Une petite minute d’inspectionnophobie
Mardi 30 septembre 2008
Tout d’abord, bonjour à toutes et à tous, profs et profs, belges et belges, élèves et élèves (Merci Desproges!),
Voici un titre plutôt… Comment dire ? Dés-accrocheur. Pour reprendre le vocabulaire typiquement lettresque : « anti-captatio benevolentiae« . Pourquoi ? De la même façon que parler de la culture à la télé engendre une diminution extraordinaire de l’audimat de toute émission lambda ; parler des inspecteurs (ou de l’inspection) à des profs : ou excite nerveusement leurs métastases au point d’en envoyer quelques uns à la retraite, à l’hopital ou au cimetière, ou les plonge dans un silence autistique qui n’augure rien de bon. C’est l’angoisse du prof, c’est l’agacement du prof, ce regard dans le fond de la classe qui vous replace subitement, quand bien même vous pensiez être enfin derrière le bureau pour de bon, dans le corps de l’élève timide, perfectionniste, maladroit, taciturne, que vous étiez et que vous pensiez avoir oublié.
Lorsque vous embrassez une carrière enseignante, vous savez pertinemment que vous allez passer 40 ans (environ) de votre vie à être observé, à être criblé de regards curieux ou joueurs, à devoir faire face à des orbites toute ronde ouverte parfois, toute close-fermée souvent. Vous le savez. N’allez pas dire le contraire. Moi-même, élève plus que timide, cas social de la conversation il y a quelques temps encore, je le savais. Mais à ce point là, je dois vous dire, je ne m’en doutais pas…
Aujourd’hui, je suis – non pas professeur pas même enseignant - je suis « Titulaire sur Zone de Remplacement Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. A ce stade de ma ô combien longue carrière, je n’ai eu qu’une seule vraie classe, et pourtant, et pourtant… J’ai été observé une dizaine de fois par une tutrice, à quelques reprises par deux autres professeurs (durant les stages obligés par l’IUFM) et deux fois par des chargés de mission jouant le rôle (pas toujours facile) d’inspecteur missionné par l’Etat pour évaluer nos fameuses »DIX COMPETENCES ». Et je viens d’apprendre, pas plus tard qu’hier (c’est tout frais), que je vais être inspecté nécessairement cette année. Quelque soit mon statut. Et même si je suis un TZRNTP.1 blond aux yeux fort bleus.
Wouah !… Le fond de ma classe, le tout-au-fond, celui où pas même les élèves n’osent s’aventurer puiqu’ils savent par expérience que ceux qui sont le plus derrière iront le plus devant quitte à lécher de leur crayon ou le bureau ou le tableau ; le pro-fond de la salle dans lequel une lampe crépite rythmiquement au-dessus d’un vieux placard poussiéreux que plus une clef n’ouvre ; le fond de ma classe, dis-je, est plus peuplé qu’un abri atomique en temps de guerre, que la salle de permanence en temps de grève des profs, que la Suisse et le Super U de Nogent-en-Bassigny réunis en tant de promotion fiscale. J’en deviens parano. Dans la rue, tous les regards que je croise me semblent sombres, sourcilleux, prêts à analyser le moindre de mes mouvements et la moindre de mes paroles. Je suis tellement observé que j’en viens à douter de ma propre réalité. Je me tâte, je me pince, je me scarifie. Et le pire c’est que, souvent, je réalise ma concrétude brutalement, devant mon bureau, lorsqu’une élève, tout impressionnée, me demande avec sa petite voix surcastrée de crécelle effrayée par les deux énormes globules figés de la chouette juchée sur sa branche nocturne qui grinçotte hantément : « M’sieur, c’est qui la dame aux grands yeux derrière ? ». Marre.
Je ne suis pas sans ignorer que le prof est celui « qui parle devant ». Mais je me sens plus à même d’affronter le regard de nos chères petites têtes blondes plusou moins attentives et curieuses que de lutter contre ces orbites de nerfs figées comme des mérous devant une vitrine de thon garnie – et qui sont censées nous évaluer.
Attendez quand même ! Soyons un peu sensible aux mots. Ecoutez et dites doucement, et à cinq reprises, devant un miroir si possible :
« Je vais être inspecté »
« Je vais être inspecté »
« Je vais être inspecté »
« Je vais être inspecté »
« Je vais être inspecté »
… je suis sympa, je l’ai fait avec vous. Est-ce une expérience agréable ? Quels sentiments eprouvez-vous à l’énoncé de ces trois brèves syllabes : INS-PEC-TE ? Quant à moi, j’ai envie de me renifler les aisselles, d’examiner ma tenue vestimentaire, passer en revue la noirceur de mes chaussettes, cirer mes chaussures, couper les fourches de mes cheveux, me laver les mains dix fois avec un savon de Marseille et me brosser les dents méticuleusement tout en vérifiant la vigueur et le teint de mon épiderme. Pourquoi, me demandez-vous ? Parce que lorsque j’entends le mot « inspecter », j’ai l’impression que l’on va m’ausculter, que l’on va observer si, hygiéniquement, je suis capable ou non de tenir une classe. Une inspection, c’est un peu fort, non ? Limite hautain.
