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Saviez-vous que les mots enfants, professeurs, banlieue, et symphonie partageaient la même étymologie ?

Lundi 30 octobre 2006

      L'enseignement de la littérature française, c'est aussi l'enseignement de la langue française. Or, celle-ci a une longue histoire, très longue histoire. Je ne vais pas retracer l'étymologie de notre langue, pour tout cela je vous renvoie sur ce site. Il faut savoir que la langue française est issue à près de 85% du latin, lui-même issu de l'indo-européen à l'instar du grec, du celte, du germanique, etc. 

       Le mouvement de la langue est souvent un mouvement de complexification : non pas qu'elle soit plus difficile à apprendre ou à parler, mais plus riche, plus précise, en nous mettant à disposition une palette très large de mots et expressions. Une seule racine indo-européenne a donc été à l'origine de véritables familles étymologiques, parfois considérables et plurielles, dont on ne soupçonne absolument plus l'existence aujourd'hui. C'est pourquoi je vous propose un bref voyage dans les confins de l'étymologie, en quête de familles de mots plus surprenantes les unes que les autres…

      Et pour commencer, allons errer immédiatement dans les méandres d'une des plus grandes familles étymologiques de la langue française, et l'une des plus importantes pour nous, futurs professeurs : je veux parler de celle qui est directement issue de la racine indo-européenne "* BHA – " qui renvoie à l'acte et à l'idée de parler.

                           

* BHA = acte et idée de parler.

Selon les territoires où elle a été employée et selon les affixes que les locuteurs lui ont adjoints (préfixe ou suffixe), cette racine est à l'origine d'une foultitude de mots en français : (en bleu sont les mots français appartenant de cette famille)

I) En latin :

La racine indo-européenne "* BHA" a donné en latin la racine "* fa -" dont est issu en outre :

1) le verbe fari : "parler".

- le composé affari (ad-fari) qui signifiait "parler à" a donné l'adjectif affabilis (un individu affabilis étant un individu avec qui l'on peut parler, un homme de bon caractère) : AFFABLE.

- le composé effari (ex-fari) signifiait "faire ressortir par la parole, par les mots, exprimer". Il a formé l'adjectif effabilis désignant ce qui est exprimable, dont l'antonyme n'est autre que INEFFABLE.

- le composé praefari, soit "dire avant", dont le dérivé praefatio ("préambule") est à l'origine du mot PREFACE, ce qui est dit avant que ne commence véritablement l'oeuvre (pensons également à son contraire : la POSTFACE).

- le participe présent fans, préfixé par l'affixe négatif * in-, a donné le substantif infans, infantis dont sont issus tous les mots suivants : ENFANT, ENFANTER, ENFANCE, ENFANTIN, INFANTILE, INFANTILISER, etc. Nous reconnaissons également le substantif espagnol INFANTE qui est le titre des enfants puînés des rois de Portugal et d'Espagne. De même, en italien, comme "enfant" se dit bambino, le mot infante ("valet, page") s'est spécialisé dans un sens militaire : désignant dans un premier temps la partie de l'armée de soldats à pieds, l'INFANTERIE, et dans un second temps, s'abrégeant en fante (suffixé fantaccino), le soldat à pieds lui-même, le FANTASSIN.

- le participe passé fatus est aussi à l'amont d'une grande lignée : ainsi le neutre fatum ("ce qui a été dit par les dieux") a pris le sens de "destin" (il existe encore tel quel en français moderne) ; l'adjectif fatalis a donné FATAL, FATALISTE, FATIDIQUE, c'est-à-dire ce qui a été décidé, proclamé, par les dieux ; l'adjectif (dérivé populaire) * fatutus ("qui a accompli son destin") a, selon les règles phonétiques, évolué jusqu'à engendrer l'adjectif FEU(E) signifiant "défunt(e)" (à distinguer évidemment du substantif "feu" qui, quant à lui, dérive du latin focus ; le nom Fata, servant à désigner les divinités qui fixaient la destinée des hommes, a pris le sens de FEE dans la croyance populaire puisqu'elle partage avec ces divinités païennes le sexe féminin et les pouvoirs surnaturels (cf. FEERIE/ FEERIQUE, et l'anglais FAIRY ("fée)) ; enfin, l'expression male fatum ("qui est affecté d'un mauvais sort"), en confondant ses deux termes (dont le résultat est * malifatius), est à l'origine de l'adjectif MAUVAIS, et, a contrario, du prénom BONIFACE. Notons aussi l'évolution du mot fatum en portugais qui nous a laissé le mot FADO ("une chanson populaire, à tonalité souvent mélancolique), à l'origine (peut-être ?) de l'espagnol FANDANGO.

