« Eloge du plus beau métier du monde »

Mercredi 19 mai 2010

Mesdames, Messieurs, Murs, Plafonds, Chats absents, Souris qui dansent, Fromages tremblotants, Dieu, Nicolas,

Devant les mines déconfites de certains costards pensâtres qui ronflent dans leur cravate de ministre un chapelet de borborygmes molardeux, alors que je viens à peine, et avec la modestie de l’Humble qui sacrifie ses grasses matinées à traire la vache pour engraisser la sienne, d’introduire ces quelques mots, je me dois de préciser un titre des plus énigmatiques et des plus vendeurs qui soit dans l’univers avec, bien évidemment, Blanche fesse et les sept mains et Le Septième sceau.

Tout d’abord, sachez que faire l’éloge de consiste à ne pas en dire du mal, à ne pas chercher à détruire avec une vigueur déconcertante et une cruauté extraordinaire le labeur de tout une vie, à ne pas godiller le malheur d‘autrui avec la délectation infinie du fin gourmet s’apprêtant à décapiter d’une canine franche et tout-à-fait incisive le fruit d’une intense réflexion ; bref, un effort surhumain. Le corps de chair contre le cœur de fer.

Vous allez me dire : à quoi bon faire l’éloge du plus beau métier du monde ? Après tout, si c’est le plus beau, cela doit se voir avec évidence et tout le monde doit espérer un jour obtenir cette promotion exceptionnelle. Et moi de vous demander : mais qu’est-ce que le plus beau métier du monde ?

Ce qui m’intéresse dans cet éloge, ce n’est pas moins de comprendre ce métier que d’en faire l’éloge. Certains diront que le plus beau métier du monde, c’est de ne rien faire, de taper du ballon devant une centaine de photographes en feu ou de passer ses journées derrière son bureau à refaire sa vie sur facebook ou à mater le postérieur de filles sans visage. Certains diront tout simplement que le plus beau métier du monde, c’est celui qu’on aime faire, que ce soit balancer des sacs de merde dans des bennes de merde à des horaires de merde et les mains pleines de… d’angelures les matins d’hiver, ou alors se geler les pesantes à attendre sous les quolibets hypocrites qu’un chauffard surbrûle l’asphalte innocemment pour le flasher et le faire cracher.

Aujourd’hui, je veux vous chanter non pas l’un de ces merveilleux métiers mais celui que nous appelons toutes et tous en chœur LE plus beau métier du monde. Celui de Socrate, de Newton, de Bède le Vénérable, du Padre Martini, de Bigard, de Depardieu ou de Bruel. Enseignant. C’est un métier si fascinant et si extraordinaire que la moitié de ceux qui le font sont pressés de le quitter. C’est un métier si agréable et d’une portée si noble que plus des trois quarts de ceux qui sont heureux d’exercer une telle fonction passent le plus clair de leur temps à le noircir. Violences, incompréhensions, indifférence, déconcentrations, suppressions, paresse, dépressions, suicides, qu’il est loin le temps où le maître et le curé étaient les coqueluches et les coqs en pâte du village ! Qu’il est loin le temps où le jeune prof pensait qu’il pouvait changer quelque chose ! C’était jadis, c’était hier. On se passerait bien de tous ces professeurs de nos jours. Après tout, à quoi servent-ils ? On ne les écoute pas, ils sont plus souvent dans les rues que dans leurs classes, ils n’ont plus aucune autorité devant les gamins, leurs savoirs ne servent strictement à rien si ce n’est à ennuyer des cerveaux en puissance…

Imaginez, vous êtes prof. La stridente stridule : les profs ronchonnent, les élèves crient. Au bout de trois minutes, un pitre de vos collègues, hilare, s’écrie « Il est l’heure ! » alors qu’il n’a pas cours ; au bout d’une minute, dans la cour, les élèves hurlent, intenables, que le prof est absent. Les uns chahutent, se bousculent, s’excitent ; les autres font mine d’achever un débat interminable ou de siroter un café bien trop chaud en bougonnant. Ni l’un ni l’autre n’est véritablement en joie de se retrouver – vous non plus. Au bout de cinq minutes, un héros part rejoindre sa classe. Vous faites de même, honteux, vous jetez votre gobelet et votre débat et sortez affronter la cour aux mille yeux. De loin, votre classe mi-rangée mi-dérangée, s’invente des histoires et se court les uns après les autres, en se fauchant ou en s’accrochant par les sacs. Les voix aigues vous anesthésient déjà les lobes de la patience et de la clémence, et déjà il vous faut hausser le ton plus haut encore. Vous les faites attendre sous la bruine ou le froid pour obtenir le silence et le calme, et à peine esquissez-vous un pas que vous êtes assailli par une cohorte de castrats criards bouleversés d’émotion :

« M’sieur, j’ai pas fait l’exercice, c’est grave ?

-         M’sieur, ma grand-mère m’a dit que si je serais sage…

-         M’sieur, j’ai mal aux dents…

-         M’sieur, y’a interro ?

-         M’sieur, j’ai oublié mon classeur, qu’est-ce que je fais ?

-         M’sieur, c’est vrai qu’il y a DS ?

-         M’sieur, j’pourrai effacer le tableau ?

-         M’sieur, j’ai mal aux cheveux…

-         M’sieur, j’peux aller aux toilettes, problème de filles… ?

-         M’sieur, j’ai pas appris pour le contrôle, comment je fais ?

-         M’sieur, c’est vrai que Molière est né au 12ème siècle ?

-         M’sieur, pourquoi y’a plein de gens morts à Haïti ?

-         M’sieur, c’est quoi une croix gammée ?

-         M’sieur, y’a Ludo qui m’a tapé…

-         M’sieur, c’est pas moi, c’est pas vrai, j’ai rien fait !… »

Et tout cela, en même temps, comme si vous aviez onze oreilles et cinq cerveaux, et tout en se chahutant dans les escaliers glissants de neige. Fraiche. Vous n’êtes pas encore à la porte de votre classe que vous vous demandez bien ce que vous faites là et pourquoi vous avez à dos toute la société.

« Au-delà de cette porte, il n’y a plus d’espoir », avait gravé Dante juste au-dessus de la porte des Enfers. Une porte majestueuse. Grandiose. Obscure. Lourde. Quinze mille deux cent cinquante six démons et demi étaient nécessaires ne serait-ce que pour la fermer – sachant qu’il en faut trois fois plus pour fermer celle de certains de nos politiqueux chéris ou de certaines de nos tendres bouches d’abîme télévisuelle qui béent la bavasse dans le fond de nos classes entre le chant d’une publicité tocarde et la référence à un dessin-animé débilissime. Une porte d’acier ancrée de plein pied dans le ciel et dans la terre. D’un côté l’infini, de l’autre le néant. Non pas ce néant d’obscurité tréfonde, ce néant des bacs à sable, cette vacuité de vide, cette non-nuit de non-rien, mais ce néant d’ombres mouvantes, de pierres qui brûlent d’écraser,  de tortures-d’épines-de-flammes-et-de-conscience. Et vous franchissez le seuil de cette gigantesque Porte, forcé ou comme entraillement attisé par une curiosité implacable, et vous voilà piégé entre quatre murs imprésents ; porte-souffrance encamisolé de remords, vous allez cognant vainement ces absences dans lesquelles vous vous enfoncez si bien que ceux qui, de l’autre côté, contemplent, morbidement béats, cette sublime porte infernale, de temps à autre voient apparaître une vague silhouette de visage déformer de son empreinte effarée la chair de la froide pierre.

Voilà pour le surréalisme de la situation. Voici pire.

Un prof, aussi étrange soit-il aux yeux du prolétaire qui sue briques sur briques sans en gagner une seule ou aux yeux du banquier qui ne se fatigue même pas à suer pour gagner briques sur briques, travaille, et, plus étourdissant encore, se fatigue.

Il lui arrive parfois même de suer, voire de tomber, terrassé par l’harassement, sur son matelas Ikea. On m’a même dit qu’il paraît que quelqu’un a cru voir un jour un prof se plaindre.

