inspectĂ©”

“Je vais ĂŞtre inspectĂ©”

“Je vais ĂŞtre inspectĂ©”

 … je suis sympa, je l’ai fait avec vous. Est-ce une expĂ©rience agrĂ©able ? Quels sentiments eprouvez-vous Ă  l’Ă©noncĂ© de ces trois brèves syllabes : INS-PEC-TE ? Quant Ă  moi, j’ai envie de me renifler les aisselles, d’examiner ma tenue vestimentaire, passer en revue la noirceur de mes chaussettes, cirer mes chaussures, couper les fourches de mes cheveux, me laver les mains dix fois avec un savon de Marseille et me brosser les dents mĂ©ticuleusement tout en vĂ©rifiant la vigueur et le teint de mon Ă©piderme. Pourquoi, me demandez-vous ? Parce que lorsque j’entends le mot “inspecter”, j’ai l’impression que l’on va m’ausculter, que l’on va observer si, hygiĂ©niquement, je suis capable ou non de tenir une classe. Une inspection, c’est un peu fort, non ?  Limite hautain.

 

     Ah ! Ces examinards impassibles quasimodĂ©s sur leurs scribouillis de programme comme des tonsurĂ©s penchĂ©s aurĂ©olamment sur leurs Divines Ecritures m’horripilent le cuir chevelu universellement. Je me sens Ă©lève. Inexorablement Ă©lève. Comme si on ne me faisait pas confiance… “Ah ! Celui-ci, il faut le garder Ă  l’oeil…” Allez-y, silhouettes surveillantoĂŻdes, explorateurs immobiles de fond de classe, fouinez-moi ! Fouinez-moi ! je n’ai rien Ă  cacher, ni programme, ni sĂ©quence, ni sĂ©ance : de toute façon, je ne fais rien en cours, je n’ai rien Ă  me reprocher.

 

     Bon, trĂŞve d’inspectionnophobie, car il faut bien savoir que les inspecteurs ne sont pas toutes et tous de mĂ©chantes personnes Ă©chassĂ©es sur leur frustration d’ex-très-très-mauvais-professeur-bouffĂ©-par-ses-Ă©lèves-en-dĂ©pit-de-la-perfection-admirabilissime-(que-je-ne-remets-nullement-en-question-pas-mĂŞme-en-cause)-de-leurs-incroyables-cours.

 

     Une inspection s’effectue en deux temps : tout d’abord, après avoir serrĂ© la pince onychomorphe et saluĂ© chaleureusement l’hĂ´te du jour, une phase d’observation, pendant laquelle, plantĂ© derrière sa table comme un fauve devant un troupeau de broutards attardĂ©s par le crĂ©puscule de la soif, l’inspecteur suit du regard, immobile et cependant omniprĂ©sent, tous les faits, gestes, paroles, rĂ©pliques, charybdes et scyllas, de l’enseignant, salivement attentif Ă  la moindre erreur, hĂ©sitation ou maladresse. Parfois, laissant un moindre rĂ©pit Ă  sa proie qui, de toute manière est supramĂ©taphysiquement piĂ©gĂ©e, l’inspecteur se plonge dans la lecture passionnante et lĂ©gère du cahier de texte et de tous les documents rĂ©alisĂ©s avec soin par le professeur. L’heure passe, la sonnerie retentit, la masse ruisselle par la porte volant en Ă©clats cartables, rires et bois. La deuxième phase commence. Cachez votre joie. Une heure d’entretien, d’interrogations (avez-vous appris votre programme ?), de rires et de larmes vous attend. Les politiques mĂŞmes vivent des entretiens plus sereins et moins agressifs. Vous ĂŞtes critiquĂ© tant sur le fond que sur la forme. PrĂ©parez donc votre rĂ©partie : rĂ©visez vos sĂ©quences, listez vos sĂ©ances, justifiez vos objectifs. Et surtout, soyez vous-mĂŞme, ouvert, amical, et prĂŞt Ă  dĂ©battre de tout avec le sourire et la conviction. S’il faut que vous reteniez quelque chose de cette minute d’inspectionnophobie aigĂĽe, c’est cela. Vous ĂŞtes inspectĂ©(e) ? Vous en ĂŞtes pâs moins homme.