- le nom fas ("parole divine", "ce qui est permis par les dieux") a donné le mot NEFASTE ("ce qui est défendu" et donc par extension : "ce qui peut avoir des conséquences tragiques", "nuisibles"), l'expression JOUR FASTE (issu de l'expression latine dies fas, "jour heureux") et le nom pluriel FASTES ("histoires d'actions mémorables", les fastes d'Alexandre le Grand).

2) le substantif fabula : "récit, conte, fable".

- nous retrouvons ici toute la famille du mot FABLE : FABULISTE, FABULER, FABULATEUR, AFFABULER, FABULEUX, etc.

- d'ailleurs, le verbe latin fabulare est à l'origine du verbe espagnol HABLAR, lequel signifie "parler". Cette racine espagnole se retrouve dans les mots HABLEUR/ HABLERIE, qui désigne un individu qui aime à vanter ses mérites, un vantard, un fanfaron, un beau parleur.

3) le substantif fama : "la réputation".

- maintenu en ancien français sous la forme fame, fama nous a laissé l'adjectif famé (de bonne ou de mauvaise réputation), qui n'est guère plus utilisé que dans les expressions BIEN/ MAL FAME.

- l'adjectif famosus ("connu, renommé, célèbre, de grande réputation") a donné l'adjectif FAMEUX(SE).

- a contrario, l'adjectif infamis (in-fama) renvoie à "celui qui a perdu sa réputation", "qui est déshonoré", d'où l'adjectif INFAME.

- le verbe diffamare (dis-famare) qui signifie "détruire la réputation de" est à l'origine de DIFFAMER, DIFFAMATION, DIFFAMATOIRE.

4) le substantif facundia : "action de parler, parole, facilité d'élocution"

- l'homme éloquent était qualifié de facundus ; d'où le substantif FACONDE qui désigne péjorativement "une grande facilité de parole".

5) le verbe fateri, qui renvoie à "l'acte de déclarer, d'avouer".

- le composé profiteri (* pro-fateri), "parler devant tout le monde, proclamer", est à l'origine des mots PROFESSION (par le substantif professio formé à partir du participe profatus, "acte de déclarer publiquement, d'enseigner") et PROFESSEUR (par le substantif professor, "celui qui enseigne, qui parle devant"). Il faut savoir que le mot "profession" n'a conservé son sens originel que dans des expressions comme "profession de foi" ou encore "faire profession de" ; le sens moderne de "métier exercé'' est le résultat de l'évolution en parallèle d'un autre sens : la "profession" c'est "la déclaration que l'on fait à son propre sujet", "la description de son identité".

- le composé confiteri (con-fateri), "avouer, reconnaître, dévoiler", nous a laissé le verbe CONFESSER ainsi que le substantif CONFESSION (formé sur le nom confessio) sur lequel a été construit le mot CONFESSIONNAL (lieu dans lequel l'homme se confesse).

6) le nom fatuus : "sot, fade, sans esprit et sans saveur".

- par évolution phonétique, fatuus nous a laissé le substantif FAT. De là s'est formé les mots S'INFATUER ("être excessivement content de sa personne"), INFATUE(E), INFATUATION ("satisfaction excessive de soi") ou encore FATUITE.

