Itinéraire d’un jeune prof stagiaire

Jeudi 17 janvier 2008

Re !

    Je vais faire court pour ce post-ci.

 

    Cette année, je suis donc en poste dans un collège dans le nord de la France, dans une zone anciennement minière. J’ai une classe de cinquième, plutôt d’un bon niveau. Je ne peux guère vous parler plus précisément de ma classe ni même de mon maître de stage d’ailleurs (respect de la vie privée de toutes et tous oblige, c’est une sorte de secret professionnel…). Je peux simplement vous dire que je suis le référent de 26 élèves, moitié fille moitié garçon. Ma classe se caractérise par son hétérogénéité (même si toutes les classes se caractérisent par cela) plutôt prononcée : des élèves de tout milieu (fils de prof comme fils d’immigrant), de tout niveau, de tout horizon, etc. Comprenez : j’ai vraiment une classe constituée d’une agglutination de différence.

 

    Bon rentrons dans le vif du sujet : comment intéresser ce groupe d’intelligences malmenées par la télévision aculturogéne, par le dégout fashion de la lecture quotidienne, par une pratique débraillée, jmenfoutiste, irréfléchie de la langue française (et surtout de sa grammaire et de sa sacro-sainte orthographe) tout en suivant le programme fixé/ figé par les inspecteurs hors-du-terrain ? Je n’ai aucune réponse, pas même la panacée… Désolé pour tout ceux qui étaient bouche ouverte, yeux grand ouverts, respiration haletante, palpitation retentissante, et une goutte de sueur pantelante sur le front, attendant impatiemment une réponse universelle de ma part… mais il faut se rendre à l’évidence, il existe des solutions mais pas de remède miracle. Dommage d’ailleurs…

 

     L’année de cinquième suit une progression chronologique que vous pouvez ou pas suivre plus ou moins intelligemment : le programme fixe le moyen-âge, la renaissance et le siècle classique. A vous de choisir ! Ou vous construisez vos séquences selon la chronologie ou vous construisez vos séquences selon une logique qui vous est propre et que vous avez réfléchie (par exemple : en suivant les genres, du fait divers à la nouvelle au roman, puis la farce et le théâtre, enfin la poésie, etc.). Quant à moi, j’ai choisi de suivre une progression chronologique qui permet d’étudier non seulement des œuvres en lien plus ou moins immédiats (qui se parlent, comme Le roman de Renart parodie les romans de chevalerie de Chrétien de Troyes) mais qui permet également au professeur d’accéder à des contenus culturels qui s’enchainent naturellement (la Renaissance mettant fin au Moyen-Âge avec les « Grandes découvertes »). Voilà ce que cela donne :

 

1)  Etude d’une nouvelle : « Le secret de maitre Cornille » (tiré des Lettres de mon moulin) : séquence assez courte qui permet de mettre en route les élèves sur des œuvres brèves, amusantes, et de les familiariser avec un vocabulaire qu’ils utiliseront toute l’année : champ lexical, situation d’énonciation, schémas narratif et actanciel, etc. Cette séquence ne s’inscrit pas directement dans la chronologie précédemment indiquée mais elle permet d’introduire les élèves à la lecture avant de les lancer dans des textes plus longs.

 

2) Le fabliau : du coq à l’âme. Introduction à la vie du Moyen-âge par le biais de textes rendant compte de la vie médiévale quotidienne.

 

3) Un roman de chevalerie et d’amour : Yvain ou le chevalier au lion. Evoque des thèmes propres au Moyen-âge : les codes de la chevalerie, la courtoisie, le merveilleux breton/ chrétien. Les élèves se lancent dans des productions écrites plus conséquentes.

 

4) Rire, se moquer, parodier : Le Roman de Renart et Gargantua. Passage du Moyen-âge à la Renaissance par le biais des « romans de dérision critique ».

 

5) La Farce dans tous ses états : La farce de maitre Patelin, Cuvier, voire une pièce de Molière en lecture cursive pour instaurer une progression générique et chronologique. Etude du comique théâtrale après le comique « romanesque ».

 

6) Le pouvoir de la Lecture (séquence uniquement construite pour mon portfolio, lol) : permet de faire le point sur les attentes des élèves en tant que lecteur. Je pense leur faire lire La Bibliothécaire.

 

7) Le récit de voyage : à la découverte d’un autre continent, celui des mots !