Moi-même, le premier, lorsque j’ai appris cela, entre Tournez manèges et un épisode d’Un, dos, tres, je peux vous certifier sur mon honneur, celui de toute ma famille depuis Charlemagne et celui de François Mitterrand depuis la Thaïlande, que je n’en revenais pas. J’étais comme stupéfait, bouche d’abîme et les globes tout rond ouverts, et je cherchais à gobe-mouches un semblant de respiration, perdu que j’étais dans un fou rire furieux qui me déchiquetait la poitrine et m’équarrissait l’estomac. J’ai même dû appeler les pompiers. Lesquels, dressant une oreille brûlante à ce que je viens de vous dire et que je tentais de leur répéter en hahanant le moins possible, s’enflammèrent dans une même énorme poufferie inextinguible. Les casques dorés s’embrasaient à gorge déployée, les mains se tordaient les lèvres de bon cœur, les ventres s’éclataient la rate aux larmes, tant et si bien que de maisons en maisons, de rues en rues, de villes en villes et de pays en pays, lui glissant à l’oreille cette même incroyable affirmation, c’est ainsi que le Claude des tsars fit fondre de rire le Marc-Antoine des capitalistes (qui pourtant fondait déjà très régulièrement dans son bureau) devant un parterre de journalistes absolument médusés.

Les profs travaillent…

C’est dur à croire, je le sais.

J’irai même plus loin : qui ne s’est jamais tué à la tâche 18 heures par semaine n’a jamais, ô non jamais jamais jamais, été épuisé de toute sa laborieuse et vaine vie. Les professeurs sont des mineurs qui suent corps et âme quatre à cinq jours par semaine en creusant des regards plus insondables encore que ceux des amibes qui gisent au plus profond des fosses sub-mariannes.

Ce sont des sysyphes qui, inlassablement, et à la seule force des veines et des mots, exaltent, exhortent, stimulent, galvanisent, électrisent, enflamment, passionnent, soulèvent un auditoire peu enclin à lever le moindre petit doigt.

Ce sont de véritables pénélopes tenaces qui brodent autour des textes et des supports les plus divers et les plus originaux de brillants canevas aux motifs singuliers et curieux pour des bas-ventres béotiens, rigolards et impersonnels incapables d’une once d’hypopatience.

Ce sont de superbes tantales qui, croyant avoir suscité l’esprit et l’intelligence d’un élève qui se prend à sourire, s’enthousiasment, lèvent les bras, vont de tables en tables en énonçant la meilleure leçon de leur vie, donnent leurs âmes aux meubles, aux murs, aux feutres, aux passants, jouent avec les mots, approfondissent le cours en emmenant les élèves dans des contrées magiques aux mille énigmes nobellifères, tout prêts à se tuer à la tâche en donnant son corps, son savoir, son expérience à l’intarissable conscience collective, et c’est en chevauchant le portant de la fenêtre qu’ils réalisent que l’élève souriait parce que son voisin avait pété.

Ce sont des fourmis qui abattent un travail de titans et des titans qui abattent un travail de fourmis.

Ce sont des Augustes qui fournissent des efforts de romains pour des entités mi-clown mi-golum pour des janus minuscules qui rient d’un côté et se moquent de l’autre.

Ils marchent, courent, écrivent, dessinent, crient, parlent, hurlent, expliquent explicitent, motivent, recrient, décrivent, feintent, rient, ironisent, titubent, stridulent, effacent, jettent, crayonnent, encouragent, râlent, grognent, font face, affrontent, opposent, lisent, relisent, rerelisent, râlent, comprennent, réfléchissent, font réfléchir, écoutent, entendent, observent, toussent, toussottent, sanctionnent, s’énervent, s’agacent, fléchissent, s’usent les semelles, les craies, la voix, et tout cela en dix huit heures. Voire moins. Et sans jamais s’arrêter. Ce qui est déjà un tour de force extraordinaire en soi. Qu’est-ce qu’un mineur à côté d’un prof ?

Mais bon, tout leur travail ne consiste guère en ces dix-huit heures interminables : une fois la journée finie, alors que l’hiver a déjà revêtu sa zibeline étoilée, une autre journée, plus complexe, et non moins éreintante, déroule son tapis rouge de ratures, de colères, de fatigues, et de procrastinations impossibles.

C’est Sysyphe qui aboule sa pierre à la maison sous les railleries familiales ; c’est Pénélope qui coud nappes et draps tout en ressassant inlassablement les moindres entrelacs quotidiens ; c’est Tantale qui croit sans cesse détenir la clef du cours parfait après s’être brisé le dos au-dessus de son bureau et tendinité les poignets sous le joug du livre et du stylo.

En plus, cette obscure et primordiale partie de la vie de l’enseignant est INQUANTIFIABLE. Allez donc demander à Sysyphe s’il peut poser sa montagne pour aller ricocheter de la roquetaille au bord d’un lac ensoleillé.

On ne nait pas prof, on l’est, on le vit. Et on fait avec. On ne nait pas prof, mais on meurt enseignant.

Chaque minute et chaque seconde qui passent sont un défi qu’il jette contre sa propre volonté pour ne pas laisser échapper le moindre mot, la moindre syllabe du commencement de la plus schématique anecdote, lui rappelant non seulement cette divine vocation qui, telle un ténia, lui pompe silencieusement toute son existence, mais lui rappelant aussi à quel point il saoule lui-même la terre entière à radoter interminablement les mêmes radoteries ridicules de globetrotteur d’hémisphères désertiques et désertés. Qu’est-ce qu’un chaudronnier à côté d’un prof?

Et pourtant, le prof fait tout fuir ce monde de fous. Y compris dans les mots. Il ne veut plus entendre parler de stylos, mais d’outils scripteurs. Toutes ses mains sont des extrémités préhensibles. Ils manient les surfaces de broyats quadrillés comme personne. Lorsqu’il veut jouer au foot avec son fils, il l’envoie chercher le référentiel bondissant. Il parle aux parents en ces termes : « En tant que géniteurs de cet apprenant, vous devriez savoir quelles sont ses affinités didactiques » ; « Vous savez, votre apprenant n’est pas si sage que cela » ou encore « Jetez plus régulièrement un œil sur ses sollicitations éducatives répétées ». Ne lui parlez pas de grèves, mais de revendications redondantes momentanées. Il structure toute pensée, toute réflexion, en séquences, ponctuées de séances avec des objectifs clairement ciblées. Pour faire des courses, il établit un plan d’attaque en trois points, cinq astérisques, deux étoiles, et suit un tableau en sept colonnes distribuant rigoureusement chaque denrée selon sa nature, sa quantité ou son origine géographique. Il n’hésite pas non plus à mettre ses enfants en activité raisonnée didactico-presque-ludique le soir après le glucose nécessaire et ce malgré leur caractère réfractaire à toute dépense intempestive d’énergie post-scolaire. Il n’allume jamais la télé : il s’ouvre sur la diversité citoyenne du monde. Il s’émerveille, à haute voix, de la facilité déconcertante avec laquelle chaque être humain est capable d’agencer des structures phrastiques à thèmes éclatés parfaitement syntaxées, et ce sans presque y penser. Dites-vous bien qu’il travaille activement sa perlocution dans son gueuloir individuel et qu’il ne sort jamais de chez lui avant que d’avoir mâché morphèmes sur morphèmes sept et sept fois, si bien que parfois, son système neuronal complexe souffre de quelque ralentissement circadien aléatoire du cycle de la vigilance, accompagné d’un écoulement salivaire hypnagogique. Qu’est-ce qu’un esclave à côté d’un prof ?

En fait, enseigner, c’est un plein temps de dix-huit heures à temps plein. On a beau créer une nouvelle langue, se noyer dans l’alcool, le sport, la drogue, le sexe ou la lecture, ne plus prononcer un seul mot durant les grandes tablées, se cacher pour écrire, bannir tout contact avec tout être humain n’ayant pas encore le lobe préfrontal parfaitement constitué, prendre des médicaments pour ne plus rêver de « Monsieur !… Monsieur !… », ni cauchemarder, ou dormir, il y en a toujours un pour nous demander au hasard d’une rencontre : « Dites, vous qui êtes prof, à paire de chaussettes sales, je mets bien un s à paire puisqu’il y en a deux ?… ». Marre.

Récemment, des chercheurs ont mis clairement à jour ce qu’ils appellent la plasticité neuronale, démontrant que tout cerveau détient une faculté d’adaptation intrinsèque qui lui permet de se restructurer à l’infini et comme bon lui semble. Des années et des années de sang, de sueur, d’Alzheimer et d’incontinence, alors qu’il suffisait de se poser un peu et d’observer un prof pour accoucher point par point cette théorie. S’il y a bien une incarnation de cette plasticité dans ce monde où le marbre même est éphémère, c’est bien le corps enseignant. Sans cesse face à des classes différentes dont la chimie collective dépend tout entière de la somme de personnalités tout à fait hétérogènes, le professeur doit gérer des individualités multiples, des niveaux extrêmement disparates, du cancre crétin au crack chrétien, et des situations parfois des plus improbables, qui exigent de lui une prise incalculable de décisions en un laps de temps tout aussi inquantifiable, de l’ordre de l’angström de trillionième de seconde. Et tout cela en dix-huit heures. Des miracles de prophète, non de professeur. Je connaissais d’ailleurs personnellement une madame Dieu ; je crois avec certitude que jamais professeur ne portât un nom qui convînt aussi parfaitement à sa fonction.