II) En grec :

La racine indo-européenne "* BHA" a donné en grec la racine "* pha/ phê – " dont sont issus également :

1) le verbe phanai : "parler"

- les dérivés savants à partir de la racine * -phasia : APHASIE (* a-phasia : "perte de la parole ou de la compréhension du langage suite à une lésion du cortex cérébral"), et DYSPHASIE (dis-phasia : "retard important dans l'acquisition du langage chez l'enfant").

2) le verbe phêmein

- le composé prophêtês (pro-phêtês, "celui qui parle au nom d'un dieu") est à l'origine des mots PROPHETE, PROPHETIE, PROPHETIQUE.

3) le substantif phonê : "voix, son".

- cette racine est à l'origine d'un très grand nombre de mots qui se composent à l'aide du suffixe ou du préfixe "* -phone-" : dans le domaine de la musique (XYLOPHONE, SAXOPHONE, SYMPHONIE, EUPHONIE, etc.), dans le domaine de l'expression vocale (HYGIAPHONE, MEGAPHONE, MAGNETOPHONE, MICROPHONE, TELEPHONE, PHONETIQUE, APHONE, PHONOLOGIE, APOPHONIE, PHONOGRAPHE, PHONIATRIE, PHONOGRAMME, PHONOGENIE, PHONOMETRIE, PHONOTHEQUE, DYSPHONIE, etc.), et dans bien d'autres domaines (PHONOLITHE, PHONON, VISIOPHONE, etc.).

III) En germanique :

La racine indo-européenne suffixé "* ban-wan", laquelle a donné en outre le verbe to bannan (c'est-à-dire : "parler publiquement, sous l'égide d'une autorité – utilisé notamment dans les coutumes féodales, et en situation d'obligation"), est à l'origine de mots en ancien anglais, en ancien français ainsi qu'en italien. Ces mots se sont formés selon deux racines différentes :

1) la racine * bann- :

- ainsi le mot ban en ancien français désigne "la convocation que le suzerain fait de ses vassaux dans sa juridiction pour le servir à la guerre", d'où l'expression "convoquer le ban et l'arrière-ban". Dès lors, le ban renvoie à la communauté des vassaux directs et indirects d'un seigneur et décrit cet espace sociétal dans lequel ils vivent : d'où le verbe BANNIR (qui, au départ, signifiait "proclamer officiellement") dans le sens de "exclure du ban" (cf. l'expression mettre au ban de) ; l'adjectif BANAL (originellement : "sous l'autorité du seigneur") renvoyait tout d'abord au "four banal" et au "moulin banal" auxquels tous les gens du ban se rendaient, d'où le sens moderne de "commun, ordinaire" (cf. BANALITE, BANALISER) ; le substantif BANLIEUE, l'espace qui excédait l'autorité du seigneur (celle-ci équivalant à une lieue) ; le substantif FORBAN (fors-ban, c'est-à-dire "en dehors du ban", puisque fors signifie hors en ancien français) désignant entre autre les pirates qui ne se réclamaient, naturellement, d'aucune autorité ; enfin, le substantif BANNIERE, étendard indiquant la présence du chef sur son domaine.

2) la racine * band- :

- racine que nous retrouvons dans le mot BANDE, "troupe de vassaux réunie à l'appel du suzerain", ou dans le mot BANDIT (emprunté de l'italien bandito, du verbe bandire, "exiler, exclure, bannir"), celui "qui est banni de la loi du seigneur", ou encore dans le verbe ABANDONNER, dérivé de l'ancien français bandon qui, employé dans l'expression mettre à bandon quelqu'un, soit "le laisser sous sa propre autorité", avait composé le nom ABANDON.

 

Petit intermède comique : sur la richesse de la rime.

Dimanche 22 octobre 2006
Georges Courteline
     
      A la fin du XIXème siècle, tout poète, pour témoigner de sa virtuosité dans le maniement de la langue, s'acharnait à composer des oeuvres aux rimes rares, extrêmement riches, entièrement sophistiquées. Georges Courteline, en réponse à ces textes parfaitement artificiels, rédigea un dialogue tout à fait délicieux, dans lequel il se met en scène face à un cuistre ignorant qui prétend que la rime est "la rencontre de trois lettres semblables en queue de deux mots différents".
                        
