« M’sieur, j’sui obligé d’venir en soutien ? »

Vendredi 14 novembre 2008

    

     Le soutien. Certainement l’apogée, ce sommet perdu au milieu des nuages et des neiges éternels, trop élevé dans le ciel pour que la pluie ne le mouille de ses larmes pesantiformes, le summum d’une année de TZR – après les quinze jours de remplacement plantés au beau milieu d’un mois de janvier glacialissime dans une bourgade paumardée des boisades Haut-Marnaises au sein d’un bahut de quelques 94 élèves dont on compte les enseignants avec les phalanges des pouces.

                Imaginez…

                Vous venez de mettre un pied dans la profession et dans votre nouvel établissement et avec joie, délice et euphorie, d’apprendre votre nomination de TZR sans poste de la bouche mi-rire mi-question de la principale qui ne sait que faire ET de votre pied qui empiète sur son territoire collégial ET du temps libre qui lui est alloué subitement pour une durée indéterminée et parfaitement aléatoire : alors, vous attendez.

                Vous arpentez religieusement la salle des profs en apprenant par cœur chaque recoin ; vous essayez toutes les tables et tous les sièges l’un après l’autre, et avec une précaution fourmissime ;  vous tapotez internet surfant de sites en sites mailant et googuelant patiemment d’une pensée à une autre ;  vous observez pieusement les plafonds jaunis par des années de cigarettes, les peintures craquelantes que l’on essaye de cacher derrière les casiers ou les placards, et les deux trois ordinateurs séniles qui crachent des écrans maladifs et sur lesquels vous vous gaussez de voir de temps à autre un ancien collègue langue pincée qui galère à frapper les touches l’une après l’autre ; vous goûtez le thé étalé sur la table du fond entre le sucre et une presque cafetière, puis, ne parvenant guère à vous payer une légère tasse de café serrée, vous entreprenez courageusement de tenter de réparer la machine à café qui crie outil dans un petit coin oublié des lumières dans le zzzément des mouches grouillées de toiles d’araignées ;  vous peuplez ce no-man’s-land-des-heures-de-cours de soupirs, de souffles réguliers, de palpitations d’errements, de crissements de chaise, de déchirements de feuille, de cliquetis de clavier, de glissement de crayons, et lorsque la sonnerie retentit – alors que vous pensez dans l’instant que c’est le téléphone qui hurle anormalement – les professeurs, essoufflés de bonheur, jaillissent glorieusement, aisselles-suintantes-sourire-d’harassement, et avec un cynisme inégalé s’exclament « T’es encore là, toi ? Tu n’t’embêtes pas trop ? Tu veux des copies, ou des élèves ?… ». On ricane ; vous souriez.

                Et, que Dieu me bistronne le cuir chevelu nonchalamment si je mens, un jour de soleil froid au-dessus des plateaux haut-marnais, pendant que les valsantes forêts d’arbres en arbres rumeurent une lointaine brise, vous trouvez dans votre casier, innocente paume de papier à la faible ligne de vie, un document signé de la main de Madame la Principale qui vous incite, fortement, à choisir sur le planning des heures d’étude de l’ensemble des classes une dizaine d’heures de soutien. Une joie intense vous étreint subitement le cœur : vous allez enfin priver certains élèves d’une heure de permanence – donc une heure de vacance et de bavardage – afin de leur rappeler quelques règles d’orthographe fascinantes et ô combien nécessaires à la survie culturo-intellectuelle de tout un chacun dans la Société, telles que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou encore la conjugaison des verbes irréguliers du troisième groupe au passé simple, voire, s’ils sont sages, au subjonctif imparfait ; vous allez enfin réquisitionner quelques vigilances agitées pour leur inculquer la concentration et son importance capitale dans l’apprentissage d’une langue claire, variée et sans faute, quand bien même cet entre deux heures leur enseignait davantage la déconcentration, la digression et l’incuriosité avant que vous ne veniez leur tirer involontairement (parfois) le poil de la main.

                Et une question vous traverse l’esprit et vous taraude l’emploi du temps : comment les élèves vont-ils recevoir cette bonne nouvelle ? Et comment vont-ils vous le faire ressentir ? Ils ont déjà le planning aussi chargé que le sang de Mel Gibson en gammas après une courte journée de tournage en Palestine, pourquoi leur rajouter une heure, certes enivrante, mais dans le sens où elle les saoule ?