 

8) La poésie, de la forme au cœur.  Etude des différentes formes de la poésie (amoureuse, principalement) au XVIème siècle. Approche de la mise en mots, rupture de la page en tant que blanche masse couverte d’encres.

 

9) Le roman policier : du mot au mort.  Certainement l’ultime séquence. Elle devrait permettre une synthèse de tous les savoirs acquis durant l’année.

 

    Voilà donc pour ma progression annuelle. J’espère qu’elle vous apparaitra relativement claire. En tout cas, il vaut mieux, car si elle ne l’est pas pour vous, elle ne l’est certainement pas pour mes élèves ! Bon, elle a ses défauts (dont j’ai conscience parfois) mais aucune progression n’est rigoureusement parfaite. Je rajoute que le texte descriptif (l’un des objectifs majeurs de l’année de cinquième) est étudié fragmentairement, instillé dans toutes les séquences par plus ou moins grandes doses.

 

Voilà pour aujourd’hui, bonne soirée !

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Le portfolio, un fardeau à porter ?

Mercredi 16 janvier 2008

Rebonjour à toutes et à toutes !

 

Comme je l’avais évoqué dans le dernier post, l’une des nouveautés de cette année, en ce qui concerne les « épreuves » préparant à la titularisation, est le fameux PORTFOLIO. Ce document d’une cinquantaine de pages que le stagiaire se doit de remplir d’encre et d’idées est censé remplacer le « mémoire ». Si nous suivons la définition que nous pouvons trouver sur wikipédia, le portfolio est « un dossier personnel dans lequel les acquis de formation et les acquis de l’expérience d’une personne sont définis et démontrés en vue d’une reconnaissance par un établissement d’enseignement ou un employeur. » ; pour simplifier (si j’y arrive) : le portfolio permet à votre employeur (l’Education nationale qui délègue évidemment ce travail à une foultitude de sbires éclairés puisqu’elle ne peut pas venir entièrement allégorifiée – voire alléghorrifiée parfois – dans vos salles de classe [elle risquerait sans aucun doute de terroriser un bon nombre de nos futurs remplaçants ;-) ]) d’apprécier votre progression annuelle, soit de constater votre évolution du statut de minable-débutant-tremblotant-et-bégayant qui-a-encore-du-lait-au-bout-de-son-nez-enseignant à celui de presque-prof même-si-il-ne-faut-pas-l’oublier-il-reste-encore-un-minable-débutant-(…) – qui, soit dit au passage, n’est encore qu’un « néo-titulaire ». Quand devient-on véritablement professeur ? Finalement, vous voyez, cette simple question pourrait être le départ d’un portfolio. Mais, ne vous inquiétez pas, je ne me lancerai pas dans cette problématique-là.

 

