« M’sieur, j’sui obligé d’venir en soutien ? »

Vendredi 14 novembre 2008

    

     Le soutien. Certainement l’apogée, ce sommet perdu au milieu des nuages et des neiges éternels, trop élevé dans le ciel pour que la pluie ne le mouille de ses larmes pesantiformes, le summum d’une année de TZR – après les quinze jours de remplacement plantés au beau milieu d’un mois de janvier glacialissime dans une bourgade paumardée des boisades Haut-Marnaises au sein d’un bahut de quelques 94 élèves dont on compte les enseignants avec les phalanges des pouces.

                Imaginez…

                Vous venez de mettre un pied dans la profession et dans votre nouvel établissement et avec joie, délice et euphorie, d’apprendre votre nomination de TZR sans poste de la bouche mi-rire mi-question de la principale qui ne sait que faire ET de votre pied qui empiète sur son territoire collégial ET du temps libre qui lui est alloué subitement pour une durée indéterminée et parfaitement aléatoire : alors, vous attendez.

                Vous arpentez religieusement la salle des profs en apprenant par cÅ“ur chaque recoin ; vous essayez toutes les tables et tous les sièges l’un après l’autre, et avec une précaution fourmissime ;  vous tapotez internet surfant de sites en sites mailant et googuelant patiemment d’une pensée à une autre ;  vous observez pieusement les plafonds jaunis par des années de cigarettes, les peintures craquelantes que l’on essaye de cacher derrière les casiers ou les placards, et les deux trois ordinateurs séniles qui crachent des écrans maladifs et sur lesquels vous vous gaussez de voir de temps à autre un ancien collègue langue pincée qui galère à frapper les touches l’une après l’autre ; vous goûtez le thé étalé sur la table du fond entre le sucre et une presque cafetière, puis, ne parvenant guère à vous payer une légère tasse de café serrée, vous entreprenez courageusement de tenter de réparer la machine à café qui crie outil dans un petit coin oublié des lumières dans le zzzément des mouches grouillées de toiles d’araignées ;  vous peuplez ce no-man’s-land-des-heures-de-cours de soupirs, de souffles réguliers, de palpitations d’errements, de crissements de chaise, de déchirements de feuille, de cliquetis de clavier, de glissement de crayons, et lorsque la sonnerie retentit – alors que vous pensez dans l’instant que c’est le téléphone qui hurle anormalement – les professeurs, essoufflés de bonheur, jaillissent glorieusement, aisselles-suintantes-sourire-d’harassement, et avec un cynisme inégalé s’exclament « T’es encore là, toi ? Tu n’t’embêtes pas trop ? Tu veux des copies, ou des élèves ?… ». On ricane ; vous souriez.

                Et, que Dieu me bistronne le cuir chevelu nonchalamment si je mens, un jour de soleil froid au-dessus des plateaux haut-marnais, pendant que les valsantes forêts d’arbres en arbres rumeurent une lointaine brise, vous trouvez dans votre casier, innocente paume de papier à la faible ligne de vie, un document signé de la main de Madame la Principale qui vous incite, fortement, à choisir sur le planning des heures d’étude de l’ensemble des classes une dizaine d’heures de soutien. Une joie intense vous étreint subitement le cœur : vous allez enfin priver certains élèves d’une heure de permanence – donc une heure de vacance et de bavardage – afin de leur rappeler quelques règles d’orthographe fascinantes et ô combien nécessaires à la survie culturo-intellectuelle de tout un chacun dans la Société, telles que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou encore la conjugaison des verbes irréguliers du troisième groupe au passé simple, voire, s’ils sont sages, au subjonctif imparfait ; vous allez enfin réquisitionner quelques vigilances agitées pour leur inculquer la concentration et son importance capitale dans l’apprentissage d’une langue claire, variée et sans faute, quand bien même cet entre deux heures leur enseignait davantage la déconcentration, la digression et l’incuriosité avant que vous ne veniez leur tirer involontairement (parfois) le poil de la main.

                Et une question vous traverse l’esprit et vous taraude l’emploi du temps : comment les élèves vont-ils recevoir cette bonne nouvelle ? Et comment vont-ils vous le faire ressentir ? Ils ont déjà le planning aussi chargé que le sang de Mel Gibson en gammas après une courte journée de tournage en Palestine, pourquoi leur rajouter une heure, certes enivrante, mais dans le sens où elle les saoule ?

                Première heure de soutien : le plus rapidement possible vous fait comprendre l’Administration. Vous dressez conséquemment un emploi du temps de 18h dans lequel vous essayez de négocier une ou deux heures « d’approfondissement » (pour varier) que vous allez déposer crachin-crachat sur le bureau de Madame la Principale.

A présent, le parcours du combattant commence. Il faut prévenir les collègues, les enjoindre gentiment à ce qu’ils constituent des groupes de travail aux heures définies et à ce qu’ils élaborent des objectifs périodiques, et surtout il faut les lancer, les tancer, les relancer, les retanser, afin qu’ils y pensent – et, je vous le promets, ceci est loin d’être facile. Régulièrement, un collègue, pourtant de bonne foi, mais qui galère déjà à retenir entièrement son propre emploi du temps, se confond en excuses devant vous car il vous a oublié et vous a laissé attendre bêtement dans la cour une classe virtuelle pour un cours virtuel que vous avez cependant penché sur le papier la veille entre un épisode de la starac et un reportage people.