Rien n’excède plus un dieu, je veux dire un enseignant, que de lui affirmer au nez, à la barbe mal-rasée et à l’œil de cocker, qu’il ne fait rien et que même s’il éprouvait ne serait-ce qu’une moitié de fatigue d’une moitié de chaudronnier voire le quart de l’éreintement d’un vendangeur nain, il n’aurait qu’à attendre calmement les vacances bourgeonner pour répandre sa fatigue de six semaines sur le sable fin, la douce poudreuse, ou deux petites fesses délicatement rebondies. Evidemment, les vacances représentent un facteur prépondérant dans la vocation, mais il faut corriger quelques mauvaises langues éclatantes d’une jalousie médisante qui vont aboyant inepties sur inepties avec le cynisme et le mordant du caniche nain d’Afrique noire.

NON, les profs ne ruinent pas le sublime fronton doré de soleil du Contribuable lorsqu’ils s’en vont éclabousser leurs jambes trentenaires dans la tranquillité éternelle des immensités bleues. Non, non et renon de non de madame Dieu ! De ma vie, aussi courte fût-elle, je ne laisserai jamais une seule imbécilité plus ou moins bipède à grosses mains briseuses de nuque péremptorer de telles sornettes infondées et strictement gratuites, alors que les profs, eux, se les payent chères – ces sornettes et ces vacances. Enfoncez-vous bien que non seulement les enseignants ne sont pas rémunérés pour ces mois de farniente où le lourd sommeil de la paresse seul fatigue, mais qu’en plus il leur est inéluctablement impossible d’hors-saisonner en quête des prix les plus attractifs. Ils sont comme acculés, et profondément, par ces vacances obligées qu’ils s’autofinancent ET pendant lesquelles ils se plongent bien plus régulièrement dans les corrections et les cours d’orthographe que dans les cours d’eaux grasses et les décoctions, et tout cela sous le regard sarcastique, accusateur et stupide d’une brochette de niais laborieux qui pense qu’une fois débarrassés des élèves, les profs s’endechavannent et s’embriochent, les doigts de pied en éventail, dans un lit de plumes et de soie, et un verre à la main.

Qui n’a jamais partagé plus de deux jours complets et consécutifs la trépidante existence professorale n’a pas le droit d’amorcer la moindre contraction du plus infime muscle mastoïdien dans le but d’enclencher une quelconque aperture buccale susceptible d’insuffler je ne sais quel venin dans je ne sais quelle oreille. Que celui qui ignore tout du décret de 1950 se boucle à triple tours le claque-merde, car il sera tout aussi proche du duvet de la vérité que Bush l’est de la barbe de Ben Laden.

En outre, j’ajouterai qu’il est on ne peut plus regrettable que les enseignants, qui subissent tant les foudres des trente cinq heures qui gambadent les rues moqueusement et brandissant je ne sais quelle éclair de vengeance puéril, n’aient jamais concrètement bénéficié des lois de réduction du temps de travail qui est tout de même passé d’une quarantaine d’heures à trente cinq en cinquante ans. Et pourtant, nous l’avons vu, nous le verrons, leur travail n’est pas moins pénible qu’un autre. Loin de là ! On ne s’ennuie jamais : entre deux coups de couteau, deux craies jetées au hasard d’une heure, un croche-pied involontaire, des digressions en tout genre, entre l’asile, l’hôpital ou le 9 m², le prof est incapable de penser à quoi que ce soit, si ce n’est à sa vie – et à son cours.

Lorsqu’il rentre chez lui, le prof n’a pas encore fermé les portes de sa classe – et je crains même qu’il ne les ferme jamais. Avez-vous déjà réussi à parler d’autres choses que de mioches immondes ou de cours infâmes avec un prof ? Devrais-je dire : avez-vous des profs parmi vos amis ?… Comme je vous comprends ! Comment on doit l’avoir mauvaise devant un être humain, qui est souvent comme vous et moi, avec deux jambes, deux mains, deux yeux, une bouche, des organes cancérigènes, et la grippe A, et qui pourtant bosse trois fois plus que nous ! Tant et si bien que, ses heures finies, terminées, complètement accomplies, il continue de vivre surpleinement son métier. Il ne vit pas son métier : son métier, c’est sa vie. Qu’il met d’ailleurs en danger chaque jour – et tout cela, pas par amour du gain, quoiqu’il gagne tout de même 4000 euros net par mois, et ce, en tout début de carrière, lorsqu’il a encore du lait au bout de son nez et ses cours tapés sur ordinateur. Car, au final, les seules et uniques choses que l’on gagne en étant enseignant, ce sont des mesquineries et des coups de pied au cul, alors que les enseignants se déchirent les cordes vocales pour inculquer une éthique à nos pré-délinquants hyénophiles et perdent je ne sais combien de chaussure dans l’entre-fesse moelleux de ces mêmes approximatifs du respect commun.

Pour beaucoup aujourd’hui, on n’enseigne plus ; on ensaigne. Et il faut les abattre, ces institueurs. Il faut les saigner, ces ensaignants. De quel titre se targue-t-il pour donner cent lignes à mon fils ? Et pourquoi ne justifierait-il pas son absence si ma fille doit le faire ? Et qu’est-ce qu’il se permet d’éduquer mon enfant ? Ce n’est pas un tourne-pouce à la petite semaine qui décidera de son avenir ! Et mon fils est irrespectueux, s’il le veut, monsieur ! Et il est libre de ne pas écouter et de ne pas prendre votre cour. Et puis quoi encore ?… Bientôt, on va lui apprendre quelque chose !

Bon, il est vrai, je le concède avec contrition, qu’il est extrêmement difficile de prendre au sérieux un professeur. Tour à tour assistante sociale et maternelle, auxiliaire de vie scolaire pour schizophrènes inadaptés, psychologue, conseiller en tout genre, gourou sympathique, gendarme fliquâtre et féroce, singe-hurleur des escaliers et couloirs, mécanicien hi-fi, colonel garde-à-vous obstiné et patient, orateur souleveur-de-montagnes, marathonien d’entre tables et d’entre salles, routier ès clim et neige, trésorier de cagnotelettes, organisateur de voyage club-med-une-étoile-trois-quart pour des vaches qui regarde passer les arrière-trains, agent matrimonial surdiplômé pour pseudo-pubères de deux poils sous le joug du Bonheur et du Plaisir, infirmier placébophile, médecin spécialiste des migraines, des règles douloureuses, des doigts ankilosés et des crampes de cheveu, chirurgien en mal d’amputation, styliste ès lolita et lolito, esthéticien raffiné des classeurs, conteur envoûtant et polymorphe aux voix multiples, maman-bobo-maman-pipi-maman-câlin, surveillantoïde aux mille yeux, nounou pour bas-âge d’un mètre quatre-vingt casse-biberon, animateur charismatique à l’énergie inépuisable ou bien dictionnaire sur pattes, aucune profession ne mérite autant les titres de FAINEANTE et d’INUTILE.

Vous le voyez bien, ce métier est loin d’être aussi complet que les céréales, le pain et le théâtre de Paul Claudel réunis. C’est une espèce de sous-métier de tous les autres métiers.

Un beau brouillon de branleurs.

Comment est-il donc possible de les prendre au sérieux ? Sur 18h, à peine font-ils cinquante minutes de cours véritables, avec des phrases achevées, des craies usées, et des polys lus, voire complétés. Et encore ! Sur ces cinquante minutes de cours, combien sont véritablement comprises ? et utiles ? Entre leurs pédanteries maniéristes, leurs enseignements élitistes, du genre Esope a inspiré Les Fables de La Fontaine[i], et leur orgueil à la c’est-moi-le-meilleur-prof-de-l’humanité-après-Socrate-et-Bigard, où est l’élève ? Où est ce charmant petit bambin blond et pâle qui ne demande qu’à apprendre et à réciter par cœur ? Ne nous méprenons pas : si un élève jette une boulette ou, à la rigueur, un couteau, ce n’est pas pour faire l’intéressant ou pour refaire la déco, mais bien pour extérioriser la violence d’un système dans lequel il ne se reconnait plus. Vous savez, un futur travailleur ne peut être éduqué par des rois fainéants. Un curieux avide et ouvert ne saurait être formé par des éphémères autoritaires et égocentriques. Comment voulez-vous que des retardataires pro-absentéistes parviennent à enseigner à nos jeunes sauvages le goût de la ponctualité et de l’assiduité ? Ce n’est pas en diffusant des films durant les cours que les élèves vont arrêter de s’en faire.