                Première heure de soutien : le plus rapidement possible vous fait comprendre l’Administration. Vous dressez conséquemment un emploi du temps de 18h dans lequel vous essayez de négocier une ou deux heures « d’approfondissement » (pour varier) que vous allez déposer crachin-crachat sur le bureau de Madame la Principale.

A présent, le parcours du combattant commence. Il faut prévenir les collègues, les enjoindre gentiment à ce qu’ils constituent des groupes de travail aux heures définies et à ce qu’ils élaborent des objectifs périodiques, et surtout il faut les lancer, les tancer, les relancer, les retanser, afin qu’ils y pensent – et, je vous le promets, ceci est loin d’être facile. Régulièrement, un collègue, pourtant de bonne foi, mais qui galère déjà à retenir entièrement son propre emploi du temps, se confond en excuses devant vous car il vous a oublié et vous a laissé attendre bêtement dans la cour une classe virtuelle pour un cours virtuel que vous avez cependant penché sur le papier la veille entre un épisode de la starac et un reportage people.

                Et lorsque toutes ces formalités de longue haleine, et qu’il s’agit de mettre à jour au jour le jour, font partie du passé, vous allez chercher vos quelques énergumènes agités comme des puces sur le dos d’un chien, et vous réalisez que la salle prévue n’est point accessible à cette heure-là… OR, vous n’avez toujours pas les clefs du premier étage (car il n’y en a plus) et vous vous sentez subitement bloqué dans le couloir entre « Il ne faut pas que les élèves voient que je n’ai pas les clefs » et « Je ne peux pas laisser les élèves tout seuls à traînasser les couloirs de leurs pas lourds et sautillants ». Vous dites donc que vous avez oublié vos clefs et vous envoyez une tête sérieuse chercher un passe-partout. Enfin, vous êtes dans la classe. Les élèves sont installés et vous lancez une activité ludique sur l’apprentissage de l’orthographe, et là… Ô reur et Dame Nation, vous vous trouvez nez-à-nez en face de cette génération tueuse de mots et briseuse de règles et vous réalisez l’étendue du travail qu’il va falloir fournir.

-          Et vous êtes heureux.

 

Allez donc savoir pourquoi.

                 

Tags : , , , , , , , , ,

TZR : T’es Zorro ou Rien

Mardi 14 octobre 2008

 

            Aujourd’hui, je suis – non pas professeur pas même enseignant – mais « TZR Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. Vous imaginez, pour draguer les filles (eh oui, les profs aussi draguent) :

« Salut à toi beauté Nogentaise… (Je passe toutes les banalités phatiques pour arriver à la question subsidiaire : mais que fais-je dans la vie ? [En langage fille : « Tu gagnes combien par mois ? »] )… Ah !, excellente question, réponds-je avec le sourire, je suis TZRNTP.1…

– TZé Quoi ?, réplique-t-elle merveilleusement. 

– TZRNTP.1. 

– Laisse béton. T’te façon, t’es pas mon genre », s’exclame la jeune ex-belle tout en me tournant le dos et se déhanchant avec dégoût vers un avenir morose de crise, de dépression et de Roue de la fortune sur TF1 vers 19h…

 

Je suis donc célibataire. Farouchement.