                Et lorsque toutes ces formalités de longue haleine, et qu’il s’agit de mettre à jour au jour le jour, font partie du passé, vous allez chercher vos quelques énergumènes agités comme des puces sur le dos d’un chien, et vous réalisez que la salle prévue n’est point accessible à cette heure-là… OR, vous n’avez toujours pas les clefs du premier étage (car il n’y en a plus) et vous vous sentez subitement bloqué dans le couloir entre « Il ne faut pas que les élèves voient que je n’ai pas les clefs » et « Je ne peux pas laisser les élèves tout seuls à traînasser les couloirs de leurs pas lourds et sautillants ». Vous dites donc que vous avez oublié vos clefs et vous envoyez une tête sérieuse chercher un passe-partout. Enfin, vous êtes dans la classe. Les élèves sont installés et vous lancez une activité ludique sur l’apprentissage de l’orthographe, et là… Ô reur et Dame Nation, vous vous trouvez nez-à-nez en face de cette génération tueuse de mots et briseuse de règles et vous réalisez l’étendue du travail qu’il va falloir fournir.

-          Et vous êtes heureux.

 

Allez donc savoir pourquoi.

                 

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La dictée sourde : oxymore et gageure ?

Mardi 14 octobre 2008

 

 

Bien à vous toutes et bien à tous,

 

Parlons d’un sujet qui nous touche toutes et tous, française, français, mère, père, prof, prof, élève, élève, un sujet qui nous a tous un jour ou l’autre, alors que nous rêvassions paisiblement au-dessus de notre pupitre perdu, complètement bouleversifié au point que nous nous sommes mis à couler des larmes et des larmes de rancÅ“ur contre le système éducatif, contre l’existence astructurée qui nous enferme dans son piège discret, et contre la démansuétude d’un Dieu qui ne pouvait nous Aimer comme nous l’aimions car nous ne lui dictons rien, nous, alors que Lui il a crée ce qui nous d-émotive tant, je veux parler de la dictée. La dictée… Entendre une dictée et mourir.

Il existe énormément de façon de faire une dictée. Les collègues ne me contrediront pas. Entre les dictées classiques, les dictées à trous, les dictées de mots, les dictées dialoguées, les dictées préparées, les auto-dictées, et les dictralali dictralala, le professeur de français a un panel plutôt diversifié dans lequel il peut puiser foultitude d’inspiration. Bizarrement, les élèves s’octofoutent quelque peu de cette variété sélective et, à l’unisson, crient, pestent, rugissent, expectorent, s’invectivent, contre la dictée. (Je sais, je ne respecte pas les règles de complémentation verbale mais je perds cible et je saigne) Pourquoi ?, me demandé-je, l’innocence palmaire implorant les noirs cieux. Pourquoi les élèves détestent-ils autant la dictée ? Est-ce un épiphénomène moderne, dû entre autre à la faiblesse cataclysmiquissime en orthographe de ces amateurs de sms, de msn et de sigles iufmesques ? Ou est-ce un mépris ancré dans l’inconscient collectif depuis la nuit des Temps et peut-être même depuis la nuit des ténèbres elles-mêmes ? Je vous confesse, avec humble difficulté, que je suis parfaitement incapable de répondre à ces différentes interrogations cosmo-syncrétiques ; mais je me plie à jouvencer cette activité vieille comme les fesses d’une gymnaste qui n’a plus pratiqué son art depuis le fin fond des années 70 afin de la rendre un minimum plus attractive.

Aujourd’hui, je souhaitais vous parler de l’oxymorique « dictée sourde ». En quoi consiste-t-elle ? Le mieux, c’est de vous donner une illustration. Je ne suis pas sans ignorer que cette manière d’aborder le genre est quelque peu discutable. Voici :

 

Voici la carte postale qu’une jeune fille a envoyée à ses grands-parents. Fatiguée par le soleil et les sorties, elle ne s’est guère appliquée, comme vous pouvez le constater par vous-même, et s’est laissée aller à une écriture SMS que ces derniers ne parviennent pas à déchiffrer. Aidez-les en réécrivant le texte dans un français convenable et compréhensible tout en veillant à soigner parfaitement l’orthographe.

 

 

                SLT PéPé é MéMé !

JSPR QE VS Alé BI1 J ! VS FéT KOI ? VS éTE PARTI EN VAC CET ANé ? OU ?

MOI, JSUI ALé A CHOMON AC D AMI. CT TRO BI1 ! ONA Fé LE TR D REMPAR é ONA VISITé LA VIEIL VIL…

6NON, G Fé LE PL1 2 K7 PR MON PéR é G HET 3 LIVR. JME SUI OQP TOU Lé JR : G BCP COURU, Fé DU VLO, é JSUI SORTI TTE Lé NUI O Kfé DU COIN.

VOILA,

DONé-MOI 2 VO NOUVL.

EMBRAC MILOU PR MOI,

                A BI1TO,

LN.

 

 

 

                Salut pépé et mémé !

J’espère que vous allez bien J ! Vous faites quoi ? Vous êtes partis en vacances cette année ? Où ?

Moi, je suis allée à Chaumont avec des amis. C’était trop bien ! On a fait le tour des remparts et on a visité la vieille ville…

Sinon, j’ai fait le plein de cassettes pour mon père et j’ai acheté trois livres. Je me suis occupée tous les jours : j’ai beaucoup couru, fait du vélo, et je suis sortie toutes les nuits au café du coin.

Voilà,

Donnez-moi de vos nouvelles.

Embrassez Milou pour moi,

                A bientôt,

Hélène.

 

                A vous de voir le pour le contre !

 

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TZR : T’es Zorro ou Rien

Mardi 14 octobre 2008

 

            Aujourd’hui, je suis – non pas professeur pas même enseignant – mais « TZR Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. Vous imaginez, pour draguer les filles (eh oui, les profs aussi draguent) :

« Salut à toi beauté Nogentaise… (Je passe toutes les banalités phatiques pour arriver à la question subsidiaire : mais que fais-je dans la vie ? [En langage fille : « Tu gagnes combien par mois ? »] )… Ah !, excellente question, réponds-je avec le sourire, je suis TZRNTP.1…

– TZé Quoi ?, réplique-t-elle merveilleusement. 

– TZRNTP.1. 

