Quand Desproges zeugme, le prêtre et la pitre rient (2ème partie)
Publié le 10 octobre 2008 par Jean-François dans figure de style, notion, Que lire ?L’histoire précédente nous enseigne également que le zeugme est une figure de style très méconnue - et notamment parmi les élèves de sixième. C’est pour cela que, reprenant mes lectures de Desproges, j’ai souhaité écrire un post sur ce trope trompeur (je parle du zeugme évidemment et non de ce fameux pseudo-comico-écriveur reconnu pour son intolérance, son mépris de la race humaine et son espèce de kyste de beauté affreux qui pendait au-dessus de son appendice nasal).
Pierre Desproges (1939-1988) est passé maître dans l’art de la zeugmatique. Si jamais vous le croisez un jour dans la rue, même si, je vous l’assure avec pudeur, il y a peu de chance que cela arrive à qui que ce soit – non pas que je ne souhaiterais guère que cela advînt mais si jamais cela se produisait et que cet événement extraordinaire soit avéré et attesté avec certitude (et je ne parle pas de la certitude du doute), je serais prêt à fêter Pâques sans médire les cloches et sans manger de chocolats suisses et je crois même que je serais prêt à ne plus rire bêtement lorsque j’entendrais quelqu’un murmurer dans un silence étourdissant de méninges enfumées de concentration fumiste : « Esprit, es-tu là ? » -, sachez qu’il se décrit lui-même ainsi (je préfère vous le dire afin que vous ne soyez pas effrayé par cette heureuse rencontre) :
» (…) Et que vis-je en ce miroir ? Ca ! Cette figure ? Cette tronche. Cette sale gueule. Cette trogne mafflue au regard somnolent de chien de bistrot.
Ce mufle aux joues molles sur le point de dégouliner en fanons bloubloutants pour notaires balzaciens. Ce pif oblong comme un paf mou. Et cette bouche ! Cette bouche trop mince de moine égrillard sur ce menton bleuâtre et grossièrement fendu. Ca, des fossettes ? Dirait-on pas plutôt le cul rapeux d’une truie naine émergeant d’une fissure tellurique encore mouillé du sang des morts ?
Et cette chose-là (il montre un grain de beauté entre ses yeux), cette chose marronnasse et grumeleuse posée pile au milieu de ce visage fripé, comme une cerise avariée sur un gâteau de la veille.
- C’est un grain de beauté, dit mon dermatologue.
Je l’ai fait répéter :
- Un grain de quoi ?
- De beauté ! (il pouffe) »
Je ne garantis pas que ce soit le meilleur dermato de Paris. (…) Je ne dis pas que c’est le genre à se gratter l’entrecuisse pendant les consultations. Ah non ! Parfois il s’arrête pour s’éjecter les comédons.
Mais enfin tout de même : un grain de beauté ! Je l’ai montré à mon ami Léon Schwartzenberg qui n’est pas de cet avis. Sans vouloir m’alarmer, il m’a tout de même proposé l’euthanasie. (…) »
Extr. Textes de scène, « Le miroir », éd. du Seuil, 1988, P. 112-114.
J’espère que ce portrait ne vous épouvante pas. De toute façon, si vous voyez apparaître au coin de la rue cette silhouette de 50 piges et toutes ses dents et tout son cancer, ce n’est pas ce portrait là qui m’épouvanterait, moi… Pouf, pouf… Finalement, on pourrait même penser qu’il a une face de zeugme. Ou bien plutôt en fait une tronche azeugmatique dans le sens où, ainsi que l’ordonnancement sauvage de sa brune chevelure, elle a dû mal à faire preuve de coordination voire d’ordre tout court.
Bref, revenons à nos moutons. Il faut savoir qu’il existe deux formes de zeugme :
1) le zeugme syntaxique lorsque le terme ellipsé est toutefois utilisé dans le même sens. Nous pouvons trouver des exemples parmi les plus éculés de la langue française et des manuels de rhétorique :
* « L’air était plein d’encens et les prés de verdure », Victor HUGO encore.
* « Il croyait à son étoile et qu’un certain bonheur lui était dû », André GIDE.
2) Le zeugme sémantique qui renvoie à la coordination de deux ou plusieurs compléments qui se situent à des niveaux différents, l’un concret, l’autre abstrait par exemple. De très nombreux exemples émaillent la littérature et notamment celle de Desproges :
* »Vêtu de probité candide et de lin blanc », Victor HUGO, « Booz endormi ».
* « Il s’enfonça dans la nuit et un clou dans la fesse droite », Pierre DAC.
* « Prenant son courage à deux mains et sa winchester de l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche », Pierre DESPROGES.
* « Après avoir sauté sa belle-soeur et son repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane », Pierre DESPROGES.
* « Je sens bien depuis quelques temps que je m’essouffle trop bruyamment, anormalement, dans certains escaliers trop raides ou dans certaines femmes trop molles. », Pierre DESPROGES.
* « En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie », Pierre DESPROGES.
*
La différence, qui est de taille, entre ces deux formes de zeugme, tient principalement à la dimension proprement comique du zeugme sémantique. Alors que le zeugme syntaxique s’inscrit davantage dans une espèce d’économie langagière (par l’ellipse d’un verbe), celui-là participe d’un maniement plutôt ludique, comme un clin-d’oeil, de la langue et instaure un climat de complicité entre le lecteur et l’auteur. C’est certainement pour cela que c’est une figure de style très prisée non seulement par les écrivains (Schopenhauer, Hugo, Flaubert, Prévert …) mais aussi par les humoristes.
D’ailleurs, nous pourrions parfois presque le rapprocher de ces énumérations désordonnées dont on retrouve énormément d’exemples frappants et frappeurs chez Desproges (une fois de plus) :
* (J’ajoute la liste en début de semaine, promis).
Maintenant, à vous de jouer ! J’ai moi-même glissé des zeugmes dans ce que j’ai écrit. Essayez d’en écrire par vous-même, vous verrez, c’est marrant
D’ailleurs, envoyez-les moi, je les lirai avec plaisir.
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Tags : desproges, figure de rhétorique, figure de style, trope, zeugme