Problématique… Le mot est jeté – comme le dé. Car tel est le mot-clé de votre année (et de votre portfolio, encore lui, eh oui, ça tourne à l’obsession…) : PROBLEMATIQUE. L’année du stage est une année à problème. Mais, entendons-nous bien : « problème » n’est pas forcément un mot péjoratif. Bien sûr, il y a les soucis financiers (dur dur la vie de jeunes profs, vous verrez… ;-) ), l’amassement des feuilles volantes qu’il faut ABSOLUMENT gérer comme un aéroport(-folio !), ou encore la gestion de votre ou de vos classes en responsabilité (à laquelle il tient de rajouter le stage pratique, les journées bloquées par l’IUFM ou par la rédaction du portfolio ou par la préparation minutieusissime de vos cours), mais il ne faut pas omettre les joies de l’enseignement (eh oui, parfois, un ange passe et sur sa trajectoire une floconnée de sourires curieux et avides vous regarde…), l’amitié complicément franchouillarde entre collègues de tout horizon pendant les longs travaux de groupe à l’IUFM, et la sympathie sincère de votre maître de stage ou de vos professeurs d’IUFM (qui la plupart du temps sont eux-mêmes profs…), etc. Pour tout cela, c’est une année problématique car nous funambulons sans cesse d’un abîme à l’autre, parfois titubant démotivément le long du précipice en se murmurant « Ca ira mieux demain… » (mais le lendemain, un autre précipice nous attend : la taxe d’habitation, lol), parfois marchant d’un pas vif, éclairé, serein, sûr de sa progression et souriant de démarche. Tout est dans notre façon de gérer ce semblant d’équilibre permanent. Nous nous sentons prof le lundi, alors nous haussons la voix, nous discutons avec assurance avec les collègues (au moins ceux qui nous considèrent comme tel), nous pensons avec joie aux cours suivants (là, je crois que j’exagère, désolé) ; et, le mardi, retrouvant tôt le matin, notre IUFM adoré, adulé, idolâtré, nous retrouvons dans le même temps notre ancien statut d’étudiant amorphe, à demi réveillé, bref, regardez vos élèves et vous vous verrez. Le passage, semé d’embuches, de jeune étudiant à jeune professeur, voilà l’un des objectifs centripètes de tout portfolio : comment ai-je fait pour conquérir mon statut de néo-titulaire ? Comment suis-je parvenu à franchir le seuil de la classe et, au lieu de me diriger instinctivement vers une chaise dans le fond de celle-ci à proximité d’un vieux radiateur tout enchewinggummé, je me suis avancé vers le bureau qui trône au centre et qui cependant ne sert à rien puisque je ne m’assois jamais derrière ? Comment ai-je réussi à berner mes élèves toute l’année en leur faisant croire que j’étais sur plusieurs établissements afin qu’ils ne comprennent pas que derrière mes absences quotidiennes (ils ne me voient jamais le mardi ni le jeudi) se cachent mon inexpérience patente ? Bref, comment suis-je devenu professeur ? Là encore c’est problématique, non ? Car cela signifie que, bien qu’on vous fasse confiance en vous déléguant une classe, vous n’êtes pas encore un professeur. Pas encore. Il faut être patient. Gagner ses galons petit à petit. Et c’est d’abord avec vos élèves que vous les remportez, plus ou moins brillament, plus ou moins glorieusement. Le vie d’enseignant, c’est d’aller de défaites en victoires, et de victoires en défaites. Un jour, vous vous vouez aux gémonies, et l’autre vous criez haro sur votre pessimisme quotidien. D’un précipice l’autre. Au bord de la mer l’infini est si beau…

 

Bref, revenons à nos moutons. Et je ne parle pas forcément de nos élèves. Pour vous donner un exemple, le mieux c’est que je vous parle de MON portfolio, qui est encore tout virtuel, tout abstrait, tout spirituel. Je vais travailler un thème bateau : la motivation. Car ce qui m’a frappé de prime abord dans ma classe, c’est la difficulté à motiver tout le monde dans le même temps et sur une même activité. Le professeur considère la classe comme une entité, et lorsque l’un de ses membres se dérobe, s’endort, s’évade, quitte l’ornière, c’est tout l’édifice-classe qui a des fourmis dans les doigts. Donc, il faut apprendre à gérer cette motivation : entre motivation « intrinsèque » (celle qui vient de l’élève même par la curiosité, l’envie de réussir, etc.) et motivation « extrinsèque » (celle qui est engendrée par une pression extérieure : parents, copains, société, etc.), entre démotivation « totale » et démotivation « partielle », « fragmentaire », chaque cours est fondamentalement différent : il faut réfléchir à des activités ludiques et intéressantes (dans le sens où elles ont un intérêt au sens fort), tenter de comprendre ses élèves dans leur singularité, leur unicité, varier les travaux, faire preuve d’humour, etc. Et surtout se remettre en question, continuellement. Problématique… vous comprenez mieux à présent ? C’est cela qui est essentiel : résoudre une problématique parmi celle qui s’offre à vous au cours de l’année. J

 

J’ai choisi la motivation. Mais, pour être plus précis, j’ai également décidé de travailler (puisqu’il faut parler de soi) ma propre motivation. Pourquoi ? Parce qu’à la base, l’enseignement n’est pas ma vocation. Du tout. Je suis quelqu’un de réservé, de timide, et je ne pensais pas pouvoir parler devant un public aussi complexe. Et, pour complexifier encore le tout, je n’aime pas lire… et je suis prof de français. Problématique, non ? Et voilà un questionnement a priori intéressant : comment un professeur de français démotivé par la lecture (qui pourtant tient une place prépondérante dans son enseignement) peut-il motiver ces élèves à lire ?

 

Bon, j’ai assez parlé de ce portfolio. J’y reviendrai plus tard. Je vais plutôt vous parler de ce que je fais en cours. A tout de suite !

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