Et encore, heureusement que les parents, dans une très large majorité, assument encore leurs responsabilités et daignent, pour une part, poursuivre et enrichir les enseignements à la maison. Parfois, je me demande, non pas à quels crétins d’élèves offrons-nous ces chers professeurs, mais bien à quels crétins de professeurs offrons-nous ces chers élèves. Dressés par des autorités naturelles indiscutables qui les suivent quasi militairement, les exaltent et les galvanisent, les élèves ont de plus en plus maille à partir avec des enseignants éparpillés, trouillards et qui rêvent de changer de métier. Mais, une fois de plus, heureusement que certains parents, excédées par de telles attitudes capricieuses, les remettent à leur place en n’hésitant guère à laisser traîner dans les carnets de correspondance des mots brûlants, clairs, pédagogiques, enjoignant tout prof à se reprendre en mains.

Hier encore, les profs étaient en grève. Pourquoi ? Allez savoir ! Tout va pour le mieux, et le budget alloué à l’Education Nationale est encore supérieur, et de loin, à celui alloué au ministère de la guerre et du people. Il y a encore largement assez de profs pour garder tous nos jeunes lions assoiffés. Les conditions de travail sont exceptionnelles : devant la télé, dans son lit ou sur un coin de table pour les meilleurs. Les relations avec les parents sont étroites et tendent à se resserrer, puisque, comme je l’ai dit, on s’échange de plus en plus régulièrement des mots doux. Et les gamins aiment tellement l’école qu’ils y viennent avec toute leur maison – jusqu’au canif et l’ouvre-bouteille. Que réclament donc les profs ?

Et encore, ce n’est pas cela le pire. LE Pire.

Une rédaction, la mort.

Qui n’a jamais lu, sous la triste griserie solitaire d’un dimanche chagrin, ou sous l’embrasante mosaïque d’or, d’azur et de chairs nues d’un mercredi estival, l’éclatante médiocrité d’une seule et unique rédaction superbe d’inepties, de maladresses et de redondances redondantissimes tartinées tout au long de trois pages raturées et parfumées au bic suintant, ne peut absolument pas se piquer avec force plaintes et autres jérémiades pleurnichardes d’avoir ne serait-ce qu’un seul jour entrevu une véritable fatigue, LA fatigue, celle qui l’espace de quelques instants vous fait entrapercevoir dans  le même temps ET le kaléidoscope d’une existence des plus passionnantes ET ce fameux tunnel lumineux au bout duquel certaines mains cherchent à vous caresser certaines parties du corps racoleusement – et tout cela pour vous ensiréner dans je ne sais quelle incroyable orgie de lumière et de bonheur arc-en-ciel.

Qui n’a jamais corrigé une rédaction n’a jamais été fatigué de toute sa vie.

Imaginez : vous êtes levé depuis 6h30, sursauté par l’épouvantable vagissement guttural d’un gueulâtre affamé, transi par un souffle froid qui givre les fenêtres et verglace les carrelages ; vous trainez vos baguettes de droite à gauche, heurtant par ci le coin d’un meuble et par là le meuble du coin, incapable de penser à quoi que ce soit si ce n’est à allumer la cafetière ; vous parvenez plus que laborieusement à vous rincer une aisselle, l’épi au garde à vous et une joue badigeonnée d’un mousse mi-poils mi-savon, lorsque vous vous jetez comme un pachyderme à col roulé dans votre carcasse à quatre roues mal garée afin de vous faufiler dans l’enfer fumâtre et râleur d’une queue d’escargots poussifs bavant d’essence et d’irrespect ; et là, à peine l’orteil entredéposé au seuil du quart de l’entrée du collège où vous quasimodez paresseusement, alors que vous croulez sous les cartables obèses à craquer et sous les photocopies entassées dans de vieux porte-fichiers surusés, le front imprégné d’angoisse, la main tremblotante, la grippe aux lèvres, à l’orée d’un coma plus profond encore que celui d’une momie égyptienne, la sonnerie sonne et un interminable long chapelet de tours d’horloge s’emballe avec son lot de crises, de tripes et de rires ; après quelques six heures entièrement pleines, lorsque la voix et le cœur n’y sont plus, vous renfourchez sans réfléchir votre rossinante avec laquelle vous allez paissant au beau milieu des flatulences mécaniques et des excrétions gastéromobiles, galopant furieusement sur un tapis roulant d’asphalte mouillée, ivre d’une solitude passagère entre bouillonnement épidermique et béatitude bienheureuse ; vous pensez votre harassante journée achevée, mais, terribles, tapies dans la profonde vase des heures perdues, prêtes à ouvrir leurs grandes ailes trompe-les-profondeurs, d’affreux caprices pâles striés d’absconses arabesques épient l’obscurité du coin de l’œil en grognant : des rédactions qui se font les plus discrètes possibles pour mieux vous surprendre.

Qui n’a jamais corrigé une rédaction n’a jamais été malade de toute sa vie.

Je crois même que tout prof est un médecin en puissance. D’ailleurs, quand une moitié d’entre eux transporte leur pharmacie avec eux, c’est l’autre moitié qui la consomme.

L’une des pathologies que les professeurs croisent le plus fréquemment lorsqu’ils se penchent sur ces tissus raturés d’écailles, est ce que nous nommons communément l’aponctuationnite suraigue. Une horreur. Une épidémie. Une pandémie universelle digne des plus grands chefs-d’œuvre dramatiques. Une plaie d’Egypte, mais en France. Un fléau. Une grippe. L’aponctuationnite suraigue est une épidémie qui touche une très large population des jeunes adolescents entre sept et vingt sept ans.

Elle se caractérise notamment par l’oubli persistant des règles basiques du langage écrit et plus particulièrement  par une propension naturelle à ne plus savoir rédiger de phrases claires, compréhensibles et nettement rythmées, au moment même où ces jeunes adolescents en ressentent le plus la nécessité. Nous pensons que les aires de la mémoire, du mouvement manuel et du langage sont simultanément atteintes pour des raisons tout à fait inconnues. Cette aphrastopathie est généralement associée à des troubles sinuographiques et dysorthographiques patents.

Toutes personnes, et je pense plus précisément à ces enseignants héroïques, lisant voire jetant un coup d’œil furtif sur la production d’un adolescent touché par les troubles susmentionnés contractent presque instantanément une série de symptômes reconnaissables dont la liste non exhaustive a été dressée par le docteur Jean Feydéfot il y a peu[ii] :

1)    « Lassitude soudaine caractérisée par une augmentation du rythme cardiaque, une respiration irrégulière et un souffle grognon.

2)    Fatigue oculaire prononcée, suivie de près par une migraine frontale.

3)    Crampes diversement marquées selon les individus (au niveau des mains, des muscles oculaires, de l’estomac voire du cuir chevelu pour certains).

4)    Fatigue et lassitude généralisées à l’ensemble des fonctions corporelles.

5)    Courbatures étendues dans le dos, la nuque et les avant-bras.

6)    Grippe A dont le sujet peut espérer sortir indemne s’il arrête dans les deux heures qui suivent les premiers symptômes toute lecture quelle qu’elle soit.

7)    Insomnies et cauchemars peuplés d’insectes grouillants de toutes sortes.

8)    Crises d’angoisse lancinantes

9)    Insectophobie

10)           Sentiment d’infériorité accru par la fatigue, les frayeurs de plus en plus récurrentes et par cette manie analysée comme ridicule par le cerveau de fuir devant n’importe quelle mouche.

11)           Déprime puis dépression violente ne laissant plus entrevoir l’avenir d’un jour meilleur – et ce, en dépit des multiples interventions subventionnées de psychologues spécialisés en dépressiologie du corps enseignant.

12)           Démissions professionnelle et sociale.

13)           Suicide. »[iii]

Comme vous pouvez le constater, les conséquences de cette maladie sont plutôt fâcheuses : non seulement pour l’élève touché qui ne parviendra jamais à trouver un emploi décent si ce n’est empereur, dealer ou homme politique, métiers qui ne demandent pas une maîtrise parfaite de la langue française ni même une intelligence hors du commun ; mais fâcheuses aussi pour l’enseignant qui ne peut plus remplir sa fonction principale et si fondamentale pour la République s’il est décédé.

Il faut noter que l’aponctuationnite suraigue est en constante progression, et ce quelque soit le niveau social. C’est une catastrophe d’une amplitude sans précédent – d’où un taux de chômage et un taux de suicide si inquiétants que la chaleur de toutes les éminentes cervelles occidentales associées dans une même immense réflexion accélère sensiblement le réchauffement climatique.

