« M’sieur, j’sui obligé d’venir en soutien ? »

Vendredi 14 novembre 2008

    

     Le soutien. Certainement l’apogée, ce sommet perdu au milieu des nuages et des neiges éternels, trop élevé dans le ciel pour que la pluie ne le mouille de ses larmes pesantiformes, le summum d’une année de TZR – après les quinze jours de remplacement plantés au beau milieu d’un mois de janvier glacialissime dans une bourgade paumardée des boisades Haut-Marnaises au sein d’un bahut de quelques 94 élèves dont on compte les enseignants avec les phalanges des pouces.

                Imaginez…

                Vous venez de mettre un pied dans la profession et dans votre nouvel établissement et avec joie, délice et euphorie, d’apprendre votre nomination de TZR sans poste de la bouche mi-rire mi-question de la principale qui ne sait que faire ET de votre pied qui empiète sur son territoire collégial ET du temps libre qui lui est alloué subitement pour une durée indéterminée et parfaitement aléatoire : alors, vous attendez.

                Vous arpentez religieusement la salle des profs en apprenant par cœur chaque recoin ; vous essayez toutes les tables et tous les sièges l’un après l’autre, et avec une précaution fourmissime ;  vous tapotez internet surfant de sites en sites mailant et googuelant patiemment d’une pensée à une autre ;  vous observez pieusement les plafonds jaunis par des années de cigarettes, les peintures craquelantes que l’on essaye de cacher derrière les casiers ou les placards, et les deux trois ordinateurs séniles qui crachent des écrans maladifs et sur lesquels vous vous gaussez de voir de temps à autre un ancien collègue langue pincée qui galère à frapper les touches l’une après l’autre ; vous goûtez le thé étalé sur la table du fond entre le sucre et une presque cafetière, puis, ne parvenant guère à vous payer une légère tasse de café serrée, vous entreprenez courageusement de tenter de réparer la machine à café qui crie outil dans un petit coin oublié des lumières dans le zzzément des mouches grouillées de toiles d’araignées ;  vous peuplez ce no-man’s-land-des-heures-de-cours de soupirs, de souffles réguliers, de palpitations d’errements, de crissements de chaise, de déchirements de feuille, de cliquetis de clavier, de glissement de crayons, et lorsque la sonnerie retentit – alors que vous pensez dans l’instant que c’est le téléphone qui hurle anormalement – les professeurs, essoufflés de bonheur, jaillissent glorieusement, aisselles-suintantes-sourire-d’harassement, et avec un cynisme inégalé s’exclament « T’es encore là, toi ? Tu n’t’embêtes pas trop ? Tu veux des copies, ou des élèves ?… ». On ricane ; vous souriez.

                Et, que Dieu me bistronne le cuir chevelu nonchalamment si je mens, un jour de soleil froid au-dessus des plateaux haut-marnais, pendant que les valsantes forêts d’arbres en arbres rumeurent une lointaine brise, vous trouvez dans votre casier, innocente paume de papier à la faible ligne de vie, un document signé de la main de Madame la Principale qui vous incite, fortement, à choisir sur le planning des heures d’étude de l’ensemble des classes une dizaine d’heures de soutien. Une joie intense vous étreint subitement le cœur : vous allez enfin priver certains élèves d’une heure de permanence – donc une heure de vacance et de bavardage – afin de leur rappeler quelques règles d’orthographe fascinantes et ô combien nécessaires à la survie culturo-intellectuelle de tout un chacun dans la Société, telles que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou encore la conjugaison des verbes irréguliers du troisième groupe au passé simple, voire, s’ils sont sages, au subjonctif imparfait ; vous allez enfin réquisitionner quelques vigilances agitées pour leur inculquer la concentration et son importance capitale dans l’apprentissage d’une langue claire, variée et sans faute, quand bien même cet entre deux heures leur enseignait davantage la déconcentration, la digression et l’incuriosité avant que vous ne veniez leur tirer involontairement (parfois) le poil de la main.