            Vous comprendrez aisément la difficulté de porter ce titre (je ne me targue point du titre de célibataire, au contraire, celui-ci siérait convenablement à quiconque dans la force de l’âge recherche, avant de se passer la corde au cou et les enfants sous le nez, situations d’expérience et expériences de situation). Et encore, vous qui priez peut-être, en croisant les doigts de toutes vos forces dans un coin reculé d’une église, près d’un bénitier poussiéreux que plus personne ne fréquente des phalanges, pas même celles des vielles bigotes tremblotantes qui supplient le Seigneur-Tout-Omnipotent-et-Cependant-Incapable-De-Cesser-Un-Simple-Conflit-Entre-Voisins-Au-Point-Que-C’est-Julien-Courbet-Qui-S’y-Colle-Et-Avec-Quel-Panache ! de les laisser profiter soufframment des joies agonissimes de la sénilité, vous qui êtes complètement écroulé d’humiliation devant une sculpture surplombante d’un Christ qui tend les bras, non pas pour recueillir votre chagrin ni même votre modeste objurgation noyée de larmoyantes jérémiades, mais pour crier au creux de chaque main d’incroyables clous gros comme les poings de mon beau-père qui était chaudronnier et qui avait des poings énormes comme des cuisses dont les doigts étaient cinq athlétiques mollets prêts à bondir pour mordre la route, un visage ou un chevreuil, vous qui, dans la pénombre fraîcheur des vitraux crasseux et des statues inquiétantes qui entretiennent dans le silence des orgues un étrange dialogue de regards sourcilleux d’en découdre apocalyptiquement parlant, attendez impatiemment les résultats du CAPES en espérant ardemment l’obtenir, quitte à allumer un cierge à la Sainte Vierge Marie, laquelle était aussi vierge que ma mère lorsqu’elle a eu son troisième enfant (c’est-à-dire moi !), pour enfin prendre à bras-le-corps cette vocation de toujours qui frissonne vos membres et fourmille vos pensées de délicieuses réjouissances précoces comme un accouchement à 3 mois et demi, laissez-moi vous dire quelques mots d’outre-concours. La syntaxe on ne peut plus labyrinthesque de la phrase précédente évoque avec une déconcertante gémellité interprétative le doute, l’angoisse, l’inquiétude, la mornitude même, qui vous ronge la chair, le sang, la peau, les yeux, alors que vous vous demandez gravement si vous allez finir par lire votre nom sur cette liste des admis qui s’affiche, lettre après lettre, péniblement sur votre écran. Bref.

Apprêtez-vous, tout comme moi, à chausser les étriers inconfortables du remplacementariat. En effet, vous avez environ une chance sur 1,154235547855645454545 d’être ce qu’on appelle festivement un TZRNTP.1, et vous avez davantage de chance de l’être si vous n’êtes point pacsé, ni marié, si vous n’avez aucun enfant et pas même un enfant handicapé, si vous n’avez vous-même aucune infirmité (genre cécité ou amputation partielle des deux jambes voire mieux des deux reins), et si vous avez moins de 30 ans et 241 jours.  Ne soyez guère effrayé… Je vous vois déjà ameuter les tonsurés occupés à vérifier en profondeur et rigoureusement l’hygiène crurale de leurs enfants de chœur (dont, soit dit au passage, je comprends mieux l’origine de la tessiture castrale), vos mains jointes dévotement, vos lèvres crispées, le dos affolé à se courber léchamment, et hurlant à rien ne va que votre vie tout entière est vouée aux scandaleuse gémonies de l’Education Nationale, que l’on se fiche pas mal de la stabilité de vos existences, que vous ne vous êtes pas tué la scoliose ni la tendinite lors de nuits d’insomnies, de migraines et de rediffusions de Secret story, pour être baladé d’un bureau à un autre encore moins bien aménagé, inconnu et fantomatique…

Ne soyez pas effrayé donc : je ne vous ai pas encore tout dit. Car figurez-vous qu’il y a beaucoup de chance également pour que vous alliez pratiquer plus ou moins brillamment votre didactique de manuel fraîchement parcoeurée (puisqu’il faut tout de même rappeler que vous ne connaissez de la pédagogie qu’une ligne ou deux de définition) dans une autre région. Quant à moi, j’ai quitté la région la plus humide de France pour aller me les cailler sérieusement dans la plus froide. Que voulez-vous ? J’ai préparé les manteaux, les gants, les moufles pour mettre au dessus des gants, les bottes de pluie, de neige, de grêle, les cagoules, les cache-oreilles, les chauffe-moi-le-nœud et les brise-glace, j’ai lancé le baluchon derrière l’épaule et j’ai pris la route – en stop, car je n’ai pas le permis (ils ne m’ont pas demandé si j’étais motorisé au rectorat). Je ne sais pas si j’ai gagné au change (la facture EDF devrait être plus salée mais j’emploierai moins de calmant pour brider mes pluvieuses déprimes), mais ce que je sais avec certitude c’est que j’ai laissé des amis, de la famille, un club de sport et un sachet plastique blanc-bleu rempli de bibelots kitchenet tout plein dans mon Nord natal. 

En tout cas, sachez-le : lorsque vous signez de votre sang d’encre un contrat méphistophélique qui engage 40 années de votre déprime à vivre en dépression, vous vous engagez également à remuer vos guêtres et vos méninges au bon bonheur la malchance.