- Parfaitement, lui répondit l'humoriste. Oyez plutôt:

Monsieur Georges Courteline
A l'âme républicaine.

-  J'ai dit trois lettres, croyant dire quatre. C'est ma langue qui a fourché !
-   A la bonne heure ! Voilà qui change tout… et je le prouve:

J'ai débuté dans Ruche
Vous étiez même assez mouche.

- Voyez pourtant, quand cela ne veut pas ! Tout à l'heure, croyant dire quatre, je disais trois, et à présent, croyant dire cinq, je dis quatre…
-Évidemment : témoin, le distique que voici :

Mêlés au bruit des orchestres
Tintent les cristaux des lustres.

 - C'est tout à fait par exception que les désinences de cinq lettres ne parviennent pas à former rimes. En tout cas, supposez-les de six et je vous garantis que, pour le coup, l'exception cesse d'être possible.
- Ainsi qu'il appert clairement de ces deux vers improvisés:

L'humidité des isthmes,
Ne vaut rien pour les asthmes

- Vous êtes un esprit contrariant ! Vous me concéderez pourtant, je l'espère, que des rimes faites des sept mêmes lettres sont ce qu’on peut appeler des rimes ayant du foin dans leurs bottes.
- Et je le démontre sur l'heure :

Les poules du couvent
Ont des œufs qu’elles couvent

-  Oui ? Eh bien, il faut en finir. Voulez-vous parier cent mille francs que des rimes composées de huit lettres pareilles constituent ce qui se fait de mieux dans le genre?
- Je parie que non : je gagne et je prouve :

Les intérêts publics résident
Dans les pouvoirs du président

- Donnez-moi mes mille balles !
– Flûte ! vous m'agacez ! Allez vous faire lanlaire, vous n’aurez pas un radis !

      D'ailleurs, notre Courteline aurait pu aller encore plus loin, comme le montre Alphonse Allais avec le distique suivant : 

Les gens de la maison Dubois, à Bône, scient,
Dans la bonne saison du bois à bon escient

"C'est vraiment triste, aurait ajouté Allais à la suite de ces deux vers, d'avoir les vingt-deux dernières lettres pareilles et de ne pas arriver à rimer !"

Sachez donc à présent que la richesse de la rime n'établit pas la richesse du poème !

Le Parfum (d’après le roman de Patrick Süskind)

Samedi 21 octobre 2006

    Le Parfum, Histoire d'un meurtrier                 

Ce n’est pas parce que nous allons croulant sous les livres, les manuels et autres formules phonétiques, que nous n’allons pas au cinéma. D’autant plus pour aller regarder des films adaptés d’œuvres romanesques, voire théâtrales. Cette trajectoire, de l’ouvrage littéraire à l’ouvrage cinématographique, est en effet problématique : comment rendre sur l’écran la richesse, la précision et l’atmosphère de l’écriture ? Comment traduire le style propre d’un écrivain ? Ne perdons-nous pas ce je-ne-sais-quoi insaisissable et singulier qui constitue l’œuvre littéraire ? Mais, a contrario, ne gagnons-nous pas en force de l’image, en impact émotionnel, et surtout en partage de la connaissance (nous allons rarement seul au cinéma) ?

 

      C'est avec toutes ces questions en tête que je me suis rendu, mardi soir, au cinéma pour regarder, vous l’avez compris, Le Parfum.

      Je n’ai pas lu le roman. Je connaissais, lointainement, l’histoire, de nombreux amis m’en ayant agréablement rebattu les oreilles. Cette histoire d’un jeune homme à l’odorat d’infini m’intriguait.

      Alors, dès que j’ai vu que le film aller être réalisé, ni une ni deux, j’ai sorti 5 euros de ma poche.

      Pour connaître le casting, je vous renvoie au site officiel du film, et pour cela, il suffit de cliquer sur l'affiche réduite ci-dessus.