                Et une question vous traverse l’esprit et vous taraude l’emploi du temps : comment les élèves vont-ils recevoir cette bonne nouvelle ? Et comment vont-ils vous le faire ressentir ? Ils ont déjà le planning aussi chargé que le sang de Mel Gibson en gammas après une courte journée de tournage en Palestine, pourquoi leur rajouter une heure, certes enivrante, mais dans le sens où elle les saoule ?

                Première heure de soutien : le plus rapidement possible vous fait comprendre l’Administration. Vous dressez conséquemment un emploi du temps de 18h dans lequel vous essayez de négocier une ou deux heures « d’approfondissement » (pour varier) que vous allez déposer crachin-crachat sur le bureau de Madame la Principale.

A présent, le parcours du combattant commence. Il faut prévenir les collègues, les enjoindre gentiment à ce qu’ils constituent des groupes de travail aux heures définies et à ce qu’ils élaborent des objectifs périodiques, et surtout il faut les lancer, les tancer, les relancer, les retanser, afin qu’ils y pensent – et, je vous le promets, ceci est loin d’être facile. Régulièrement, un collègue, pourtant de bonne foi, mais qui galère déjà à retenir entièrement son propre emploi du temps, se confond en excuses devant vous car il vous a oublié et vous a laissé attendre bêtement dans la cour une classe virtuelle pour un cours virtuel que vous avez cependant penché sur le papier la veille entre un épisode de la starac et un reportage people.

                Et lorsque toutes ces formalités de longue haleine, et qu’il s’agit de mettre à jour au jour le jour, font partie du passé, vous allez chercher vos quelques énergumènes agités comme des puces sur le dos d’un chien, et vous réalisez que la salle prévue n’est point accessible à cette heure-là… OR, vous n’avez toujours pas les clefs du premier étage (car il n’y en a plus) et vous vous sentez subitement bloqué dans le couloir entre « Il ne faut pas que les élèves voient que je n’ai pas les clefs » et « Je ne peux pas laisser les élèves tout seuls à traînasser les couloirs de leurs pas lourds et sautillants ». Vous dites donc que vous avez oublié vos clefs et vous envoyez une tête sérieuse chercher un passe-partout. Enfin, vous êtes dans la classe. Les élèves sont installés et vous lancez une activité ludique sur l’apprentissage de l’orthographe, et là… Ô reur et Dame Nation, vous vous trouvez nez-à-nez en face de cette génération tueuse de mots et briseuse de règles et vous réalisez l’étendue du travail qu’il va falloir fournir.

-          Et vous êtes heureux.

 

Allez donc savoir pourquoi.

                 

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Cher Jean Fédéfote…

Vendredi 18 janvier 2008

    Comme vous le savez, l’orthographe, je parle bien de l’Orthographe avec un grand O (et non un grand Ho ;-) ), n’est pas la tasse de thé de tout le monde… Loin s’en faut ! Y compris pour certains profs ;-) … Et alors ? Tout le monde fait des erreurs ; et puis, après tout, c’est en faisant des erreurs qu’on apprend, non ?

 

    C’est pour cela que je me suis creusé les méninges (en fait, non, c’est ma prof d’IUFM qui m’a aidée par le biais d’un fascicule que j’ai minutieusement compulsé [à vous de voir ce qui se cache derrière l'oxymore, lol]) afin de trouver une activité qui puisse exhorter un tant soit peu mes élèves à pratiquer (de) l’Orthographe. Chacun a une orthographe qui lui est propre. C’est étrange d’affirmer cela, puisque l’orthographe est normalement un code rigide, typifié, garanti, certain, stable ; mais il faut se l’assurer : avec l’irruption de l’écriture msn et de l’écriture sms, chacun développe vraiment une écriture plus ou moins singulière, originale, avec ses types de fautes particulières. Imaginez-vous, aujourd’hui, les jeunes doivent maitriser trois types « d’écriture » : l’écrit scolaire (non pas scolastique), l’écrit « oral » (msn, sms) et la prise de notes/ traces écrites (qui se situent entre les deux cas précédemment cités). Tout doit donc se mélanger dans leur tête et nous en arrivons à des phrases parfois sans queue ni tête ni même orthographe : « Sait l’enemies de Ivain se combatan dans la fôret périeus (sic) ». Alors comment parvenir à lancer le sujet sans heurter leur sensibilité d’enfants de 12 ans qui ne perçoivent pas encore les plaies linguistiques, les violences et les maltraitances qu’ils infligent aux mots ou encore leur cruauté d’arracheurs de pattes-de-mouches ?… Mots, avez-vous donc une âme ? Et, si oui, souffrez-vous ?