 

Donc, je re-capitule… Euh non… Sursaut de pessimisme… Désolé… Pourtant cela ne m’arrive jamais… Allez comprendre… Donc, je ré-capitule : vous vous déchirez l’échine, les métacarpes 1, 2 et 3, les muscles convergents des yeux, ainsi que des milliards de neurones, sans compter évidemment les séquelles gliales qui découlent logiquement de cette berezina du Savoir car il n’est pas assurément démontré que ces obscures cellules qui constituent cette fameuse matière grise qui manque cruellement aux pédophiles, aux assassins, aux violeurs de mouches, aux religieux et à certains de nos élèves participent de l’Intelligence, pour obtenir un concours d’élite à sept épreuves orales et écrites réservé à des quasimodos faustiens ; et vous voilà propulsés, et vous apprenez cela deux jours avant la prérentrée, devant trois ou quatre travées de pitres approximatifs et d’hémiplégiques du langage qui se foutent et se métafoutent de votre didactique à la knock-moi-le-creux et qui passent leur temps à vous provoquer et à vous tester parce que vous êtes « le nouveau », celui qu’on observe, celui qui est surveillé comme un élève ; puis, neuf mois plus tard, vous voilà, rejetons titulaires de la fonction publique, les jouets d’un hasard de points susceptible de vous cracher comme un dé de Lille à Nice en passant par Versailles (et je ne parle pas du château) voire pire : par Chaumont, baladé d’établissements en établissements, de quinze jours en quinze jours, même si vous n’êtes pas motorisé et plongé en pleine diagonale du plus que vide : un collège, deux maisons, une route caillouteuse et tout autour : rien, le néant absolu, la boîte crânienne à Lalane (dixit Pierrus Desprogius) ; vous voilà (Cheese !) TZRNTP.1, célibataire, éreinté, sans le sou et dépressif, logé dans un 11m²54 à 458€37/mois (sans les charges : eau, gaz, EDF, poubelles ; et sans les frais annexes : essence, entretien d’une voiture qui va rouler trois vies en moins de deux mois, téléphone, meubles si vous n’avez jamais eu d’appart à vous seul, et billets de train pour retourner dormir de temps à autre chez vos parents pour visiter le beau-père cancéreux, la mère tragique et la petite sœur plongée dans une délicate crise d’adolescence et laissée à elle-même par un grand-frère balancé à quelques 400 kilomètres) entre un évier qui glougloute et une horloge qui tictaque, sans internet, sans canal + et sans élèves même pour certain – et une tapisserie jaune-fumeur arrachée par endroits sur laquelle on peut difficilement décrypter de temps à autre de curieuses runes dysorthographiques : Nik lé prof ou encore Fermé 1 écol, ouvré d caserne est d club 2 foot !, etc.

 

            Bon, je caricature, hein ? Vous l’aviez compris : je n’ai pas le compassiomètre à zéro, ni même le dépressiomètre d’ailleurs. Et pour tout dire : je me sens bien. Même dans la région la plus froide de France. Même jeté dans une zone d’une centaine de kilomètres carré. Même sans internet. Même seul.

            Toutefois, il faut que vous ayez tout de même en tête les difficultés pratiques qu’il y a à être nommé TZR, et notamment en tout début de carrière. Je ne vous parle pas en tant que syndicat (je ne suis pas syndicalisé) mais en tant que collègue de galère qui vit en grande partie ce qui a été énoncé (exagérément parfois) plus haut. Non seulement vous aurez à faire preuve d’organisation pour vous loger dans votre nouvelle région mais vous aurez aussi à affronter d’autres situations autrement plus complexes.

            Déjà, dans un premier temps, dès que vous prenez connaissance de votre nouvelle affectation : appelez le collège et surtout le principal et faites-lui part de votre situation. Il s’arrangera (en règle générale) pour vous entretenir téléphoniquement (au lieu de vous faire venir jusqu’au collège) et pour vous libérer le lundi matin ainsi que le vendredi après-midi dans votre emploi du temps pour que vous puissiez repartir chez vous. Il peut même vous donner des tuyaux pour votre installation, voire vous trouver un logement de fonction s’il en reste.

            Notez qu’il est fort possible que vous ne rencontriez jamais votre principal. « Pourquoi ? », entends-je au fond du pavillon gauche de mon oreille droite. Je m’explique : en tant que TZR, vous êtes rattaché à un établissement situé dans une zone définie dans laquelle vous êtes susceptible d’opérer un remplacement à n’importe quel moment de l’année ; ainsi, il est probable que vous soyez envoyé, dès le premier jour de septembre, dans un autre établissement (collège, lycée, voire lycée professionnel) et ce pour le reste de l’année scolaire.