 

      Si j’en crois ce que j’ai lu, et Kubrick et Scorsese avaient renoncé à la réalisation de ce best-seller de Süskind. Car que faire devant cette gageure : filmer un roman dans lequel les odeurs sont reines et omniprégnantes ? Après tout, « le livre non plus ne sentait pas », a rétorqué Tom Tykwer (le réalisateur) à tous ceux qui songeaient que ce roman était inadaptable. Bien sûr, l’adaptation idéale, dans une perspective totalisante, aurait souhaitée que des odeurs soient instillées, qu’elles soient nauséeuses ou délicieuses, de toutes parts dans la salle. Toutefois, deux arguments, simplistes, réduisent à néant cette ambition :

      1) Tout d’abord, les odeurs, horribles, des misères parisiennes, que nous sommes bien incapables de restituer à notre époque hygiénique dans laquelle tout le monde fuit les odeurs (d’ailleurs le mot « odeur » ne tend-il pas à rendre compte des mauvaises odeurs, en contraste avec le mot… parfum ?), feraient assurément vomir ou fuir les spectateurs dès les premières images (terribles !) du film…

      2) Enfin, il est tout bonnement impossible de rivaliser, dans notre réalité, avec la perfection absolue du Parfum final, ce graal de l’odeur, irrésistible et puissant.

 

                                       Le Parfum, le roman.               

 

      L’objectif de cet article ne consiste pas en une critique personnelle du film, mais en une présentation plus ou moins succincte de quelques uns de ses éléments les plus intéressants.

      Tout d'abord, vous trouverez ici une analyse du livre, et un forum de discussion qui montre bien à quel point ce film est source de débats.

      Je vous renvoie également à cet article dans lequel vous trouverez la bibliographie de Patrick Süskind.

      Enfin, je vous expose en deux points ce qui m'a le plus frappé dans ce film (et qui doit ressortir aussi d'une lecture de l'oeuvre) :

I) Une oeuvre initiatique

a) Une quête de la figure maternelle.

      De bout en bout, Jean-Baptiste Grenouille ne cesse de chercher cette figure inconnue et cruelle. Il faut savoir que sa mère, une pauvre poissonnière (le comble pour celui qui a le nez fin !) blasée par des grossesses qui s'achèvent toutes par la mort, est morte pour l'avoir abandonné sous son étal nauséabond, à même la fange, la sueur des entrailles poisseuses et le sang visqueux. Elevé dans un orphelinat surpeuplé, Grenouille est vite écarté du commun des mortels à cause de sa curieuse monomanie : sentir. Toujours sentir. Assimiler les objets par son odorat. Les animaux (dont nous faisons partie, n'est-ce pas ?) se reconnaissent par leurs odeurs singulières. De même Jean-Baptiste part-il en quête de ce "parfum" inconnu, et originel : celui de sa mère. Ne recherche-t-il pas sa mère au travers de ces multiples femmes qu'il tue, sans les avoir violées, et en les aimant (à sa façon) ?

b) Une quête d'identité.

      Ne pas connaître sa mère, ses parents (Qui est donc son père ?), n'est-ce pas aussi ne pas se connaître soi-même ? Un détail est troublant dans l'oeuvre : Jean-Baptiste Grenouille n'a pas d'odeur. Or, si nous suivons ce que nous avons précédemment évoqué à propos des animaux : dans le règne animal, ne pas avoir d'odeur, c'est ne pas faire partie d'un groupe, d'une meute. C'est être seul, et sans véritable identité. C'est ne pas exister. C'est passer inaperçu, comme dans cette scène dans laquelle Grenouille traverse une espèce d'auberge sans même que le chien ne le sente venir ni marcher. Finalement, ce que recherche Jean-Baptiste c'est l'affection qu'il n'a jamais reçue. Il veut faire partie d'une meute. Il veut aimer et être aimer (comme beaucoup, me direz-vous). Sans odeur individuelle, il part en quête du parfum universel, "parfait", instinctif.

II) Grenouille, une figure christique ?