 

     Et… quelque temps plus tard, vous apprenez couloirement que les notes pĂ©dagogiques (note sur 60 planchĂ©e par l’inspecteur et qui, ajoutĂ©e Ă  la note administrative sur 40 donnĂ©e par le principal, contribue Ă  l’Ă©valuation de tout professeur) sont arrivĂ©es. Les profs surgissent : “Alors ? Combien ?…” Combien ? Je ne le dirai pas… C’est ma note après tout, non ? Peut-ĂŞtre deviendrez-vous inspectionnophile patentĂ©e ?… :-(

 

 

     Attendez avant de partir, lisez ceci, je crois que c’est plus parlant que n’importe laquelle de toutes les minutes d’inspectionno-phobie/philie du monde tout entier :

 

I) EXTRAIT D’UN RAPPORT DE L’INSPECTEUR

     “M. x se propose de traiter pendant son cours de l’insertion d’un dialogue dans un rĂ©cit. Auparavant il expose clairement comment cette question s’inscrit dans la progression qu’il a prĂ©vue. Il procède ensuite Ă  un exercice au tableau Ă  partir d’un rĂ©cit qu’il y a fait figurer : deux Ă©lèves doivent y insĂ©rer oralement un court dialogue. A partir des rĂ©sultats obtenus il fait remarquer les changements de temps des verbes dans le dialogue et indique la nĂ©cessitĂ© de transcrire par Ă©crit les changements de voix perçus oralement. Il fait ensuite noter sur le cahier de chaque Ă©lève un court rĂ©sumĂ© indiquant les Ă©lĂ©ments Ă  retenir (ponctuation, temps des verbes). Enfin il termine par l’Ă©tude d’un texte extrait du Capitaine Fracasse qui, comportant de nombreux dialogues, lui permet de reprendre les Ă©lĂ©ments dĂ©couverts. Il fait, en conclusion, quelques remarques très pertinentes sur le “dosage” du dialogue dans le rĂ©cit.

     Dans l’ensembe, M. x s’exprime avec clartĂ© et rigueur ; la cohĂ©rence de ses propos et la logique de leur enchainement ont fait de cette heure de cours un temps de travail certainement très efficace et (…)”

 

II) COMPTE-RENDU D’UN ELEVE POUR LE MEME COURS

     “Le professeur a fait aller Jean-Pierre et Sylvie au tableau pour parler de l’histoire qu’il avait Ă©crite. C’Ă©tait l’histoire d’un garçon Ă  moto qui voulait frimer avec une fille. Jean-Pierre a fait le frimeur qu’il ose pas faire en vĂ©ritĂ©. On n’a pas ri Ă  cause de l’inspecteur mais c’Ă©tait bien marrant. Après on a Ă©crit le rĂ©sumĂ© de la leçon sur le cahier, moi j’ai pas pu finir d’Ă©crire parce que ça allait trop vite et que des mots je comprenais pas. Je la copierai sur un copain pour l’apprendre.

     Après le prof a lu un morceau d’un livre du Capitaine Fracasse qu’on avait vu Ă  la tĂ©lĂ© mais on n’a pas reconnu l’histoire parce que c’Ă©tait trop compliquĂ© et qu’Ă  la tĂ©lĂ© il y avait de Funès qui faisait bien rire. Il a expliquĂ© des choses que quand on parle on doit changer les verbes et fermer les guillemets pour qu’on voit que c’Ă©tait avant que ça se passe. A cause de l’inspecteur tout le monde a bien Ă©coutĂ©. (sic)”

 

Flagrant, non ? ;-(

 

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Le “chant” des DIX compĂ©tences

    Me revoici me revoilĂ  ! Et pour parler de quoi ? Selon vous ?… De cette annĂ©e de stage bien sĂ»r ! Avez-vous dĂ©jĂ  entendu parler de ces fameuses dix compĂ©tences ?… Avez-vous lu cette lettre tirĂ©e de “l’hebdomadaire des professionnels de l’Ă©ducation” ? Si vous la dĂ©couvrez Ă  l’instant, je vous laisse quelques minutes pour la digĂ©rer et la comprendre (je n’ose pas dire “l’assimiler”, l’Ă©quivoque serait trop douteuse). Ainsi, aujourd’hui, afin d’ĂŞtre entièrement titularisĂ©, le professeur stagiaire se doit de mettre en avant ces 10 aptitudes, qui seront bien entendues OBSERVÉES durant l’intĂ©gralitĂ© de son annĂ©e de titularisation, notamment par le proviseur de son Ă©tablissement, par son maitre de stage, par ses visiteurs, par l’inspecteur, bref par tout le monde vu que bientĂ´t l’on peut penser que les Ă©lèves auront Ă  noter (d’une manière tout Ă  fait neutre) leur professeur selon (qui sait ?) ces dix compĂ©tences - qu’ils ignorent complètement. Ma phrase est longue, je le sais… et pourtant je passe ma vie Ă  grossir en rouge dans la marge des copies des “FAITES DES PHRASES PLUS COURTES” - Ă  croire que je ne parviens pas mĂŞme Ă  suivre mes propres conseils ;-).