Devant ce constat perturbant, l’état a depuis pris en toute hâte une décision des plus sages : la création de l’accompagnement éducatif. Ainsi, les élèves en difficulté, après les trente deux heures de cours qui leur sont offertes obligatoirement, et après les deux heures de soutien censés les galvaniser dans leur dur labeur de futurs plébéiens éclairés, pourront poursuivre leur vain apprentissage en aide aux devoirs ou en séance de méthodologie intensive.

Toujours est-il que je m’agenouillerai à jamais devant un prof qui, après sa longue journée de travail et d’émotion, alors que tout à chacun sirote le silence devant sa télé ou le soleil, lui seul, dans l’obscurité chancelante traversée de poussières errantes, va corrigeant une enfilade de copie au péril absolu de sa propre vie.

Respect éternel.

Et encore… Vous allez dire qu’après tout cela je suis forcément acculé dans ma plaidoirie, mais… qui n’a jamais essayé de faire lire ne serait-ce qu’un feuillet de cinq pages agrafées à des soupçons de cerveau feignasse qui, d’images en images trainent une infatigable stupidité indolente, et qui ne compulsent plus que le revers de la boîte de céréales le matin, deux pages de manga en japonais le midi et, entre deux, Closer dans les closets la bouche béate et la bave au bec ; qui n’a jamais tenté de faire lire à tous ces zappés déneuronés de toute forme de spiritualité un peu plus élevé que l’odeur de leurs pieds qui fermentent dans les pantoufles casanières, un VERITABLE livre, recouvert, relié, avec une odeur de poussière lointaine, avec des mots sur chaque page, avec des mots formant des phrases plus ou moins longues, avec des paragraphes et une intrigue bâtie sur du suspens, n’a jamais mené la moindre lutte, ne s’est jamais égaré dans les sanglantes mêlées des combats absurdes, les armes à la main et le sourire aux lèvres.

La dernière semaine, avant chaque vacances, branle-bas de combat : la classe tout entière tremble d’un même frisson, croisant les doigts, les tables, des regards apeurés et des sarisses qu’ils affûtent avec les dents, et implorant dans un silence de chapelet Jésus, Allah, Bouddha et toutes les autres divinités du Mal comme du Bien, de Zoroastre à Dark Vador, espérant du plus profond de leur cœur qui bat flammes et flemme que le prof oublie de leur donner un livre. Un devoir, une rédaction, des exercices, passe encore. On les fera le dimanche soir, entre un film d’action haletant et la démotivation ambiante. Et on pourra même espérer un bon neuf. Mais un livre ! Ils craignent de gravir l’Everest, alors que ce n’est que Victor Hugo.

Un livre, c’est long, c’est lourd, c’est difficile à comprendre ; alors on saute des pages, on le parcourt entre trois-quatre légèretés audiovisuelles, on le lit non pas plusieurs fois mais en plusieurs fois : ce sont là les moyens les plus sûrs pour le comprendre, l’assimiler et l’apprécier.

En même temps, il faut les comprendre, ces ânonneurs bégayards de Bateau-ivre : ils ont déjà tant à lire ! Et qu’on facebooke, et qu’on se maile, et qu’on se aiméssène à tour de doigts. Où peuvent-ils donc trouver le temps, alors qu’il y a tant de comédies américaines à déguster, d’affronter du Stendhal ou d’estimer du Baudelaire ? Entre American 16, intitulé Flair et pet, et Guerre et Paix de Tolstoï, même pour moi, tout est clair, limpide, le choix est vite fait : je prends un bon paquet de chips, un soda et je m’écroule sur le canapé. Je suis jeune, ce livre attendra ma retraite.

Et puis, je suis certainement trop méprisant à leur égard et gonflé d’a priori stupides. Il faut avouer que, loin de tous les préjugés universels contre cette jeunesse déchéante, le livre garde tout son magnétisme, tout son mystère et tout son vertige, et ce, dès les premiers regards, puisque les élèves, sans même l’avoir entre les mains, et avec une angoisse folle, et une curiosité que je ne leur soupçonnais pas, veulent tout savoir de lui : « M’sieur, il fait combien de pages ? M’sieur, il est long ? M’sieur, c’est écrit en petit ? M’sieur, y a des mots compliqués ? M’sieur, y a des images ? M’sieur, on est obligé d’le lire ?… ». Et j’en passe, et des meilleures. Autant vous dire que je fus comme soulagé par ce sursaut encéphalographique que tout professeur quelque peu réveillé pendant son cours est capable de me tracer.

Comme cela doit rasséréner tout enseignant dans sa lutte contre l’analphabétisme et la bêtise ! Que cela serve de leçon à tous ces professeurs qui croient que les jeunes se foutent des livres qu’on leur offre, et qu’en temps de déprime, qu’il pense à cela avec bonheur. Il ne faut pas méjuger de ces frétilleurs digressifs : ils connaissent Julien Sorel, Céladon, Rastignac et Pécuchet. Ils ont vu les deux premiers à Tournez manèges !, le troisième à La roue de la Fortune, et le dernier à C’est pas sorcier. Ils ont croisé Candide dans la cour et fracassé Gauvain à la récré.

Il est tout de même rassurant de se dire qu’ils le parcourent, le livre – à pieds joints et en sautant allégrement. Certains le dévorent, ah ça oui, ou plutôt le laissent dévorer par leur chien. D’autres l’avalent littéralement – avec un aspro. Et les plus courageux d’entre tous, galvanisés, électrisés presque par la quatrième de couverture, une illustration ou la verve professorale, se jettent à corps perdu dans l’intrigue et, après deux pages, ils ont le nez dedans – endormis. Il faut toutefois les croire : ils les lisent ces putains de livres qu’ils ont kiffés et dont ils ne connaissent plus les personnages principaux ! Ils les lisent… Une page sur quatre, entre quinze SMS, un exercice de style à FIFA 2010, un coup de fil amical (parce qu’Unetelle vient de larguer Untel parce que X a dit à Y que le copain de son cousin lui avait dit qu’il avait vu Untel dans les bras de Z), entre une série métaphysico-policière, un paquet de cacahuètes salées et une lamentation vertigineuse, allongé dans son lit, sur la destinée pessimiste de sa propre personne dans l’immensité intergalactique des univers pluridimensionnels.

Qui peut donc être cet humanoïde capable de les faire lire autre chose que Closer ou une notice de jeux vidéo, si ce n’est une espèce de super-héros chrysostome au charisme inouï ? Un magicien. Un fakir. Un surhomme.

Peu de gens sont pleinement conscients de l’énergie qui est mise en œuvre par les enseignants ne serait-ce que pour intéresser. Et encore faut-il expliquer ensuite. Une fatigue de chaque instant. Car, pour expliquer, faut-il encore avoir l’écoute. Le pire des combats. Le magicien, une fois le rideau baissé, disparait dans une cape de fatigue. Quand il le peut…

Car…

… Qui ne s’est jamais retrouvé claustré cinquante trois minutes au beau milieu d’une meute de pré-adolescents pipi-caca-bobo-ouioui qui se foutent littéralement de Charybde comme de Scylla et qui croient dur comme verge que Mozart est un chanteur de la starac et Gustave Doré le frère de Julien, n’a jamais, ô combien Dieu-jamais, été effrayé par la misérabilissime place qu’occupe l’être humain dans l’obscurité inquiétante de l’ignorance universelle.

La vanité que tout à chacun élude au mieux chaque jour que le néant fait, le prof l’affronte, à chaque seconde, à bras le corps et le cœur, comme le soldat dans la tranchée, les godasses pleines de boue, les doigts tremblants, et le regard vide du squelette à demi-enterré, contraint de pointer les gâchettes et d’aiguiser les dagues pour lutter contre la paresse mucophage et l’incuriosité bavardâtre.

Ah ! Si le trouillomètre des élèves pouvait être plus élevé que leur QI ! Et pourtant celui-ci est si bas qu’on l’évalue sur l’échelle de Richter, voire, et cela arrive de plus en plus fréquemment, qu’on parvienne à le calculer sur les doigts d’une seule main gauche. Mais les élèves aujourd’hui, enfoncés dans leurs certitudes et dans leurs trônes de Petit-Prince-grosse-feignasse, ne craignent rien ni personne, pas même le Christ tout puissant, notre Sauveur, qui est à la droite du Père, si, si, là-bas, ne le voyez-vous pas, là-bas tout derrière, foetalement recroquevillé, tête basse et tirant sur les croûtes qui saignent encore sur ses pieds, pendant que des gamins, s’étant faufilés à l’anglaise hors des limbes, en tressant avec les ombilics des nouveaux-morts-nés une nouvelle échelle de Jacob, techtoniquent une danse du feu autour de lui, armés d’imposantes férules et braillant la Marseillaise.