1) Ce qui les rapproche :

      Plus le film avance, et plus Jean-Baptiste (prénom à consonnance biblique évidemment) tend à évoquer, parfois explicitement la figure du Christ. J'ai relevé quelques situations plutôt troublantes :

a) La scène de sa condamnation renvoie clairement à celle où le Christ est lui-même présenté au peuple juif ("Ecce homo ?"), insulté, humilié et condamné à… une crucifixion.

b) Le parfum, créé par Grenouille, infuse l'Amour (à tous ceux qui l'inspirent, en témoigne cette orgie finale, surprenante et cependant pudique (si le réalisateur visait la pornographie, il aurait pu facilement et à plusieurs reprises débaucher les images).

c) La scène finale, pendant laquelle il se fait dévorer par ses congénères prolétaires, évoque directement, et par démétaphorisation, au phénomène d'incarnation (in-carn-are).

d) Il est appelé "messie" vers la fin du film. Il faudrait s'attarder (ce que je ne ferai pas naturellement) sur tout ce vocabulaire chrétien qui ponctue régulièrement le film. D'ailleurs, à la fin, lorsque Jean-Baptiste est en possession du "Parfum", le narrateur (en voix-off) explique bien qu'il aurait pu mettre le monde à ses pieds, y compris le Pape, comme un Dieu.

e) Et ce parfum tant recherché ne renvoie-t-il pas à ce fameux Graal (étymologiquement : ce plat à… poisson) ?

De nombreux autres éléments peuvent sans aucun doute se rajouter à ces derniers. Car finalement, Jésus Christ et Jean-Baptiste mènent le même combat de l'Amour, pour l'amour de l'homme.

 

2) Ce qui les distingue :

      Qui ne s'est pas demandé, à la fin de la projection, qui était VRAIMENT Jean-Baptiste Grenouille ? Car, après tout : est-il homme de Bien ? Homme de Mal ? Amoral ? En tout cas, ce qui le distingue fortement de la figure du Christ, c'est évidemment cette étrange force funèbre qui le poursuit tout le long du film : notamment le fait que tous ses différents départs provoquent la mort (celle de sa mère, de celle qui l'a recueilli, du maître-tanneur, du maître-parfumeur, etc.). Partout où il passe, la mort guette, et fauche. Comme s'il portait, originellement, la mort en lui. D'ailleurs, vous a-t-il laissé l'impression de ressentir quoi que ce soit ? Aucune empathie, aucune sympathie, son obsession est exclusivement égoïste : il faut qu'il crée son parfum.

      Evidemment, tout est plus complexe. Je ne propose pas ici une étude détaillée et fouillée, d'un film que je n'ai vu qu'une seule fois. Mais il me semble que le personnage de Grenouille est extrêmement troublant : à la fois explicitement et ange et bête, nous ne parvenons guère jamais à saisir entièrement sa personnalité. Comment expliquer sa "tristesse" finale, pendant que le peuple de Grasse va orgiant (même le curé !) mû par une étrange force vitale ? Est-il innocent ? Et comment condamner un tel génie ?

Enfin, une petite remarque : la première ainsi que la dernière jeune femme dont Grenouille s'est énamouré sont ROUSSES, or dans la Bible, le roux est l'empreinte du mal (désolé pour tous les roux et les rousses qui me liront…). 

      Enfin, une petite question : d'après vous (j'ai cherché, je n'ai pas trouvé), pourquoi Jean-Baptiste s'appelle-t-il Grenouille ? La réponse est-elle donnée dans le roman ?

 

N.B. : Je m'engage solennellement à lire le roman afin de répondre, dans l'oeuvre originelle, à toutes mes questions. Je vous tiens au courant. Toutes les remarques sont plus que bienvenues. 

Par où commencer ?