– Laisse béton. T’te façon, t’es pas mon genre », s’exclame la jeune ex-belle tout en me tournant le dos et se déhanchant avec dégoût vers un avenir morose de crise, de dépression et de Roue de la fortune sur TF1 vers 19h…

 

Je suis donc célibataire. Farouchement.

            Vous comprendrez aisément la difficulté de porter ce titre (je ne me targue point du titre de célibataire, au contraire, celui-ci siérait convenablement à quiconque dans la force de l’âge recherche, avant de se passer la corde au cou et les enfants sous le nez, situations d’expérience et expériences de situation). Et encore, vous qui priez peut-être, en croisant les doigts de toutes vos forces dans un coin reculé d’une église, près d’un bénitier poussiéreux que plus personne ne fréquente des phalanges, pas même celles des vielles bigotes tremblotantes qui supplient le Seigneur-Tout-Omnipotent-et-Cependant-Incapable-De-Cesser-Un-Simple-Conflit-Entre-Voisins-Au-Point-Que-C’est-Julien-Courbet-Qui-S’y-Colle-Et-Avec-Quel-Panache ! de les laisser profiter soufframment des joies agonissimes de la sénilité, vous qui êtes complètement écroulé d’humiliation devant une sculpture surplombante d’un Christ qui tend les bras, non pas pour recueillir votre chagrin ni même votre modeste objurgation noyée de larmoyantes jérémiades, mais pour crier au creux de chaque main d’incroyables clous gros comme les poings de mon beau-père qui était chaudronnier et qui avait des poings énormes comme des cuisses dont les doigts étaient cinq athlétiques mollets prêts à bondir pour mordre la route, un visage ou un chevreuil, vous qui, dans la pénombre fraîcheur des vitraux crasseux et des statues inquiétantes qui entretiennent dans le silence des orgues un étrange dialogue de regards sourcilleux d’en découdre apocalyptiquement parlant, attendez impatiemment les résultats du CAPES en espérant ardemment l’obtenir, quitte à allumer un cierge à la Sainte Vierge Marie, laquelle était aussi vierge que ma mère lorsqu’elle a eu son troisième enfant (c’est-à-dire moi !), pour enfin prendre à bras-le-corps cette vocation de toujours qui frissonne vos membres et fourmille vos pensées de délicieuses réjouissances précoces comme un accouchement à 3 mois et demi, laissez-moi vous dire quelques mots d’outre-concours. La syntaxe on ne peut plus labyrinthesque de la phrase précédente évoque avec une déconcertante gémellité interprétative le doute, l’angoisse, l’inquiétude, la mornitude même, qui vous ronge la chair, le sang, la peau, les yeux, alors que vous vous demandez gravement si vous allez finir par lire votre nom sur cette liste des admis qui s’affiche, lettre après lettre, péniblement sur votre écran. Bref.

Apprêtez-vous, tout comme moi, à chausser les étriers inconfortables du remplacementariat. En effet, vous avez environ une chance sur 1,154235547855645454545 d’être ce qu’on appelle festivement un TZRNTP.1, et vous avez davantage de chance de l’être si vous n’êtes point pacsé, ni marié, si vous n’avez aucun enfant et pas même un enfant handicapé, si vous n’avez vous-même aucune infirmité (genre cécité ou amputation partielle des deux jambes voire mieux des deux reins), et si vous avez moins de 30 ans et 241 jours.  Ne soyez guère effrayé… Je vous vois déjà ameuter les tonsurés occupés à vérifier en profondeur et rigoureusement l’hygiène crurale de leurs enfants de chœur (dont, soit dit au passage, je comprends mieux l’origine de la tessiture castrale), vos mains jointes dévotement, vos lèvres crispées, le dos affolé à se courber léchamment, et hurlant à rien ne va que votre vie tout entière est vouée aux scandaleuse gémonies de l’Education Nationale, que l’on se fiche pas mal de la stabilité de vos existences, que vous ne vous êtes pas tué la scoliose ni la tendinite lors de nuits d’insomnies, de migraines et de rediffusions de Secret story, pour être baladé d’un bureau à un autre encore moins bien aménagé, inconnu et fantomatique…

Ne soyez pas effrayé donc : je ne vous ai pas encore tout dit. Car figurez-vous qu’il y a beaucoup de chance également pour que vous alliez pratiquer plus ou moins brillamment votre didactique de manuel fraîchement parcoeurée (puisqu’il faut tout de même rappeler que vous ne connaissez de la pédagogie qu’une ligne ou deux de définition) dans une autre région. Quant à moi, j’ai quitté la région la plus humide de France pour aller me les cailler sérieusement dans la plus froide. Que voulez-vous ? J’ai préparé les manteaux, les gants, les moufles pour mettre au dessus des gants, les bottes de pluie, de neige, de grêle, les cagoules, les cache-oreilles, les chauffe-moi-le-nœud et les brise-glace, j’ai lancé le baluchon derrière l’épaule et j’ai pris la route – en stop, car je n’ai pas le permis (ils ne m’ont pas demandé si j’étais motorisé au rectorat). Je ne sais pas si j’ai gagné au change (la facture EDF devrait être plus salée mais j’emploierai moins de calmant pour brider mes pluvieuses déprimes), mais ce que je sais avec certitude c’est que j’ai laissé des amis, de la famille, un club de sport et un sachet plastique blanc-bleu rempli de bibelots kitchenet tout plein dans mon Nord natal. 

En tout cas, sachez-le : lorsque vous signez de votre sang d’encre un contrat méphistophélique qui engage 40 années de votre déprime à vivre en dépression, vous vous engagez également à remuer vos guêtres et vos méninges au bon bonheur la malchance.