Vous avez déjà vu Kickboxer, ce chef-d’oeuvre hollywoodien chorégraphié par Jean-Claude Van Damme lui-même, véritable hymne à la fraternité, à la solidarité et au dépassement de soi par la distribution d’une vélocité tout à fait étonnante de ha-kicks tibia-péroné dévastateurs ou de coups de genoux brise-sternum déconcertants de puissance ? Ou, dans la même veine stoïciste, avez-vous déjà regardé cette romance exquise et complexe entre un légionnaire tiraillé par ses devoirs patriotiques et ses convictions personnelles, et une journaliste ravissante et naïve dévorée par une ambition acide l’entrainant à l’ombre des coupe-gorges braillards et jette-billets, au beau milieu des gallomachies les plus sanglantes, entre un sumo brise-rein, un sagouin casse-noisette, ou un remue-poitrine casse-cou, bref, avez-vous déjà regardé Tous les coups sont permis ? Eh bien, dans une classe, ce n’est pas si différent. Et je suis convaincu que si un enseignant venait à perdre une de ses dents en or en plein combat, une meute d’hyènes cupides courait sous les tables pour se la chausser.

La classe est une arène, rectangulaire, sans sable, si ce n’est celui du Temps qui interminablement passe, avec ses rétiaires aux stylos quatre couleurs, ses mirmillons poisseux, ou ses belluaires rebelles qui coulent leur temps à lancer des piques au prof devant un public de mérous globuleux assoiffés de sang et de violence.

Qui n’a jamais vu un film de Jean-Claude Van Damme ou n’a jamais posé la moindre ultime phalange dans une salle de classe un tout petit peu agitée, n’a jamais, mais Dieu-seul-sait-à-quel-point-il-n’a-jamais, entrediscerner le moindre cheveu blanc de la monstrueuse Angoisse à la tête lourde et aux pieds légers. Nul ne peut se considérer anxieux si ce n’est pour faire cours contre des cheveux blonds qui nous font des cheveux blancs.

Il est tellement facile de se dire qu’une fois les classes fermées, et enfermés avec les élèves, les profs se la coulent douce, allongés derrière leur bureau pendant que les gamins ouvrent sagement leur classeur, écoutent religieusement le cours, aussi imbuvable soit-il, les yeux entièrement rivés au tableau et les mains pleines de stylos.

Il est tellement facile d’oublier qu’une  classe est une chimie complexe dont le produit peut s’avérer d’une violence effroyable, où d’ennuis en obligations, de pensées en pensum, de broutilles maternelles en frustrations adolescentes, les élèves vivent des conflits permanents entre quatre murs et un chauffage ou trop chaud ou trop froid.

Et les profs de vouloir décompresser en chatouillant le béton avec le tibia.

Comme Tong Po.

De toute évidence, il ne faut pas confondre Violence et violence. L’enseignement est une lutte, un combat, avec son ring suintant, à l’odeur fauve, où l’on devine à brûle-pourpoint que nombre de pugilistes ont donné du poing dans des sacs de sable imperturbables jusqu’à l’épuisement. Mais, avant, ces pacotilleurs de mouches suffoquaient leur audace devant des maîtres stoïques, qui encaissaient sans broncher leurs noix de coco balancées du plus haut de leur lune avant d’exverminer en un seul mot tous ces cancrelats qui se prenaient pour des loups ; alors qu’aujourd’hui, le cancre de la classe, chanté par Prévert, ce bel âne béat que la férule pliait comme une brindille, a fait place aux idiots bêtasses se complaisant dans une paresse de compétition à qui-aura-la-plus-mauvaise-note ou à-qui-sera-le-plus-collé, avec une insolence naturelle, souriante :

L ’IDIOT

Il dit non avec la tête, le corps et les mots

Il dit non avec le cœur

Il dit ouais ! à ce qu’il vénère

Alcool catch skate jupes ne rien faire

Il dit merde aux professeurs – de bon cœur mais dans le dos,

Il est assis il est debout tout en même temps souvent même couché et les yeux plus que lourds

On le questionne

Et tous les problèmes soudain se posent comme une mouche dans une toile d’araignée

Il rit une absurdité du genre « M’sieur, c’est vrai qu’il y a des bananes en Guadeloupe ? » ou « M’sieur, aujourd’hui, quand je pète, j’essaye de ne pas faire trop de bruit »

Et le fou rire le prend et se communique d’élèvres en élèvres tous en chœur

Il n’efface rien car cela le fatiguerait ne serait-ce que lever le bras

Mais en dépit des menaces du prof

Sous les acclamations générales

Il se tourne et retourne à sa place

Fier et hilare

Tournant le dos au tableau noir au prof et au silence

Heureux de s’enfoncer dans le gouffre de l’ignorance.

Quelle patience ne faut-il pas pour affronter ces idiots rigolards qui ne réfléchissent plus que par libre-association spontanée :

LE PROF : Quelle est la nature du mot « à » dans « Je vais à Paris » ?

LES ELEVES : Adjectif !… Verbe !… Sujet !…

Ou encore :

LE PROF : Pouvez-vous me donner des mots de la même famille que « conte » ?

LES ELEVES : Congestion !… Anticonstitutionnellement !… Complot !

Mon Dieu L

Regardez donc la fatuité consternante des blogs des élèves qui pèlent-mêlent avec une superficialité sublime tous les stéréotypes préadolescents. D’ailleurs, vous remarquerez qu’ils n’y laissent aucune place à l’école si ce n’est pour juronner deux-trois scatologies et débiter trois-quatre obscénités affreuses sur leurs profs.

Pour résumer :

1)    Pour les Elèves, le prof est un pénible lourd qui gueule son cours en postillonnant un charabia incompréhensible et de toute façon inutile s’il n’est pas beau ;

2)    Pour les Parents, le prof est un râleur autoritaire sans discipline qui distribue les punitions et les heures de colle par pur plaisir et sans que les gamins aient fait quoi que ce soit de mal ;

3)    Pour la Société, le prof est un fainéant, toujours en vacances ou en grève, qui se plaint de tout en permanence quand bien même il a tout pour lui, et qui fait tout pour ne rien faire ;

4)    Pour les inspecteurs, le prof est un gaucher de la pédagogie, incapable dans l’ensemble de gérer les hétérogénéités d’une classe en adaptant ses pratiques ;

5)    Pour le Gouvernement, le prof est un fardeau budgétaire superflu d’autant plus qu’il est un travaille-moins-pour-gagner-plus gênant et un obstacle majeur dans  l’abrutissement de tout une génération de capitalistes en puissance ;

6)    Et, enfin, les profs eux-mêmes se sentent comme des boulets électrons-libres qui travaillent trop pour une maigre reconnaissance et songent à changer d’activité avec de plus en plus d’insistance.

Quoi de plus violent ? Quel métier peut donc se vanter d’une telle rancœur quand bien même tout le monde à l’unisson s’accorde à dire dans le même temps que c’est une fonction indispensable et que c’est le plus beau métier du monde ?

Personne ne semble être en mesure d’estimer l’accablante solitude du professeur. Dédaigné de tous, raillé de toute part, critiqué de haut en bas par le haut et le bas, l’abandon est terrible, d’autant plus que cela ne dérange personne ni ne déplaît à personne. Est-ce cela le plus beau métier du monde ?

Quant à moi, je pense aux jeunes profs, à tous ceux qui, fiers de souscrire au plus beau métier du monde, ont tôt fait leurs premiers pas dans le plus grand tombeau du  monde.

Certes, les pompiers sont des demi-dieux : ils sauvent des chats et des vies. Les policiers sont des héros : ils tuent des apprentis délinquants sans faire exprès. Les chanteurs sont des démiurges tout puissants : ils passent à la télé. Et certes, les professeurs ne sont que des parasites : ils distribuent les zéros et prodiguent les heures de colle à des futurs pompiers, à des flics prometteurs ou à des maitres-chanteurs en puissance.

Nous vivons dans une société qui ne tolère plus l’échec. Or, l’école en est la plus éclatante incarnation. On ne sait plus que c’est en titubant qu’on apprend à marcher. Que devons-nous donc dire à toutes ces jeunes intelligences qui, pour avoir tant trébuché, n’en ont pas moins obtenu le CAPES ? Que le chemin de croix ne fait que commencer ? Que la joie est de courte durée ? Qu’il vaut mieux refuser le concours pour faire un vrai métier ? Que Thierry Henry n’a pas fait exprès de mettre la main ? Que Pamela Anderson aime les bains bouillants à la verveine ?