            A contrario, vous pouvez très bien arriver dans votre établissement de rattachement, prêt à en découdre avec qui que ce soit, gremlins, guignols de derniers rangs, timides du premier, bâfreurs hâtifs de phrases agrammaticales, vertébrés gesticulateurs précoces, handicapés des autres, et ne vous retrouver que seul, dans la salle des profs, sans élève et sans copies à corriger, à écrire des conneries que personne ne lit sur un blog on ne peut plus pédagogique que tout le monde visite. Dans ce cas, restez calme. Apprenez à connaitre l’équipe pédagogique, faites le tour du propriétaire, prenez connaissance du fonctionnement de cette machine administrative qui en désesgourde plus d’un et plus d’une, puis allez sereinement constituer un emploi du temps (car il faut impérativement que vous passiez vos 18h d’inutilités dans l’établissement) auprès du principal en l’assurant de votre volonté d’assister les collègues. Vous aurez du soutien, de l’accompagnement aux devoirs, de l’approfondissement (certains élèves curieux en sont friands), voire des heures de CDI. Vous êtes libre de refuser cette dernière proposition, sachez-le.

            Il ne faut pas oublier une chose : vous êtes professeur. Si vous vous retrouvez dans cette situation (TZR sans poste), vous verrez dans le regard des gamins, qui ne vous connaissent pas, une certaine curiosité légèrement irrespectueuse : après tout, ils ne savent absolument pas quel est votre statut et risquent de vous confondre avec un surveillant ou avec un administratif. Faites attention. Lorsque je suis arrivé dans mon établissement de rattachement, sans poste, et donc sans élèves, je me suis porté volontaire pour accompagner les sorties de rentrée ; une fois, j’ai grondé un jeune sixième et l’ai enjoint à venir auprès de moi, il m’a tout de même dit : « Je le fais, mais en l’honneur de qui ? Un prof ou un surveillant ? ». Rien de bien grave, mais cela m’a mis tout de suite dans le bain : il fallait que TOUS les élèves prennent conscience que j’étais un prof et qu’ils étaient susceptibles de m’avoir dans l’année et que, par conséquent, ils devaient me respecter (ce qui ne veut pas dire évidemment qu’ils ne doivent pas respecter les surveillants ou les administratifs, entendons-nous bien). Aujourd’hui encore (nous sommes mi-octobre), les élèves me dévisagent et hésitent à me dire bonjour avec un sourire large comme l’Afrique méridionale lorsque je traverse la cour pour me rendre à la cantine. Bon, il est vrai qu’avec mes tristes yeux clairs cernés de fatigue, mon pâle maigre visage et ma silhouette sombre et inquiétante de jeune-vieux à la démarche mécanique, je ne peux que dégager un charisme d’une noirceur sans pareille si bien que les élèves me craignent comme la peste sans me connaitre, mais quand même…

 

            Sinon, pour revenir à des réalités infiniment plus triviales que mon individu : notez bien qu’il est possible d’obtenir une aide « d’installation » selon certaines conditions bien sûr. Lisez donc les démarches à suivre ici. Celle-ci peut permettre à certains qui se sont vidés la panse boursière pour visiter la région dans laquelle ils sont affectés, trouver un appartement, payer la caution, saigner le premier mois de loyer, se meubler, ou louer un camion afin d’opérer un déménagement de vecteur Lille-Nogent par exemple, de se renflouer quelque peu. Cette aide varie en fonction des académies. Veillez à bien garder les justificatifs (notamment lorsque vous louez un camion ou lorsque vous achetez des meubles), car ils peuvent vous être demandés lors de la construction de votre dossier.

           