Vendredi 6 octobre 2006

Barthes     Voici, il faut l'avouer, une excellente question, pertinente, délicate et légitime : car, après tout, par où commencer vraiment ? Nous avons tous entendu nos professeurs nous seriner à longueur de cours (et parfois d’ennui) : « Le CAPES se prépare à partir de la première année de DEUG (pour les anciens) ou de licence (pour les petits jeunes) ». Depuis, nous avons brillamment escaladé les diplômes, les uns après les autres (certains d’entre nous ont même un MASTER), et nous nous sommes lancés tête première dans cet abîme implacable et profond qu’est le CAPES de lettres modernes. Et nous voici, début octobre, à quelques six mois des écrits ! La tension monte, les révisions croissent fractalement, et les livres, à demi ouverts sur les bureaux, moquettes, tables et chaises, jonchent nos chambres et s'entassent sur nos vêtements. Les parents et les amis s'inquiètent d'un tel chaos, et nous, nous allons nous enfièvrant dans cette hargne de labeur. Nous travaillons tant que nous suons de la connaissance.

    Et toutefois, il nous est tous arrivé, parfois, en lisant, en écrivant, en pensant même (il nous arrive parfois de penser), de nous demander si notre lecture était si essentielle à cet instant, si urgent, de l’année en cours. Après tout, l'épreuve est sans programme, et le champ de révision si vaste ! Faut-il préférer Flaubert à Barthes ? Riegel à Nelly Andrieux-Reix ? Cromwell à Macbett ?…  Y a-t-il des lectures fondamentales ? Y a-t-il des connaissances nécessaires voire obligatoires ? Et par où commencer ce marathon de la mémoire et de la réflexion, physiquement et mentalement : « tant sur le point taquetique que tequenique () » ? Je ne pourrais vous répondre à ces interrogations pour deux raisons : premièrement, parce que je n'en connais pas les réponses, et deuxièmement, parce que, si je les connaissais, ces panacées de la connaissance, je ne vous les donnerais encore moins, vu que nous sommes en compétition ?  

     Chacun aura sa propre bibliographie, comme chacun a sa propre histoire.

   Cependant, il faut savoir qu'il y a des points sur lesquels les membres du jury vont se montrer impitoyables, féroces, voire horribles. Ainsi faut-il connaître parfaitement son histoire de la littérature, et reconnaître les différentes caractéristiques d'un mouvement littéraire. Je sais : cela semble évident. Mais je le rappelle surtout pour moi. Cette après-midi, j'ai eu une première préparation de composition française en condition réelle (6h, avec ma salade dans mon beau tupperware) ; je vous en donne le sujet pour partager, ensemble, comme promis, les souffrances d'un tel fardeau :

 

"Depuis les temps anciens jusqu'aux tentatives de l'avant-garde, la littérature s'affaire à représenter quelque chose. Quoi ? Je dirai brutalement : le réel. Le réel n'est pas représentable et c'est parce que les hommes veulent sans cesse le représenter par des mots, qu'il y a une histoire de la littérature [...] ou pour mieux dire des productions de langage, qui serait l'histoire des expédients verbaux, souvent très fous pour réduire, apprivoiser, nier, ou au contraire assumer ce qui est toujours un délire, à savoir l'indéquation fondamentale du langage et du réel. Je disais à l'instant que le littérature est catégoriquement réaliste, en ce qu'elle n'a jamais que le réel pour objet de désir ; et je dirai maintenant, sans me contredire [...], qu'elle est tout aussi obstinément irréaliste ; elle croit sensé le désir de l'impossible."

Roland Barthes, Leçon inaugurale prononcée le 7 janvier 1977 au Collège de France (Paris, Seuil, 1978). Vous commenterez et discuterez ces propos.

 

Voilà. Aux première lectures, le sujet a l'air réalisable. La problématique et la thèse semblent directement exprimées. Mais, en fait, au fur et à mesure des réflexions, tout se mêle, se confond, s'enchevêtre, et ce que nous croyions avoir compris nous échappe subitement. Qu'est-ce qu'une littérature "irréaliste" ? Faut-il axer son plan sur le réalisme de la littérature ?… Qu'en pensez-vous ?

 

Pour un commencement, c'est un beau commencement !  

 

Je vous tiens au courant.