 

Donc, je re-capitule… Euh non… Sursaut de pessimisme… Désolé… Pourtant cela ne m’arrive jamais… Allez comprendre… Donc, je ré-capitule : vous vous déchirez l’échine, les métacarpes 1, 2 et 3, les muscles convergents des yeux, ainsi que des milliards de neurones, sans compter évidemment les séquelles gliales qui découlent logiquement de cette berezina du Savoir car il n’est pas assurément démontré que ces obscures cellules qui constituent cette fameuse matière grise qui manque cruellement aux pédophiles, aux assassins, aux violeurs de mouches, aux religieux et à certains de nos élèves participent de l’Intelligence, pour obtenir un concours d’élite à sept épreuves orales et écrites réservé à des quasimodos faustiens ; et vous voilà propulsés, et vous apprenez cela deux jours avant la prérentrée, devant trois ou quatre travées de pitres approximatifs et d’hémiplégiques du langage qui se foutent et se métafoutent de votre didactique à la knock-moi-le-creux et qui passent leur temps à vous provoquer et à vous tester parce que vous êtes « le nouveau », celui qu’on observe, celui qui est surveillé comme un élève ; puis, neuf mois plus tard, vous voilà, rejetons titulaires de la fonction publique, les jouets d’un hasard de points susceptible de vous cracher comme un dé de Lille à Nice en passant par Versailles (et je ne parle pas du château) voire pire : par Chaumont, baladé d’établissements en établissements, de quinze jours en quinze jours, même si vous n’êtes pas motorisé et plongé en pleine diagonale du plus que vide : un collège, deux maisons, une route caillouteuse et tout autour : rien, le néant absolu, la boîte crânienne à Lalane (dixit Pierrus Desprogius) ; vous voilà (Cheese !) TZRNTP.1, célibataire, éreinté, sans le sou et dépressif, logé dans un 11m²54 à 458€37/mois (sans les charges : eau, gaz, EDF, poubelles ; et sans les frais annexes : essence, entretien d’une voiture qui va rouler trois vies en moins de deux mois, téléphone, meubles si vous n’avez jamais eu d’appart à vous seul, et billets de train pour retourner dormir de temps à autre chez vos parents pour visiter le beau-père cancéreux, la mère tragique et la petite sÅ“ur plongée dans une délicate crise d’adolescence et laissée à elle-même par un grand-frère balancé à quelques 400 kilomètres) entre un évier qui glougloute et une horloge qui tictaque, sans internet, sans canal + et sans élèves même pour certain – et une tapisserie jaune-fumeur arrachée par endroits sur laquelle on peut difficilement décrypter de temps à autre de curieuses runes dysorthographiques : Nik lé prof ou encore Fermé 1 écol, ouvré d caserne est d club 2 foot !, etc.

 

            Bon, je caricature, hein ? Vous l’aviez compris : je n’ai pas le compassiomètre à zéro, ni même le dépressiomètre d’ailleurs. Et pour tout dire : je me sens bien. Même dans la région la plus froide de France. Même jeté dans une zone d’une centaine de kilomètres carré. Même sans internet. Même seul.

            Toutefois, il faut que vous ayez tout de même en tête les difficultés pratiques qu’il y a à être nommé TZR, et notamment en tout début de carrière. Je ne vous parle pas en tant que syndicat (je ne suis pas syndicalisé) mais en tant que collègue de galère qui vit en grande partie ce qui a été énoncé (exagérément parfois) plus haut. Non seulement vous aurez à faire preuve d’organisation pour vous loger dans votre nouvelle région mais vous aurez aussi à affronter d’autres situations autrement plus complexes.

            Déjà, dans un premier temps, dès que vous prenez connaissance de votre nouvelle affectation : appelez le collège et surtout le principal et faites-lui part de votre situation. Il s’arrangera (en règle générale) pour vous entretenir téléphoniquement (au lieu de vous faire venir jusqu’au collège) et pour vous libérer le lundi matin ainsi que le vendredi après-midi dans votre emploi du temps pour que vous puissiez repartir chez vous. Il peut même vous donner des tuyaux pour votre installation, voire vous trouver un logement de fonction s’il en reste.

            Notez qu’il est fort possible que vous ne rencontriez jamais votre principal. « Pourquoi ? », entends-je au fond du pavillon gauche de mon oreille droite. Je m’explique : en tant que TZR, vous êtes rattaché à un établissement situé dans une zone définie dans laquelle vous êtes susceptible d’opérer un remplacement à n’importe quel moment de l’année ; ainsi, il est probable que vous soyez envoyé, dès le premier jour de septembre, dans un autre établissement (collège, lycée, voire lycée professionnel) et ce pour le reste de l’année scolaire.

            A contrario, vous pouvez très bien arriver dans votre établissement de rattachement, prêt à en découdre avec qui que ce soit, gremlins, guignols de derniers rangs, timides du premier, bâfreurs hâtifs de phrases agrammaticales, vertébrés gesticulateurs précoces, handicapés des autres, et ne vous retrouver que seul, dans la salle des profs, sans élève et sans copies à corriger, à écrire des conneries que personne ne lit sur un blog on ne peut plus pédagogique que tout le monde visite. Dans ce cas, restez calme. Apprenez à connaitre l’équipe pédagogique, faites le tour du propriétaire, prenez connaissance du fonctionnement de cette machine administrative qui en désesgourde plus d’un et plus d’une, puis allez sereinement constituer un emploi du temps (car il faut impérativement que vous passiez vos 18h d’inutilités dans l’établissement) auprès du principal en l’assurant de votre volonté d’assister les collègues. Vous aurez du soutien, de l’accompagnement aux devoirs, de l’approfondissement (certains élèves curieux en sont friands), voire des heures de CDI. Vous êtes libre de refuser cette dernière proposition, sachez-le.