            Le TZR c’est un peu le sous-fifre, le bouquet-mystère d’un établissement. Pour vous faire part de mon exemple : je n’ai toujours pas de clef pour ouvrir les salles du premier étage dans lequel j’effectue les quelques 100 % de mon service ; je suis par conséquent amené à aller de collègue en collègue pour que quelqu’un vienne me dégonder serrurement une porte. Et souvent, je choisis moi-même la salle en fonction des disponibilités de l’étage, vu qu’aucune véritable salle n’est claire-et-nettement affectée à mes horaires de soutien. En ce qui concerne la photocopieuse : cette année, no soucis, car je n’ai pas à lutter gladiateurement dans les couloirs de l’administration pour obtenir un code de 12 chiffres et 17 lettres, puisque tout à chacun peut à son gré l’utiliser sans chercher à obtenir de toutes ses forces un compte particulier au préalable. Cependant, figurez-vous que lorsque vous arrivez dans un établissement pour quinze jours seulement, on ne vous file pas toujours un code photocopieuse perso. Vous n’êtes que de passage. Il faut par conséquent s’adapter plus que très vite : reconnaître les lieux, les classes, prendre la température de l’ambiance anale du collège ou du lycée, etc. D’ailleurs, ne faites pas attention si certain collègue vous toise de haut et ne vous parle pas du tout. Vous n’êtes que de passage : pourquoi gaspiller de l’énergie à découvrir les différentes facettes et la variable sensibilité d’une singularité sur pattes qui ne fait que passer ? Et puis il y a les profs timides, les profs ancrés dans leurs habitudes de prof, les profs grognons, les profs trop profs pour bavasser avec un prof encore trop étudiant à leur goût, etc.

            En outre, il faut être au point sur n’importe quel sujet de sa discipline. Lundi, vous commencez au collège une séquence sur Le Roman de Renart dont vous abordez prioritairement la dimension parodique et une séquence sur « l’automne » en poésie (vous n’avez évidemment pas choisi ni les sujets ni les œuvres) ; mardi, vous êtes en lycée, à autopsier des articles de L’Encyclopédie le matin, et à évoquer les affres de la téléréalité l’après-midi ; mercredi, vous passez deux heures à corriger une interro que vous n’avez même pas faite ; jeudi, vous… Dur, dur. D’autant plus que vous avez l’agréable statut de celui qui vient combler ces joyeuses heures de non-cours-car-le-prof-est-absent ou de celui qui ramène sa fraise de soutien dans un emplacement réservé à l’étude… euh… à la détente.

 

            Bref, être TZR, ce n’est pas une partie de plaisir, sachez-le. T’es Zorro ou Rien. Celui qui saura s’adapter, s’organiser, prendre à bras le corps les complexités de son statut, qui saura intéresser malgré tout les élèves et qui saura s’intéresser lui-même dans ses heures de doute, de solitude ou de réflexion intense entre l’évier qui glougloute et l’horloge qui tictaque pendant lesquelles inflexiblement il se dit : « Je ne sers à rien, je ne sers à rien, mais je suis utile… ». Ne perdons pas courage : TZR ce n’est pas toute la vie. 6 ou 7 ans seulement, en moyenne.  

             

           

 

Tags : , , , , , , , , ,

Une petite minute d’inspectionnophobie

Mardi 30 septembre 2008

    

 

      Tout d’abord, bonjour à toutes et à tous, profs et profs, belges et belges, élèves et élèves (Merci Desproges!),

    

 

     Voici un titre plutôt… Comment dire ? Dés-accrocheur. Pour reprendre le vocabulaire typiquement lettresque : « anti-captatio benevolentiae« . Pourquoi ? De la même façon que parler de la culture à la télé engendre une diminution extraordinaire de l’audimat de toute émission lambda ; parler des inspecteurs (ou de l’inspection) à des profs : ou excite nerveusement leurs métastases au point d’en envoyer quelques uns à la retraite, à l’hopital ou au cimetière, ou les plonge dans un silence autistique qui n’augure rien de bon. C’est l’angoisse du prof, c’est l’agacement du prof, ce regard dans le fond de la classe qui vous replace subitement, quand bien même vous pensiez être enfin derrière le bureau pour de bon, dans le corps de l’élève timide, perfectionniste, maladroit, taciturne, que vous étiez et que vous pensiez avoir oublié.

 

     Lorsque vous embrassez une carrière enseignante, vous savez pertinemment que vous allez passer 40 ans (environ) de votre vie à être observé, à être criblé de regards curieux ou joueurs, à devoir faire face à des orbites toute ronde ouverte parfois, toute close-fermée souvent. Vous le savez. N’allez pas dire le contraire. Moi-même, élève plus que timide, cas social de la conversation il y a quelques temps encore, je le savais. Mais à ce point là, je dois vous dire, je ne m’en doutais pas…

 

     Aujourd’hui, je suis – non pas professeur  pas même enseignant - je suis « Titulaire sur Zone de Remplacement Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. A ce stade de ma ô combien longue carrière, je n’ai eu qu’une seule vraie classe, et pourtant, et pourtant… J’ai été observé une dizaine de fois par une tutrice, à quelques reprises par deux autres professeurs (durant les stages obligés par l’IUFM) et deux fois par des chargés de mission jouant le rôle (pas toujours facile) d’inspecteur missionné par l’Etat pour évaluer nos fameuses  »DIX COMPETENCES ». Et je viens d’apprendre, pas plus tard qu’hier (c’est tout frais), que je vais être inspecté nécessairement cette année. Quelque soit mon statut. Et même si je suis un TZRNTP.1 blond aux yeux fort bleus.