Il faut se rendre à l’évidence : le plus beau métier du monde l’est parce qu’il est dur. Uniquement pour cela. N’en déplaise à tous ceux qui pensent le contraire et le cul collé à leur chaise prodiguent les zéros sur des comptes en banque secret.

Ainsi donc, vous qui, un jour, aimerez jouir de cette noble profession, sachez tout cela. Imbibez-vous de cet alcool violent qui vous collera le vertige à tous les coups – si tant est que vous ne vous soyez pas pendu avant. La route est longue, chaotique, truffée de pièges et de mensonges, mais le chemin est beau quel que soit le temps.


[i] Qu’est-ce qu’on s’en fout quand on a douze ans et que l’agneau, on veut le bouffer aussi.

[ii] Je vous renvoie à la lecture on ne peut plus passionnante de son ouvrage le plus éclairant, rédigé dans un style limpide et efficace : Nos jeunes sont des malades, éd. Plomb, 2007 et demi.

[iii] Ibidem, P. 123-124.

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« M’sieur, j’sui obligé d’venir en soutien ? »

Vendredi 14 novembre 2008

    

     Le soutien. Certainement l’apogée, ce sommet perdu au milieu des nuages et des neiges éternels, trop élevé dans le ciel pour que la pluie ne le mouille de ses larmes pesantiformes, le summum d’une année de TZR – après les quinze jours de remplacement plantés au beau milieu d’un mois de janvier glacialissime dans une bourgade paumardée des boisades Haut-Marnaises au sein d’un bahut de quelques 94 élèves dont on compte les enseignants avec les phalanges des pouces.

                Imaginez…

                Vous venez de mettre un pied dans la profession et dans votre nouvel établissement et avec joie, délice et euphorie, d’apprendre votre nomination de TZR sans poste de la bouche mi-rire mi-question de la principale qui ne sait que faire ET de votre pied qui empiète sur son territoire collégial ET du temps libre qui lui est alloué subitement pour une durée indéterminée et parfaitement aléatoire : alors, vous attendez.

                Vous arpentez religieusement la salle des profs en apprenant par cœur chaque recoin ; vous essayez toutes les tables et tous les sièges l’un après l’autre, et avec une précaution fourmissime ;  vous tapotez internet surfant de sites en sites mailant et googuelant patiemment d’une pensée à une autre ;  vous observez pieusement les plafonds jaunis par des années de cigarettes, les peintures craquelantes que l’on essaye de cacher derrière les casiers ou les placards, et les deux trois ordinateurs séniles qui crachent des écrans maladifs et sur lesquels vous vous gaussez de voir de temps à autre un ancien collègue langue pincée qui galère à frapper les touches l’une après l’autre ; vous goûtez le thé étalé sur la table du fond entre le sucre et une presque cafetière, puis, ne parvenant guère à vous payer une légère tasse de café serrée, vous entreprenez courageusement de tenter de réparer la machine à café qui crie outil dans un petit coin oublié des lumières dans le zzzément des mouches grouillées de toiles d’araignées ;  vous peuplez ce no-man’s-land-des-heures-de-cours de soupirs, de souffles réguliers, de palpitations d’errements, de crissements de chaise, de déchirements de feuille, de cliquetis de clavier, de glissement de crayons, et lorsque la sonnerie retentit – alors que vous pensez dans l’instant que c’est le téléphone qui hurle anormalement – les professeurs, essoufflés de bonheur, jaillissent glorieusement, aisselles-suintantes-sourire-d’harassement, et avec un cynisme inégalé s’exclament « T’es encore là, toi ? Tu n’t’embêtes pas trop ? Tu veux des copies, ou des élèves ?… ». On ricane ; vous souriez.

                Et, que Dieu me bistronne le cuir chevelu nonchalamment si je mens, un jour de soleil froid au-dessus des plateaux haut-marnais, pendant que les valsantes forêts d’arbres en arbres rumeurent une lointaine brise, vous trouvez dans votre casier, innocente paume de papier à la faible ligne de vie, un document signé de la main de Madame la Principale qui vous incite, fortement, à choisir sur le planning des heures d’étude de l’ensemble des classes une dizaine d’heures de soutien. Une joie intense vous étreint subitement le cœur : vous allez enfin priver certains élèves d’une heure de permanence – donc une heure de vacance et de bavardage – afin de leur rappeler quelques règles d’orthographe fascinantes et ô combien nécessaires à la survie culturo-intellectuelle de tout un chacun dans la Société, telles que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou encore la conjugaison des verbes irréguliers du troisième groupe au passé simple, voire, s’ils sont sages, au subjonctif imparfait ; vous allez enfin réquisitionner quelques vigilances agitées pour leur inculquer la concentration et son importance capitale dans l’apprentissage d’une langue claire, variée et sans faute, quand bien même cet entre deux heures leur enseignait davantage la déconcentration, la digression et l’incuriosité avant que vous ne veniez leur tirer involontairement (parfois) le poil de la main.

                Et une question vous traverse l’esprit et vous taraude l’emploi du temps : comment les élèves vont-ils recevoir cette bonne nouvelle ? Et comment vont-ils vous le faire ressentir ? Ils ont déjà le planning aussi chargé que le sang de Mel Gibson en gammas après une courte journée de tournage en Palestine, pourquoi leur rajouter une heure, certes enivrante, mais dans le sens où elle les saoule ?

                Première heure de soutien : le plus rapidement possible vous fait comprendre l’Administration. Vous dressez conséquemment un emploi du temps de 18h dans lequel vous essayez de négocier une ou deux heures « d’approfondissement » (pour varier) que vous allez déposer crachin-crachat sur le bureau de Madame la Principale.

A présent, le parcours du combattant commence. Il faut prévenir les collègues, les enjoindre gentiment à ce qu’ils constituent des groupes de travail aux heures définies et à ce qu’ils élaborent des objectifs périodiques, et surtout il faut les lancer, les tancer, les relancer, les retanser, afin qu’ils y pensent – et, je vous le promets, ceci est loin d’être facile. Régulièrement, un collègue, pourtant de bonne foi, mais qui galère déjà à retenir entièrement son propre emploi du temps, se confond en excuses devant vous car il vous a oublié et vous a laissé attendre bêtement dans la cour une classe virtuelle pour un cours virtuel que vous avez cependant penché sur le papier la veille entre un épisode de la starac et un reportage people.

                Et lorsque toutes ces formalités de longue haleine, et qu’il s’agit de mettre à jour au jour le jour, font partie du passé, vous allez chercher vos quelques énergumènes agités comme des puces sur le dos d’un chien, et vous réalisez que la salle prévue n’est point accessible à cette heure-là… OR, vous n’avez toujours pas les clefs du premier étage (car il n’y en a plus) et vous vous sentez subitement bloqué dans le couloir entre « Il ne faut pas que les élèves voient que je n’ai pas les clefs » et « Je ne peux pas laisser les élèves tout seuls à traînasser les couloirs de leurs pas lourds et sautillants ». Vous dites donc que vous avez oublié vos clefs et vous envoyez une tête sérieuse chercher un passe-partout. Enfin, vous êtes dans la classe. Les élèves sont installés et vous lancez une activité ludique sur l’apprentissage de l’orthographe, et là… Ô reur et Dame Nation, vous vous trouvez nez-à-nez en face de cette génération tueuse de mots et briseuse de règles et vous réalisez l’étendue du travail qu’il va falloir fournir.

-          Et vous êtes heureux.

 

Allez donc savoir pourquoi.

                 

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Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

Mercredi 22 octobre 2008

 

Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

 

Qui, parmi nous, a réellement lu les manifestes du « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud ? Et qui saurait clairement définir ce qu’Antonin Artaud entend par cruauté ? A peine savons-nous parfois que cette œuvre est à la base d’une grande partie du théâtre moderne (avec les œuvres de Brecht, évidemment). Elle marque une seconde grande et profonde rupture, après le drame bourgeois et le drame romantique, avec le théâtre dit « classique ». Cependant, c’est toute l’écriture théâtrale qu’elle bouleverse : car elle vise à rétablir la suprématie de la représentation sur le texte, de la mise en scène sur la mise en sens, de la langue sur le langage.

 

La théorie du « théâtre de la cruauté » est tirée de l’essai intitulé Le Théâtre et son double, lequel date de 1935. Elle poursuit les grands changements instaurés dans les arts plastiques (cubisme, fauvisme, etc.) et littéraires (surréalisme notamment) suite aux perturbations engendrées par la première guerre mondiale. Devant cette débauche de violence et d’horreur, l’artiste ressent le besoin de remettre l’homme, dans sa totalité, au centre de ses créations, le plongeant dans un monde sauvage, originel, tohu-bohesque, sans repère aucun.