 

    Je ne suis pas ici pour critiquer quoi que ce soit, vous l’avez d’ailleurs bien compris ; si je rĂ©dige ces articles qui, en apparence, ont l’air tout Ă  fait rĂ©barbatifs et inutiles, c’est parce que je crois que nombre d’entre nous (et notamment ceux qui se destinent Ă  la carrière enseignante) a besoin d’informations, d’autant plus que nous sommes Ă  une annĂ©e charnière pendant laquelle tout change, y compris la formation des professeurs. Il n’est pas toujours facile d’ĂŞtre au fait de ces informations. Portfolio, compĂ©tences, visite, inspection, etc. Comment s’y retrouver ? C’est d’ailleurs pour rĂ©pondre en partie Ă  cette question lĂ  que je vais vous lister la sĂ©rie des dix compĂ©tences que tout professeur stagiaire (et plus largement que tout professeur de toute discipline) doit faire montre et maitriser :

1) Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable

2) Maitriser la langue française pour enseigner et communiquer

3) Maitriser les disciplines et avoir une bonne culture générale

4) Concevoir et mettre en œuvre son enseignement

5) Organiser le travail de la classe

6) Prendre en compte la diversité des élèves

7) Évaluer les élèves

8) Maitriser les technologies de l’information et de la communication

9) Travailler en équipe et coopérer avec les parents et les partenaires de l’école

10) Se former et innover

    Je ne vais pas m’amuser Ă  expliciter chacune de ces compĂ©tences ; d’une part, parce que dans l’ensemble, elles semblent plutĂ´t Ă©videntes de prime abord (elles forment dĂ©jĂ  un ensemble d’aptitudes propres Ă  tout professeur normalement constituĂ© qui ne se perd pas en insultes racistes, qui ne cherchent pas Ă  humilier de zĂ©ros absolus ses Ă©lèves, qui refusent d’Ă©pauler le petit dyslexique qui comprend et mĂ©morise mal sa leçon, qui n’essaye pas de faire rĂ©gner une douce autoritĂ© dans ses cours, etc !) ; d’autre part, parce que vous trouverez sur cette page toutes les informations nĂ©cessaires. Compulsez cet article dès que vous aurez un peu de temps, c’est important de le connaitre pour ne pas ĂŞtre surpris(e) le jour oĂą vous serez confrontĂ©s Ă  cette nouvelle notation. Et vous le serez…

     Pour en revenir Ă  notre cher et tendre portfolio, il faut savoir que ce dernier sert Ă  mettre en Ă©vidence l’acquisition progressive de ces compĂ©tences. Il faut avoir cela en tĂŞte lorsque vous le rĂ©digerez, car vous serez Ă©valuĂ© sur cela. Une grille d’Ă©valuation a Ă©tĂ© Ă©tablie en fonction de cela, et votre superviseur lira votre “mĂ©moire” Ă  l’aune de ces dernières et en prenant des notes. Il faut donc mettre en avant chacune de ces aptitudes dès que cela est possible. C’est par consĂ©quent pour cela qu’il faut les connaitre, savoir comment les mettre en avant, les mettre en pratique.

      A prĂ©sent, Ă  vous de jouer ! SI vous avez des questions, vous savez oĂą me trouver !…. ;-)

 

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Cher Jean FĂ©dĂ©fote…

    Comme vous le savez, l’orthographe, je parle bien de l’Orthographe avec un grand O (et non un grand Ho ;-)), n’est pas la tasse de thĂ© de tout le monde… Loin s’en faut ! Y compris pour certains profs ;-)… Et alors ? Tout le monde fait des erreurs ; et puis, après tout, c’est en faisant des erreurs qu’on apprend, non ?

 

    C’est pour cela que je me suis creusĂ© les mĂ©ninges (en fait, non, c’est ma prof d’IUFM qui m’a aidĂ©e par le biais d’un fascicule que j’ai minutieusement compulsĂ© [Ă  vous de voir ce qui se cache derrière l'oxymore, lol]) afin de trouver une activitĂ© qui puisse exhorter un tant soit peu mes Ă©lèves Ă  pratiquer (de) l’Orthographe. Chacun a une orthographe qui lui est propre. C’est Ă©trange d’affirmer cela, puisque l’orthographe est normalement un code rigide, typifiĂ©, garanti, certain, stable ; mais il faut se l’assurer : avec l’irruption de l’Ă©criture msn et de l’Ă©criture sms, chacun dĂ©veloppe vraiment une Ă©criture plus ou moins singulière, originale, avec ses types de fautes particulières. Imaginez-vous, aujourd’hui, les jeunes doivent maitriser trois types “d’Ă©criture” : l’Ă©crit scolaire (non pas scolastique), l’Ă©crit “oral” (msn, sms) et la prise de notes/ traces Ă©crites (qui se situent entre les deux cas prĂ©cĂ©demment citĂ©s). Tout doit donc se mĂ©langer dans leur tĂŞte et nous en arrivons Ă  des phrases parfois sans queue ni tĂŞte ni mĂŞme orthographe : “Sait l’enemies de Ivain se combatan dans la fĂ´ret pĂ©rieus (sic)”. Alors comment parvenir Ă  lancer le sujet sans heurter leur sensibilitĂ© d’enfants de 12 ans qui ne perçoivent pas encore les plaies linguistiques, les violences et les maltraitances qu’ils infligent aux mots ou encore leur cruautĂ© d’arracheurs de pattes-de-mouches ?… Mots, avez-vous donc une âme ? Et, si oui, souffrez-vous ?