 

     Wouah !… Le fond de ma classe, le tout-au-fond, celui où pas même les élèves n’osent s’aventurer puiqu’ils savent par expérience que ceux qui sont le plus derrière iront le plus devant quitte à lécher de leur crayon ou le bureau ou le tableau ; le pro-fond de la salle dans lequel une lampe crépite rythmiquement au-dessus d’un vieux placard poussiéreux que plus une clef n’ouvre ; le fond de ma classe, dis-je, est plus peuplé qu’un abri atomique en temps de guerre, que la salle de permanence en temps de grève des profs, que la Suisse et le Super U de Nogent-en-Bassigny réunis en tant de promotion fiscale. J’en deviens parano. Dans la rue, tous les regards que je croise me semblent sombres, sourcilleux, prêts à analyser le moindre de mes mouvements et la moindre de mes paroles. Je suis tellement observé que j’en viens à douter de ma propre réalité. Je me tâte, je me pince, je me scarifie. Et le pire c’est que, souvent, je réalise ma concrétude brutalement, devant mon bureau, lorsqu’une élève, tout impressionnée, me demande avec sa petite voix surcastrée de crécelle effrayée par les deux énormes globules figés de la chouette juchée sur sa branche nocturne qui grinçotte hantément : « M’sieur, c’est qui la dame aux grands yeux derrière ? ». Marre.

 

     Je ne suis pas sans ignorer que le prof est celui « qui parle devant ». Mais je me sens plus à même d’affronter le regard de nos chères petites têtes blondes plusou moins attentives et curieuses que de lutter contre ces orbites de nerfs figées comme des mérous devant une vitrine de thon garnie – et qui sont censées nous évaluer.

 

     Attendez quand même ! Soyons un peu sensible aux mots. Ecoutez et dites doucement, et à cinq reprises, devant un miroir si possible :

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

« Je vais être inspecté »

 … je suis sympa, je l’ai fait avec vous. Est-ce une expérience agréable ? Quels sentiments eprouvez-vous à l’énoncé de ces trois brèves syllabes : INS-PEC-TE ? Quant à moi, j’ai envie de me renifler les aisselles, d’examiner ma tenue vestimentaire, passer en revue la noirceur de mes chaussettes, cirer mes chaussures, couper les fourches de mes cheveux, me laver les mains dix fois avec un savon de Marseille et me brosser les dents méticuleusement tout en vérifiant la vigueur et le teint de mon épiderme. Pourquoi, me demandez-vous ? Parce que lorsque j’entends le mot « inspecter », j’ai l’impression que l’on va m’ausculter, que l’on va observer si, hygiéniquement, je suis capable ou non de tenir une classe. Une inspection, c’est un peu fort, non ?  Limite hautain.

 

     Ah ! Ces examinards impassibles quasimodés sur leurs scribouillis de programme comme des tonsurés penchés auréolamment sur leurs Divines Ecritures m’horripilent le cuir chevelu universellement. Je me sens élève. Inexorablement élève. Comme si on ne me faisait pas confiance… « Ah ! Celui-ci, il faut le garder à l’oeil… » Allez-y, silhouettes surveillantoïdes, explorateurs immobiles de fond de classe, fouinez-moi ! Fouinez-moi ! je n’ai rien à cacher, ni programme, ni séquence, ni séance : de toute façon, je ne fais rien en cours, je n’ai rien à me reprocher.

 

     Bon, trêve d’inspectionnophobie, car il faut bien savoir que les inspecteurs ne sont pas toutes et tous de méchantes personnes échassées sur leur frustration d’ex-très-très-mauvais-professeur-bouffé-par-ses-élèves-en-dépit-de-la-perfection-admirabilissime-(que-je-ne-remets-nullement-en-question-pas-même-en-cause)-de-leurs-incroyables-cours.