 

C’est ainsi qu’Antonin Artaud en vient à élaborer cette nouvelle théorie dans laquelle il prône la cruauté, c’est-à-dire la vie. Car le mot cruauté ne renvoie pas essentiellement à ses sens actuels de souffrance, de froideur extrême, de plaisir morbide ; il s’enrichit de son sens étymologique : issue du substantif latin cruor, qui désigne le sang qui coule, la cruauté évoque autant cette violence et cette convulsivité de la chair que l’atrocité homicide sanglante et épouvantable. La cruauté coule dans nos veines, et baigne chaque seconde qui passe nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre esprit. La cruauté nous fait vivre, nous émeut, nous bouleverse, nous assomme. La cruauté, c’est la vie. C’est notre monde intérieur qu’il faut projeter sur l’espace scénique. A plusieurs reprises, Artaud, dans des lettres, est revenu sur cette confusion sémantique :

 

« Tout ce que je peux faire c’est de commenter provisoirement mon titre de Théâtre de la Cruauté et d’essayer d’en justifier le choix.

Il ne s’agit dans cette Cruauté ni de sadisme ni de sang, du moins pas de façon exclusive.

Je ne cultive pas systématiquement l’horreur. Ce mot de cruauté doit être pris dans un sens large, et non dans le sens matériel et rapace qui lui est prêté habituellement. Et je revendique (…) le droit de briser avec le sens usuel du langage, (…) d’en revenir enfin aux origines étymologiques de la langue qui à travers des concepts abstraits évoquent toujours une notion concrète.  

On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel (…).

C’est à tort qu’on donne au mot de la cruauté un sens de sanglante rigueur, de recherche gratuite et désintéressée du mal physique. Le Ras éthiopien qui charrie des princes vaincus et qui leur impose son esclavage, ce n’est pas dans un amour désespéré du sang qu’il le fait. Cruauté n’est pas en effet synonyme de sang versé, de chair martyre, d’ennemi crucifié. Cette identification de la cruauté avec les supplices est un tout petit côté de la question. » (Première lettre à Jean Paulhan, à propos du Théâtre de la Cruauté).

 

J’ai démarré depuis quelques semaines « un club théâtre » dans mon collège perdu dans les plateaux mornes et déserts, et d’une froideur incroyable l’hiver, de la Haute-Marne. Un club ouvert à tous les niveaux, de la SEGPA aux troisièmes afin d’offrir un lieu de conciliation pour toutes et tous. Je ne désire aucunement leur demander des récitations, des improvisations approximatives, voire des jeux désintéressés. Je veux qu’il profite de cette expérience et que je profite de cette expérience : je veux qu’ils jouent leurs saynètes, plus tard, ce 30 juin de brouillard qui nous tend des bras épineux de roses closes à peine écloses, et qu’ils quittent la scène, heureux d’avoir vécu, fiers d’avoir existé, et curieux de cette étrange machine fantôme-de-vie pierre-d’errance qu’on appelle le corps. Qu’ils prennent conscience de leurs pas, de leurs rires, de leurs regards. Qu’ils sentent leurs larmes couler. Qu’ils s’ouvrent à la souffrance. :-) 

 

 

 

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Cher Jean Fédéfote…

Vendredi 18 janvier 2008

    Comme vous le savez, l’orthographe, je parle bien de l’Orthographe avec un grand O (et non un grand Ho ;-) ), n’est pas la tasse de thé de tout le monde… Loin s’en faut ! Y compris pour certains profs ;-) … Et alors ? Tout le monde fait des erreurs ; et puis, après tout, c’est en faisant des erreurs qu’on apprend, non ?

 

    C’est pour cela que je me suis creusé les méninges (en fait, non, c’est ma prof d’IUFM qui m’a aidée par le biais d’un fascicule que j’ai minutieusement compulsé [à vous de voir ce qui se cache derrière l'oxymore, lol]) afin de trouver une activité qui puisse exhorter un tant soit peu mes élèves à pratiquer (de) l’Orthographe. Chacun a une orthographe qui lui est propre. C’est étrange d’affirmer cela, puisque l’orthographe est normalement un code rigide, typifié, garanti, certain, stable ; mais il faut se l’assurer : avec l’irruption de l’écriture msn et de l’écriture sms, chacun développe vraiment une écriture plus ou moins singulière, originale, avec ses types de fautes particulières. Imaginez-vous, aujourd’hui, les jeunes doivent maitriser trois types « d’écriture » : l’écrit scolaire (non pas scolastique), l’écrit « oral » (msn, sms) et la prise de notes/ traces écrites (qui se situent entre les deux cas précédemment cités). Tout doit donc se mélanger dans leur tête et nous en arrivons à des phrases parfois sans queue ni tête ni même orthographe : « Sait l’enemies de Ivain se combatan dans la fôret périeus (sic) ». Alors comment parvenir à lancer le sujet sans heurter leur sensibilité d’enfants de 12 ans qui ne perçoivent pas encore les plaies linguistiques, les violences et les maltraitances qu’ils infligent aux mots ou encore leur cruauté d’arracheurs de pattes-de-mouches ?… Mots, avez-vous donc une âme ? Et, si oui, souffrez-vous ?

 

    Et c’est ici qu’apparait Jean. Jean Fédéfote. Un petit jeune homme d’une douzaine d’années, blond, aux yeux bleus imperceptibles, défaits dans un blouson rouge abattu sur ses épaules. Un élève quoi. Avec ses angoisses métaphysiques, ses incertitudes pré-adolescentes, ses fautes d’orthographe. Suite à une séquence sur le roman de chevalerie qui l’a particulièrement intéressé, il a oublié de donner des nouvelles à sa grand-mère ; celle-ci s’inquiète ; la mère de Jean l’empresse de lui envoyer une lettre, mais Jean n’est pas rassuré : son orthographe n’est pas fameuse et sa grand-mère est de la vieille école (normal pour une grand-mère me direz-vous) ; il me montre sa brève épitre (à cet âge on n’a de l’imagination que pour ses amis) et je tombe des nues. J’ai beau lui expliquer, et lui expliquer, radoter des explications, radoter des radotements d’explication, il n’y entend rien. Que fais-je ? Je décide de donner cette lettre à mes élèves (vous aurez compris, Jean est fictif… Ah vous vous étiez pris au jeu ? Lol) afin qu’ils la corrigent (une correction en moins), qu’ils la commentent, et qu’ils encouragent notre bon jeune Jean. Voici comment se présente l’exercice :

 

 

    1) Le petit Jean Fédéfote, un élève de cinquième du collège de Mérimé situé à Dictée, a bien des soucis avec l’orthographe : il faut l’aider et partir à la recherche des erreurs dans cette courte lettre qu’il a écrite pour sa grand-mère. Je la lui rendrai. Recopie donc ce travail en supprimant un maximum de fautes (les chiffres t’indiquent le nombre de fautes par ligne).

 

1 Ma cher grand-mère

 

3 Je t’y magine, assise au font de ton grand fauteuille,

 

2 tenant cette lettre d’une main qui tramble. Du font de

 

3 ma penser, je vois un sourir sur ton visage qui rit, mes

 

2 qui pleure aussi parceque je suis resté silencieu

 

2 deux longue s’année. Je suis parti étudié

 

2 le moyenne âge à Carvin.

 

3 Je comprend pour quoi les chevalier et

 

3 les femmes en détresse te boulverse touts les deux.

 

1 Aujourd’huy, je suis revenu et je veux te dire

 

4 que je taime toit et tes vielles histoire !

 

5 Je tembrasent t’endremant,

1 Bien à toit, Jean.

 

 

    2) S’il veut progresser, il est évident que Jean a besoin d’y voir plus clair. Regroupez donc (en vous plaçant par deux) les erreurs qu’il a commises entre elles et trouve un titre à chaque catégorie d’erreurs (Il y en a quatre. Par exemple : les accords).

 

    3) Ecris une lettre à Jean dans laquelle tu l’encourageras en lui expliquant tes propres difficultés en orthographe, tes doutes, tes agacements, etc. Profites-en pour lui expliciter un point de grammaire que tu connais parfaitement afin qu’il ne se trompe plus ! (Tu peux pour cela utiliser le manuel, le Bescherelle, etc.).

 

    L’avantage de Jean, c’est qu’il peut-être récurrent. Je compte donner des nouvelles de lui régulièrement, et mes élèves se sont engagés à l’épauler dans sa quête de la pureté linguistique. Et pourtant, ils ne sont pas dupes… ;-)

 

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