 

    Et c’est ici qu’apparait Jean. Jean FĂ©dĂ©fote. Un petit jeune homme d’une douzaine d’annĂ©es, blond, aux yeux bleus imperceptibles, dĂ©faits dans un blouson rouge abattu sur ses Ă©paules. Un Ă©lève quoi. Avec ses angoisses mĂ©taphysiques, ses incertitudes prĂ©-adolescentes, ses fautes d’orthographe. Suite Ă  une sĂ©quence sur le roman de chevalerie qui l’a particulièrement intĂ©ressĂ©, il a oubliĂ© de donner des nouvelles Ă  sa grand-mère ; celle-ci s’inquiète ; la mère de Jean l’empresse de lui envoyer une lettre, mais Jean n’est pas rassurĂ© : son orthographe n’est pas fameuse et sa grand-mère est de la vieille Ă©cole (normal pour une grand-mère me direz-vous) ; il me montre sa brève Ă©pitre (Ă  cet âge on n’a de l’imagination que pour ses amis) et je tombe des nues. J’ai beau lui expliquer, et lui expliquer, radoter des explications, radoter des radotements d’explication, il n’y entend rien. Que fais-je ? Je dĂ©cide de donner cette lettre Ă  mes Ă©lèves (vous aurez compris, Jean est fictif… Ah vous vous Ă©tiez pris au jeu ? Lol) afin qu’ils la corrigent (une correction en moins), qu’ils la commentent, et qu’ils encouragent notre bon jeune Jean. Voici comment se prĂ©sente l’exercice :

 

 

    1) Le petit Jean FĂ©dĂ©fote, un Ă©lève de cinquième du collège de MĂ©rimĂ© situĂ© Ă  DictĂ©e, a bien des soucis avec l’orthographe : il faut l’aider et partir Ă  la recherche des erreurs dans cette courte lettre qu’il a Ă©crite pour sa grand-mère. Je la lui rendrai. Recopie donc ce travail en supprimant un maximum de fautes (les chiffres t’indiquent le nombre de fautes par ligne).

 

1 Ma cher grand-mère

 

3 Je t’y magine, assise au font de ton grand fauteuille,

 

2 tenant cette lettre d’une main qui tramble. Du font de

 

3 ma penser, je vois un sourir sur ton visage qui rit, mes

 

2 qui pleure aussi parceque je suis resté silencieu

 

2 deux longue s’annĂ©e. Je suis parti Ă©tudiĂ©

 

2 le moyenne âge à Carvin.

 

3 Je comprend pour quoi les chevalier et

 

3 les femmes en détresse te boulverse touts les deux.

 

1 Aujourd’huy, je suis revenu et je veux te dire

 

4 que je taime toit et tes vielles histoire !

 

5 Je tembrasent t’endremant,

1 Bien Ă  toit, Jean.

 

 

    2) S’il veut progresser, il est Ă©vident que Jean a besoin d’y voir plus clair. Regroupez donc (en vous plaçant par deux) les erreurs qu’il a commises entre elles et trouve un titre Ă  chaque catĂ©gorie d’erreurs (Il y en a quatre. Par exemple : les accords).

 

    3) Ecris une lettre Ă  Jean dans laquelle tu l’encourageras en lui expliquant tes propres difficultĂ©s en orthographe, tes doutes, tes agacements, etc. Profites-en pour lui expliciter un point de grammaire que tu connais parfaitement afin qu’il ne se trompe plus ! (Tu peux pour cela utiliser le manuel, le Bescherelle, etc.).

 

    L’avantage de Jean, c’est qu’il peut-ĂŞtre rĂ©current. Je compte donner des nouvelles de lui rĂ©gulièrement, et mes Ă©lèves se sont engagĂ©s Ă  l’Ă©pauler dans sa quĂŞte de la puretĂ© linguistique. Et pourtant, ils ne sont pas dupes… ;-)

 

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