 

    Et c’est ici qu’apparait Jean. Jean Fédéfote. Un petit jeune homme d’une douzaine d’années, blond, aux yeux bleus imperceptibles, défaits dans un blouson rouge abattu sur ses épaules. Un élève quoi. Avec ses angoisses métaphysiques, ses incertitudes pré-adolescentes, ses fautes d’orthographe. Suite à une séquence sur le roman de chevalerie qui l’a particulièrement intéressé, il a oublié de donner des nouvelles à sa grand-mère ; celle-ci s’inquiète ; la mère de Jean l’empresse de lui envoyer une lettre, mais Jean n’est pas rassuré : son orthographe n’est pas fameuse et sa grand-mère est de la vieille école (normal pour une grand-mère me direz-vous) ; il me montre sa brève épitre (à cet âge on n’a de l’imagination que pour ses amis) et je tombe des nues. J’ai beau lui expliquer, et lui expliquer, radoter des explications, radoter des radotements d’explication, il n’y entend rien. Que fais-je ? Je décide de donner cette lettre à mes élèves (vous aurez compris, Jean est fictif… Ah vous vous étiez pris au jeu ? Lol) afin qu’ils la corrigent (une correction en moins), qu’ils la commentent, et qu’ils encouragent notre bon jeune Jean. Voici comment se présente l’exercice :

 

 

    1) Le petit Jean Fédéfote, un élève de cinquième du collège de Mérimé situé à Dictée, a bien des soucis avec l’orthographe : il faut l’aider et partir à la recherche des erreurs dans cette courte lettre qu’il a écrite pour sa grand-mère. Je la lui rendrai. Recopie donc ce travail en supprimant un maximum de fautes (les chiffres t’indiquent le nombre de fautes par ligne).

 

1 Ma cher grand-mère

 

3 Je t’y magine, assise au font de ton grand fauteuille,

 

2 tenant cette lettre d’une main qui tramble. Du font de

 

3 ma penser, je vois un sourir sur ton visage qui rit, mes

 

2 qui pleure aussi parceque je suis resté silencieu

 

2 deux longue s’année. Je suis parti étudié

 

2 le moyenne âge à Carvin.

 

3 Je comprend pour quoi les chevalier et

 

3 les femmes en détresse te boulverse touts les deux.

 

1 Aujourd’huy, je suis revenu et je veux te dire

 

4 que je taime toit et tes vielles histoire !

 

5 Je tembrasent t’endremant,

1 Bien à toit, Jean.

 

 

    2) S’il veut progresser, il est évident que Jean a besoin d’y voir plus clair. Regroupez donc (en vous plaçant par deux) les erreurs qu’il a commises entre elles et trouve un titre à chaque catégorie d’erreurs (Il y en a quatre. Par exemple : les accords).

 

    3) Ecris une lettre à Jean dans laquelle tu l’encourageras en lui expliquant tes propres difficultés en orthographe, tes doutes, tes agacements, etc. Profites-en pour lui expliciter un point de grammaire que tu connais parfaitement afin qu’il ne se trompe plus ! (Tu peux pour cela utiliser le manuel, le Bescherelle, etc.).

 

    L’avantage de Jean, c’est qu’il peut-être récurrent. Je compte donner des nouvelles de lui régulièrement, et mes élèves se sont engagés à l’épauler dans sa quête de la pureté linguistique. Et pourtant, ils ne sont pas dupes… ;-)

 

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