            Il ne faut pas oublier une chose : vous êtes professeur. Si vous vous retrouvez dans cette situation (TZR sans poste), vous verrez dans le regard des gamins, qui ne vous connaissent pas, une certaine curiosité légèrement irrespectueuse : après tout, ils ne savent absolument pas quel est votre statut et risquent de vous confondre avec un surveillant ou avec un administratif. Faites attention. Lorsque je suis arrivé dans mon établissement de rattachement, sans poste, et donc sans élèves, je me suis porté volontaire pour accompagner les sorties de rentrée ; une fois, j’ai grondé un jeune sixième et l’ai enjoint à venir auprès de moi, il m’a tout de même dit : « Je le fais, mais en l’honneur de qui ? Un prof ou un surveillant ? ». Rien de bien grave, mais cela m’a mis tout de suite dans le bain : il fallait que TOUS les élèves prennent conscience que j’étais un prof et qu’ils étaient susceptibles de m’avoir dans l’année et que, par conséquent, ils devaient me respecter (ce qui ne veut pas dire évidemment qu’ils ne doivent pas respecter les surveillants ou les administratifs, entendons-nous bien). Aujourd’hui encore (nous sommes mi-octobre), les élèves me dévisagent et hésitent à me dire bonjour avec un sourire large comme l’Afrique méridionale lorsque je traverse la cour pour me rendre à la cantine. Bon, il est vrai qu’avec mes tristes yeux clairs cernés de fatigue, mon pâle maigre visage et ma silhouette sombre et inquiétante de jeune-vieux à la démarche mécanique, je ne peux que dégager un charisme d’une noirceur sans pareille si bien que les élèves me craignent comme la peste sans me connaitre, mais quand même…

 

            Sinon, pour revenir à des réalités infiniment plus triviales que mon individu : notez bien qu’il est possible d’obtenir une aide « d’installation » selon certaines conditions bien sûr. Lisez donc les démarches à suivre ici. Celle-ci peut permettre à certains qui se sont vidés la panse boursière pour visiter la région dans laquelle ils sont affectés, trouver un appartement, payer la caution, saigner le premier mois de loyer, se meubler, ou louer un camion afin d’opérer un déménagement de vecteur Lille-Nogent par exemple, de se renflouer quelque peu. Cette aide varie en fonction des académies. Veillez à bien garder les justificatifs (notamment lorsque vous louez un camion ou lorsque vous achetez des meubles), car ils peuvent vous être demandés lors de la construction de votre dossier.

           

            Le TZR c’est un peu le sous-fifre, le bouquet-mystère d’un établissement. Pour vous faire part de mon exemple : je n’ai toujours pas de clef pour ouvrir les salles du premier étage dans lequel j’effectue les quelques 100 % de mon service ; je suis par conséquent amené à aller de collègue en collègue pour que quelqu’un vienne me dégonder serrurement une porte. Et souvent, je choisis moi-même la salle en fonction des disponibilités de l’étage, vu qu’aucune véritable salle n’est claire-et-nettement affectée à mes horaires de soutien. En ce qui concerne la photocopieuse : cette année, no soucis, car je n’ai pas à lutter gladiateurement dans les couloirs de l’administration pour obtenir un code de 12 chiffres et 17 lettres, puisque tout à chacun peut à son gré l’utiliser sans chercher à obtenir de toutes ses forces un compte particulier au préalable. Cependant, figurez-vous que lorsque vous arrivez dans un établissement pour quinze jours seulement, on ne vous file pas toujours un code photocopieuse perso. Vous n’êtes que de passage. Il faut par conséquent s’adapter plus que très vite : reconnaître les lieux, les classes, prendre la température de l’ambiance anale du collège ou du lycée, etc. D’ailleurs, ne faites pas attention si certain collègue vous toise de haut et ne vous parle pas du tout. Vous n’êtes que de passage : pourquoi gaspiller de l’énergie à découvrir les différentes facettes et la variable sensibilité d’une singularité sur pattes qui ne fait que passer ? Et puis il y a les profs timides, les profs ancrés dans leurs habitudes de prof, les profs grognons, les profs trop profs pour bavasser avec un prof encore trop étudiant à leur goût, etc.

            En outre, il faut être au point sur n’importe quel sujet de sa discipline. Lundi, vous commencez au collège une séquence sur Le Roman de Renart dont vous abordez prioritairement la dimension parodique et une séquence sur “l’automne” en poésie (vous n’avez évidemment pas choisi ni les sujets ni les Å“uvres) ; mardi, vous êtes en lycée, à autopsier des articles de L’Encyclopédie le matin, et à évoquer les affres de la téléréalité l’après-midi ; mercredi, vous passez deux heures à corriger une interro que vous n’avez même pas faite ; jeudi, vous… Dur, dur. D’autant plus que vous avez l’agréable statut de celui qui vient combler ces joyeuses heures de non-cours-car-le-prof-est-absent ou de celui qui ramène sa fraise de soutien dans un emplacement réservé à l’étude… euh… à la détente.

 

            Bref, être TZR, ce n’est pas une partie de plaisir, sachez-le. T’es Zorro ou Rien. Celui qui saura s’adapter, s’organiser, prendre à bras le corps les complexités de son statut, qui saura intéresser malgré tout les élèves et qui saura s’intéresser lui-même dans ses heures de doute, de solitude ou de réflexion intense entre l’évier qui glougloute et l’horloge qui tictaque pendant lesquelles inflexiblement il se dit : « Je ne sers à rien, je ne sers à rien, mais je suis utile… ». Ne perdons pas courage : TZR ce n’est pas toute la vie. 6 ou 7 ans seulement, en moyenne.  

             

           

 

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Itinéraire d’un jeune prof stagiaire

Jeudi 17 janvier 2008

Re !

    Je vais faire court pour ce post-ci.