Ah ! Ces examinards impassibles quasimodés sur leurs scribouillis de programme comme des tonsurés penchés auréolamment sur leurs Divines Ecritures m’horripilent le cuir chevelu universellement. Je me sens élève. Inexorablement élève. Comme si on ne me faisait pas confiance… « Ah ! Celui-ci, il faut le garder à l’oeil… » Allez-y, silhouettes surveillantoïdes, explorateurs immobiles de fond de classe, fouinez-moi ! Fouinez-moi ! je n’ai rien à cacher, ni programme, ni séquence, ni séance : de toute façon, je ne fais rien en cours, je n’ai rien à me reprocher.
Bon, trêve d’inspectionnophobie, car il faut bien savoir que les inspecteurs ne sont pas toutes et tous de méchantes personnes échassées sur leur frustration d’ex-très-très-mauvais-professeur-bouffé-par-ses-élèves-en-dépit-de-la-perfection-admirabilissime-(que-je-ne-remets-nullement-en-question-pas-même-en-cause)-de-leurs-incroyables-cours.
Une inspection s’effectue en deux temps : tout d’abord, après avoir serré la pince onychomorphe et salué chaleureusement l’hôte du jour, une phase d’observation, pendant laquelle, planté derrière sa table comme un fauve devant un troupeau de broutards attardés par le crépuscule de la soif, l’inspecteur suit du regard, immobile et cependant omniprésent, tous les faits, gestes, paroles, répliques, charybdes et scyllas, de l’enseignant, salivement attentif à la moindre erreur, hésitation ou maladresse. Parfois, laissant un moindre répit à sa proie qui, de toute manière est supramétaphysiquement piégée, l’inspecteur se plonge dans la lecture passionnante et légère du cahier de texte et de tous les documents réalisés avec soin par le professeur. L’heure passe, la sonnerie retentit, la masse ruisselle par la porte volant en éclats cartables, rires et bois. La deuxième phase commence. Cachez votre joie. Une heure d’entretien, d’interrogations (avez-vous appris votre programme ?), de rires et de larmes vous attend. Les politiques mêmes vivent des entretiens plus sereins et moins agressifs. Vous êtes critiqué tant sur le fond que sur la forme. Préparez donc votre répartie : révisez vos séquences, listez vos séances, justifiez vos objectifs. Et surtout, soyez vous-même, ouvert, amical, et prêt à débattre de tout avec le sourire et la conviction. S’il faut que vous reteniez quelque chose de cette minute d’inspectionnophobie aigüe, c’est cela. Vous êtes inspecté(e) ? Vous en êtes pâs moins homme.
Et… quelque temps plus tard, vous apprenez couloirement que les notes pédagogiques (note sur 60 planchée par l’inspecteur et qui, ajoutée à la note administrative sur 40 donnée par le principal, contribue à l’évaluation de tout professeur) sont arrivées. Les profs surgissent : « Alors ? Combien ?… » Combien ? Je ne le dirai pas… C’est ma note après tout, non ? Peut-être deviendrez-vous inspectionnophile patentée ?…
Attendez avant de partir, lisez ceci, je crois que c’est plus parlant que n’importe laquelle de toutes les minutes d’inspectionno-phobie/philie du monde tout entier :
I) EXTRAIT D’UN RAPPORT DE L’INSPECTEUR
« M. x se propose de traiter pendant son cours de l’insertion d’un dialogue dans un récit. Auparavant il expose clairement comment cette question s’inscrit dans la progression qu’il a prévue. Il procède ensuite à un exercice au tableau à partir d’un récit qu’il y a fait figurer : deux élèves doivent y insérer oralement un court dialogue. A partir des résultats obtenus il fait remarquer les changements de temps des verbes dans le dialogue et indique la nécessité de transcrire par écrit les changements de voix perçus oralement. Il fait ensuite noter sur le cahier de chaque élève un court résumé indiquant les éléments à retenir (ponctuation, temps des verbes). Enfin il termine par l’étude d’un texte extrait du Capitaine Fracasse qui, comportant de nombreux dialogues, lui permet de reprendre les éléments découverts. Il fait, en conclusion, quelques remarques très pertinentes sur le « dosage » du dialogue dans le récit.
Dans l’ensembe, M. x s’exprime avec clarté et rigueur ; la cohérence de ses propos et la logique de leur enchainement ont fait de cette heure de cours un temps de travail certainement très efficace et (…) »
II) COMPTE-RENDU D’UN ELEVE POUR LE MEME COURS
« Le professeur a fait aller Jean-Pierre et Sylvie au tableau pour parler de l’histoire qu’il avait écrite. C’était l’histoire d’un garçon à moto qui voulait frimer avec une fille. Jean-Pierre a fait le frimeur qu’il ose pas faire en vérité. On n’a pas ri à cause de l’inspecteur mais c’était bien marrant. Après on a écrit le résumé de la leçon sur le cahier, moi j’ai pas pu finir d’écrire parce que ça allait trop vite et que des mots je comprenais pas. Je la copierai sur un copain pour l’apprendre.
Après le prof a lu un morceau d’un livre du Capitaine Fracasse qu’on avait vu à la télé mais on n’a pas reconnu l’histoire parce que c’était trop compliqué et qu’à la télé il y avait de Funès qui faisait bien rire. Il a expliqué des choses que quand on parle on doit changer les verbes et fermer les guillemets pour qu’on voit que c’était avant que ça se passe. A cause de l’inspecteur tout le monde a bien écouté. (sic) »
Flagrant, non ? ;-(
Tags : éducation nationale, competences, fond de la classe, inspecteur, inspection, note administrative, note pédagogique, rapport, stagiaire, TZR