 

     Une inspection s’effectue en deux temps : tout d’abord, après avoir serré la pince onychomorphe et salué chaleureusement l’hôte du jour, une phase d’observation, pendant laquelle, planté derrière sa table comme un fauve devant un troupeau de broutards attardés par le crépuscule de la soif, l’inspecteur suit du regard, immobile et cependant omniprésent, tous les faits, gestes, paroles, répliques, charybdes et scyllas, de l’enseignant, salivement attentif à la moindre erreur, hésitation ou maladresse. Parfois, laissant un moindre répit à sa proie qui, de toute manière est supramétaphysiquement piégée, l’inspecteur se plonge dans la lecture passionnante et légère du cahier de texte et de tous les documents réalisés avec soin par le professeur. L’heure passe, la sonnerie retentit, la masse ruisselle par la porte volant en éclats cartables, rires et bois. La deuxième phase commence. Cachez votre joie. Une heure d’entretien, d’interrogations (avez-vous appris votre programme ?), de rires et de larmes vous attend. Les politiques mêmes vivent des entretiens plus sereins et moins agressifs. Vous êtes critiqué tant sur le fond que sur la forme. Préparez donc votre répartie : révisez vos séquences, listez vos séances, justifiez vos objectifs. Et surtout, soyez vous-même, ouvert, amical, et prêt à débattre de tout avec le sourire et la conviction. S’il faut que vous reteniez quelque chose de cette minute d’inspectionnophobie aigüe, c’est cela. Vous êtes inspecté(e) ? Vous en êtes pâs moins homme.

 

     Et… quelque temps plus tard, vous apprenez couloirement que les notes pédagogiques (note sur 60 planchée par l’inspecteur et qui, ajoutée à la note administrative sur 40 donnée par le principal, contribue à l’évaluation de tout professeur) sont arrivées. Les profs surgissent : « Alors ? Combien ?… » Combien ? Je ne le dirai pas… C’est ma note après tout, non ? Peut-être deviendrez-vous inspectionnophile patentée ?… :-(

 

 

     Attendez avant de partir, lisez ceci, je crois que c’est plus parlant que n’importe laquelle de toutes les minutes d’inspectionno-phobie/philie du monde tout entier :

 

I) EXTRAIT D’UN RAPPORT DE L’INSPECTEUR

     « M. x se propose de traiter pendant son cours de l’insertion d’un dialogue dans un récit. Auparavant il expose clairement comment cette question s’inscrit dans la progression qu’il a prévue. Il procède ensuite à un exercice au tableau à partir d’un récit qu’il y a fait figurer : deux élèves doivent y insérer oralement un court dialogue. A partir des résultats obtenus il fait remarquer les changements de temps des verbes dans le dialogue et indique la nécessité de transcrire par écrit les changements de voix perçus oralement. Il fait ensuite noter sur le cahier de chaque élève un court résumé indiquant les éléments à retenir (ponctuation, temps des verbes). Enfin il termine par l’étude d’un texte extrait du Capitaine Fracasse qui, comportant de nombreux dialogues, lui permet de reprendre les éléments découverts. Il fait, en conclusion, quelques remarques très pertinentes sur le « dosage » du dialogue dans le récit.

     Dans l’ensembe, M. x s’exprime avec clarté et rigueur ; la cohérence de ses propos et la logique de leur enchainement ont fait de cette heure de cours un temps de travail certainement très efficace et (…) »

 

II) COMPTE-RENDU D’UN ELEVE POUR LE MEME COURS

     « Le professeur a fait aller Jean-Pierre et Sylvie au tableau pour parler de l’histoire qu’il avait écrite. C’était l’histoire d’un garçon à moto qui voulait frimer avec une fille. Jean-Pierre a fait le frimeur qu’il ose pas faire en vérité. On n’a pas ri à cause de l’inspecteur mais c’était bien marrant. Après on a écrit le résumé de la leçon sur le cahier, moi j’ai pas pu finir d’écrire parce que ça allait trop vite et que des mots je comprenais pas. Je la copierai sur un copain pour l’apprendre.

     Après le prof a lu un morceau d’un livre du Capitaine Fracasse qu’on avait vu à la télé mais on n’a pas reconnu l’histoire parce que c’était trop compliqué et qu’à la télé il y avait de Funès qui faisait bien rire. Il a expliqué des choses que quand on parle on doit changer les verbes et fermer les guillemets pour qu’on voit que c’était avant que ça se passe. A cause de l’inspecteur tout le monde a bien écouté. (sic) »

 

Flagrant, non ? ;-(

 

Tags : , , , , , , , , ,