 

    Cette année, je suis donc en poste dans un collège dans le nord de la France, dans une zone anciennement minière. J’ai une classe de cinquième, plutôt d’un bon niveau. Je ne peux guère vous parler plus précisément de ma classe ni même de mon maître de stage d’ailleurs (respect de la vie privée de toutes et tous oblige, c’est une sorte de secret professionnel…). Je peux simplement vous dire que je suis le référent de 26 élèves, moitié fille moitié garçon. Ma classe se caractérise par son hétérogénéité (même si toutes les classes se caractérisent par cela) plutôt prononcée : des élèves de tout milieu (fils de prof comme fils d’immigrant), de tout niveau, de tout horizon, etc. Comprenez : j’ai vraiment une classe constituée d’une agglutination de différence.

 

    Bon rentrons dans le vif du sujet : comment intéresser ce groupe d’intelligences malmenées par la télévision aculturogéne, par le dégout fashion de la lecture quotidienne, par une pratique débraillée, jmenfoutiste, irréfléchie de la langue française (et surtout de sa grammaire et de sa sacro-sainte orthographe) tout en suivant le programme fixé/ figé par les inspecteurs hors-du-terrain ? Je n’ai aucune réponse, pas même la panacée… Désolé pour tout ceux qui étaient bouche ouverte, yeux grand ouverts, respiration haletante, palpitation retentissante, et une goutte de sueur pantelante sur le front, attendant impatiemment une réponse universelle de ma part… mais il faut se rendre à l’évidence, il existe des solutions mais pas de remède miracle. Dommage d’ailleurs…

 

     L’année de cinquième suit une progression chronologique que vous pouvez ou pas suivre plus ou moins intelligemment : le programme fixe le moyen-âge, la renaissance et le siècle classique. A vous de choisir ! Ou vous construisez vos séquences selon la chronologie ou vous construisez vos séquences selon une logique qui vous est propre et que vous avez réfléchie (par exemple : en suivant les genres, du fait divers à la nouvelle au roman, puis la farce et le théâtre, enfin la poésie, etc.). Quant à moi, j’ai choisi de suivre une progression chronologique qui permet d’étudier non seulement des Å“uvres en lien plus ou moins immédiats (qui se parlent, comme Le roman de Renart parodie les romans de chevalerie de Chrétien de Troyes) mais qui permet également au professeur d’accéder à des contenus culturels qui s’enchainent naturellement (la Renaissance mettant fin au Moyen-Âge avec les “Grandes découvertes”). Voilà ce que cela donne :

 

1)  Etude d’une nouvelle : “Le secret de maitre Cornille” (tiré des Lettres de mon moulin) : séquence assez courte qui permet de mettre en route les élèves sur des Å“uvres brèves, amusantes, et de les familiariser avec un vocabulaire qu’ils utiliseront toute l’année : champ lexical, situation d’énonciation, schémas narratif et actanciel, etc. Cette séquence ne s’inscrit pas directement dans la chronologie précédemment indiquée mais elle permet d’introduire les élèves à la lecture avant de les lancer dans des textes plus longs.

 

2) Le fabliau : du coq à l’âme. Introduction à la vie du Moyen-âge par le biais de textes rendant compte de la vie médiévale quotidienne.

 

3) Un roman de chevalerie et d’amour : Yvain ou le chevalier au lion. Evoque des thèmes propres au Moyen-âge : les codes de la chevalerie, la courtoisie, le merveilleux breton/ chrétien. Les élèves se lancent dans des productions écrites plus conséquentes.

 

4) Rire, se moquer, parodier : Le Roman de Renart et Gargantua. Passage du Moyen-âge à la Renaissance par le biais des “romans de dérision critique”.

 

5) La Farce dans tous ses états : La farce de maitre Patelin, Cuvier, voire une pièce de Molière en lecture cursive pour instaurer une progression générique et chronologique. Etude du comique théâtrale après le comique “romanesque”.

 

6) Le pouvoir de la Lecture (séquence uniquement construite pour mon portfolio, lol) : permet de faire le point sur les attentes des élèves en tant que lecteur. Je pense leur faire lire La Bibliothécaire.

 

7) Le récit de voyage : à la découverte d’un autre continent, celui des mots !

 

8) La poésie, de la forme au cÅ“ur.  Etude des différentes formes de la poésie (amoureuse, principalement) au XVIème siècle. Approche de la mise en mots, rupture de la page en tant que blanche masse couverte d’encres.

 

9) Le roman policier : du mot au mort.  Certainement l’ultime séquence. Elle devrait permettre une synthèse de tous les savoirs acquis durant l’année.

 

    Voilà donc pour ma progression annuelle. J’espère qu’elle vous apparaitra relativement claire. En tout cas, il vaut mieux, car si elle ne l’est pas pour vous, elle ne l’est certainement pas pour mes élèves ! Bon, elle a ses défauts (dont j’ai conscience parfois) mais aucune progression n’est rigoureusement parfaite. Je rajoute que le texte descriptif (l’un des objectifs majeurs de l’année de cinquième) est étudié fragmentairement, instillé dans toutes les séquences par plus ou moins grandes doses.

 

Voilà pour aujourd’hui, bonne soirée !

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Le portfolio, un fardeau à porter ?

Mercredi 16 janvier 2008

Rebonjour à toutes et à toutes !

 

Comme je l’avais évoqué dans le dernier post, l’une des nouveautés de cette année, en ce qui concerne les “épreuves” préparant à la titularisation, est le fameux PORTFOLIO. Ce document d’une cinquantaine de pages que le stagiaire se doit de remplir d’encre et d’idées est censé remplacer le “mémoire”. Si nous suivons la définition que nous pouvons trouver sur wikipédia, le portfolio est “un dossier personnel dans lequel les acquis de formation et les acquis de l’expérience d’une personne sont définis et démontrés en vue d’une reconnaissance par un établissement d’enseignement ou un employeur.” ; pour simplifier (si j’y arrive) : le portfolio permet à votre employeur (l’Education nationale qui délègue évidemment ce travail à une foultitude de sbires éclairés puisqu’elle ne peut pas venir entièrement allégorifiée – voire alléghorrifiée parfois – dans vos salles de classe [elle risquerait sans aucun doute de terroriser un bon nombre de nos futurs remplaçants ;-) ]) d’apprécier votre progression annuelle, soit de constater votre évolution du statut de minable-débutant-tremblotant-et-bégayant qui-a-encore-du-lait-au-bout-de-son-nez-enseignant à celui de presque-prof même-si-il-ne-faut-pas-l’oublier-il-reste-encore-un-minable-débutant-(…) – qui, soit dit au passage, n’est encore qu’un “néo-titulaire”. Quand devient-on véritablement professeur ? Finalement, vous voyez, cette simple question pourrait être le départ d’un portfolio. Mais, ne vous inquiétez pas, je ne me lancerai pas dans cette problématique-là.

 

Problématique… Le mot est jeté – comme le dé. Car tel est le mot-clé de votre année (et de votre portfolio, encore lui, eh oui, ça tourne à l’obsession…) : PROBLEMATIQUE. L’année du stage est une année à problème. Mais, entendons-nous bien : “problème” n’est pas forcément un mot péjoratif. Bien sûr, il y a les soucis financiers (dur dur la vie de jeunes profs, vous verrez… ;-) ), l’amassement des feuilles volantes qu’il faut ABSOLUMENT gérer comme un aéroport(-folio !), ou encore la gestion de votre ou de vos classes en responsabilité (à laquelle il tient de rajouter le stage pratique, les journées bloquées par l’IUFM ou par la rédaction du portfolio ou par la préparation minutieusissime de vos cours), mais il ne faut pas omettre les joies de l’enseignement (eh oui, parfois, un ange passe et sur sa trajectoire une floconnée de sourires curieux et avides vous regarde…), l’amitié complicément franchouillarde entre collègues de tout horizon pendant les longs travaux de groupe à l’IUFM, et la sympathie sincère de votre maître de stage ou de vos professeurs d’IUFM (qui la plupart du temps sont eux-mêmes profs…), etc. Pour tout cela, c’est une année problématique car nous funambulons sans cesse d’un abîme à l’autre, parfois titubant démotivément le long du précipice en se murmurant “Ca ira mieux demain…” (mais le lendemain, un autre précipice nous attend : la taxe d’habitation, lol), parfois marchant d’un pas vif, éclairé, serein, sûr de sa progression et souriant de démarche. Tout est dans notre façon de gérer ce semblant d’équilibre permanent. Nous nous sentons prof le lundi, alors nous haussons la voix, nous discutons avec assurance avec les collègues (au moins ceux qui nous considèrent comme tel), nous pensons avec joie aux cours suivants (là, je crois que j’exagère, désolé) ; et, le mardi, retrouvant tôt le matin, notre IUFM adoré, adulé, idolâtré, nous retrouvons dans le même temps notre ancien statut d’étudiant amorphe, à demi réveillé, bref, regardez vos élèves et vous vous verrez. Le passage, semé d’embuches, de jeune étudiant à jeune professeur, voilà l’un des objectifs centripètes de tout portfolio : comment ai-je fait pour conquérir mon statut de néo-titulaire ? Comment suis-je parvenu à franchir le seuil de la classe et, au lieu de me diriger instinctivement vers une chaise dans le fond de celle-ci à proximité d’un vieux radiateur tout enchewinggummé, je me suis avancé vers le bureau qui trône au centre et qui cependant ne sert à rien puisque je ne m’assois jamais derrière ? Comment ai-je réussi à berner mes élèves toute l’année en leur faisant croire que j’étais sur plusieurs établissements afin qu’ils ne comprennent pas que derrière mes absences quotidiennes (ils ne me voient jamais le mardi ni le jeudi) se cachent mon inexpérience patente ? Bref, comment suis-je devenu professeur ? Là encore c’est problématique, non ? Car cela signifie que, bien qu’on vous fasse confiance en vous déléguant une classe, vous n’êtes pas encore un professeur. Pas encore. Il faut être patient. Gagner ses galons petit à petit. Et c’est d’abord avec vos élèves que vous les remportez, plus ou moins brillament, plus ou moins glorieusement. Le vie d’enseignant, c’est d’aller de défaites en victoires, et de victoires en défaites. Un jour, vous vous vouez aux gémonies, et l’autre vous criez haro sur votre pessimisme quotidien. D’un précipice l’autre. Au bord de la mer l’infini est si beau…

 

Bref, revenons à nos moutons. Et je ne parle pas forcément de nos élèves. Pour vous donner un exemple, le mieux c’est que je vous parle de MON portfolio, qui est encore tout virtuel, tout abstrait, tout spirituel. Je vais travailler un thème bateau : la motivation. Car ce qui m’a frappé de prime abord dans ma classe, c’est la difficulté à motiver tout le monde dans le même temps et sur une même activité. Le professeur considère la classe comme une entité, et lorsque l’un de ses membres se dérobe, s’endort, s’évade, quitte l’ornière, c’est tout l’édifice-classe qui a des fourmis dans les doigts. Donc, il faut apprendre à gérer cette motivation : entre motivation “intrinsèque” (celle qui vient de l’élève même par la curiosité, l’envie de réussir, etc.) et motivation “extrinsèque” (celle qui est engendrée par une pression extérieure : parents, copains, société, etc.), entre démotivation “totale” et démotivation “partielle”, “fragmentaire”, chaque cours est fondamentalement différent : il faut réfléchir à des activités ludiques et intéressantes (dans le sens où elles ont un intérêt au sens fort), tenter de comprendre ses élèves dans leur singularité, leur unicité, varier les travaux, faire preuve d’humour, etc. Et surtout se remettre en question, continuellement. Problématique… vous comprenez mieux à présent ? C’est cela qui est essentiel : résoudre une problématique parmi celle qui s’offre à vous au cours de l’année. J

 

J’ai choisi la motivation. Mais, pour être plus précis, j’ai également décidé de travailler (puisqu’il faut parler de soi) ma propre motivation. Pourquoi ? Parce qu’à la base, l’enseignement n’est pas ma vocation. Du tout. Je suis quelqu’un de réservé, de timide, et je ne pensais pas pouvoir parler devant un public aussi complexe. Et, pour complexifier encore le tout, je n’aime pas lire… et je suis prof de français. Problématique, non ? Et voilà un questionnement a priori intéressant : comment un professeur de français démotivé par la lecture (qui pourtant tient une place prépondérante dans son enseignement) peut-il motiver ces élèves à lire ?

 

Bon, j’ai assez parlé de ce portfolio. J’y reviendrai plus tard. Je vais plutôt vous parler de ce que je fais en cours. A tout de suite !

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Un an après…

Dimanche 23 décembre 2007

Bonjour à toutes et à tous,

    Cela me fait plaisir de vous retrouver (et de me retrouver dans le même temps !)… J’ai dû attendre les salaires de… l’Education nationale afin de m’acheter un petit ordinateur sympathique ! Car j’ai en effet obtenu le CAPES l’année dernière et je suis à présent un vieux professeur de collège. J’ai une classe de cinquième dans un modeste établissement du Pas-de-Calais. Je vais maintenant vous parler quelque peu de cette étrange année que constitue l’année du professeur stagiaire, ce statut intermédiaire où vous n’êtes pas encore complètement enseignant (et certains collègues de vous le faire remarquer selon leur maladresse habituelle) ; vous êtes en quelque sorte un élève-enseignant, à la fois élève qui enseigne et enseignant qu’on “élève” (dans tous les sens du terme rajouterait l’IUFM). Il faut se faire à cette situation : vous n’avez qu’une voire deux classe(s), soit entre 5 et 8 heures de cours par semaine ; vous rajoutez à cela les modules de l’IUFM (deux jours bloqués dans la semaine), les options que vous aurez à choisir, et le stage pratique que vous aurez à subir, etc. Quelle année ! Une année d’autant plus fatigante qu’elle laisse une place EXTRAORDINAIRE à l’administratif ! Et cela, c’est, laissez-moi le dire haut et fort pour tout ceux qui en ont m****, extrêmement pénible : entre les sites à valider sur internet, les papiers à remplir dans des délais délimités et chronométrés, les ordres de missions qu’il ne faut pas perdre, etc. C’est l’année de l’ORGANISATION. Si vous n’êtes pas organisés, entrainez-vous ! C’est vital. Achetez des caisses, des reliures, des classeurs, ce que vous voulez, mais achetez ! Vous en aurez besoin. Moi, je galère encore aujourd’hui à retrouver certains papiers perdus…  Comme vous pouvez le constater, je ne peux aucunement vous conseiller, puisque moi-même j’attends des conseils.

 

    En outre, durant l’année de stage, vous avez une (ou deux) classes en RESPONSABILITE. Vous allez suivre et faire progresser (un tant soit peu si possible) une bonne vingtaine d’élèves motivés, démotivés, à moitié motivés, endormis (sur les tables, emmitoufflés dans leur manteau d’hiver, ou encore dans leur cartable trop lourd donc soporifique), éteints parfois, râleurs, malheureux, orphelins de culture, etc. Bref, vous allez avoir besoin d’énergie pour leur faire face, pour les affronter – mais de bonne guerre. De toute façon, sachez qu’ils attendent du prof (selon le questionnaire que je leur ai demandé de me remplir sincèrement) de l’AUTORITE. Eh oui, vous avez bien entendu, ils attendent du prof une poigne de fer : main de fer dans un gant de feu… euh non, de velours. Je vous ferai part de mon attitude face à la classe, pour exemple, dans un prochain post.

 

    Sachez également que c’est une année pendant laquelle vous allez être observés : que ce soit par vos gremlins préférés (je veux dire : vos élèves), et leur regard n’est pas le plus facile, bien au contraire ! ; ou par votre maître de stage, qui est d’ailleurs tenu de venir vous “étudier” au moins sept heures en trois mois et demi environ ; ou par deux formateurs IUFM (c’est la cas dans ma région) qui viennent vous “visiter”, une fois avant les vacances de Noël, et une autre fois au début de l’année suivante ; et, enfin, selon le hasard de l’habitat ou de la compétence, par un inspecteur. Il faut absolument se préparer à tous ces regards scrutateurs : de toute façon, ne sommes-nous pas des pro-fesseurs, c’est-à-dire “ceux qui parlent devant”, ceux qui font face au regard pour enseigner coûte que coûte ? (Je fais une pub implicite à l’un de mes posts précédents).

 

    Enfin, dernière chose avant de retourner à ma vaisselle, et non la moindre : il va falloir s’atteler durant cette courte longue année à la rédaction d’un portfolio de plus de 50 pages, dans lequel vous aurez à expliquer votre évolution, du statut de professeur-stagiaire à celui de professeur-néotitulaire (mais quand devenons-nous de véritables modestes profs ?). Dès lors, on en reparlera plus tard également, il vous faudra :

* étudier une de vos activités en classe (c’est très large, l’important demeure de choisir une activité problématique ET problématisante)

* mettre en œuvre une activité interdisciplinaire

* mettre en œuvre une activité TICE (informatique, je vous renvoie au blog de Claire sur le B2i, clair et intéressant)

* enfin, organiser une activité/une sortie en partenariat (là aussi c’est du chinois pour un timide comme moi… Je suis bien devant mon ordinateur, mais de là à franchir le cap de mon établissement… Pfff)

 

    Voilà pour l’instant, j’espère vous éclairer quelque peu, ou en tout cas, je vais tenter de vous éclairer encore plus ! N’hésitez pas à poser des questions ! Je ferai de mon mieux pour vous répondre. Je suis de retour ! Bon, en fait, tout le monde s’en f*** mais cela fait toujours plaisir de le dire ;-)

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