Aujourd’hui, je suis – non pas professeur pas même enseignant – mais « TZR Néotitulaire Première année ». Pompeux à souhaits, non ? Pour les intimes du rectorat : T1. Pour les intimes tout court : TZRNTP.1. Vous imaginez, pour draguer les filles (eh oui, les profs aussi draguent) :
« Salut à toi beauté Nogentaise… (Je passe toutes les banalités phatiques pour arriver à la question subsidiaire : mais que fais-je dans la vie ? [En langage fille : « Tu gagnes combien par mois ? »] )… Ah !, excellente question, réponds-je avec le sourire, je suis TZRNTP.1…
– TZé Quoi ?, réplique-t-elle merveilleusement.
– TZRNTP.1.
– Laisse béton. T’te façon, t’es pas mon genre », s’exclame la jeune ex-belle tout en me tournant le dos et se déhanchant avec dégoût vers un avenir morose de crise, de dépression et de Roue de la fortune sur TF1 vers 19h…
Je suis donc célibataire. Farouchement.
Vous comprendrez aisément la difficulté de porter ce titre (je ne me targue point du titre de célibataire, au contraire, celui-ci siérait convenablement à quiconque dans la force de l’âge recherche, avant de se passer la corde au cou et les enfants sous le nez, situations d’expérience et expériences de situation). Et encore, vous qui priez peut-être, en croisant les doigts de toutes vos forces dans un coin reculé d’une église, près d’un bénitier poussiéreux que plus personne ne fréquente des phalanges, pas même celles des vielles bigotes tremblotantes qui supplient le Seigneur-Tout-Omnipotent-et-Cependant-Incapable-De-Cesser-Un-Simple-Conflit-Entre-Voisins-Au-Point-Que-C’est-Julien-Courbet-Qui-S’y-Colle-Et-Avec-Quel-Panache ! de les laisser profiter soufframment des joies agonissimes de la sénilité, vous qui êtes complètement écroulé d’humiliation devant une sculpture surplombante d’un Christ qui tend les bras, non pas pour recueillir votre chagrin ni même votre modeste objurgation noyée de larmoyantes jérémiades, mais pour crier au creux de chaque main d’incroyables clous gros comme les poings de mon beau-père qui était chaudronnier et qui avait des poings énormes comme des cuisses dont les doigts étaient cinq athlétiques mollets prêts à bondir pour mordre la route, un visage ou un chevreuil, vous qui, dans la pénombre fraîcheur des vitraux crasseux et des statues inquiétantes qui entretiennent dans le silence des orgues un étrange dialogue de regards sourcilleux d’en découdre apocalyptiquement parlant, attendez impatiemment les résultats du CAPES en espérant ardemment l’obtenir, quitte à allumer un cierge à la Sainte Vierge Marie, laquelle était aussi vierge que ma mère lorsqu’elle a eu son troisième enfant (c’est-à-dire moi !), pour enfin prendre à bras-le-corps cette vocation de toujours qui frissonne vos membres et fourmille vos pensées de délicieuses réjouissances précoces comme un accouchement à 3 mois et demi, laissez-moi vous dire quelques mots d’outre-concours. La syntaxe on ne peut plus labyrinthesque de la phrase précédente évoque avec une déconcertante gémellité interprétative le doute, l’angoisse, l’inquiétude, la mornitude même, qui vous ronge la chair, le sang, la peau, les yeux, alors que vous vous demandez gravement si vous allez finir par lire votre nom sur cette liste des admis qui s’affiche, lettre après lettre, péniblement sur votre écran. Bref.
Apprêtez-vous, tout comme moi, à chausser les étriers inconfortables du remplacementariat. En effet, vous avez environ une chance sur 1,154235547855645454545 d’être ce qu’on appelle festivement un TZRNTP.1, et vous avez davantage de chance de l’être si vous n’êtes point pacsé, ni marié, si vous n’avez aucun enfant et pas même un enfant handicapé, si vous n’avez vous-même aucune infirmité (genre cécité ou amputation partielle des deux jambes voire mieux des deux reins), et si vous avez moins de 30 ans et 241 jours. Ne soyez guère effrayé… Je vous vois déjà ameuter les tonsurés occupés à vérifier en profondeur et rigoureusement l’hygiène crurale de leurs enfants de chœur (dont, soit dit au passage, je comprends mieux l’origine de la tessiture castrale), vos mains jointes dévotement, vos lèvres crispées, le dos affolé à se courber léchamment, et hurlant à rien ne va que votre vie tout entière est vouée aux scandaleuse gémonies de l’Education Nationale, que l’on se fiche pas mal de la stabilité de vos existences, que vous ne vous êtes pas tué la scoliose ni la tendinite lors de nuits d’insomnies, de migraines et de rediffusions de Secret story, pour être baladé d’un bureau à un autre encore moins bien aménagé, inconnu et fantomatique…
Ne soyez pas effrayé donc : je ne vous ai pas encore tout dit. Car figurez-vous qu’il y a beaucoup de chance également pour que vous alliez pratiquer plus ou moins brillamment votre didactique de manuel fraîchement parcoeurée (puisqu’il faut tout de même rappeler que vous ne connaissez de la pédagogie qu’une ligne ou deux de définition) dans une autre région. Quant à moi, j’ai quitté la région la plus humide de France pour aller me les cailler sérieusement dans la plus froide. Que voulez-vous ? J’ai préparé les manteaux, les gants, les moufles pour mettre au dessus des gants, les bottes de pluie, de neige, de grêle, les cagoules, les cache-oreilles, les chauffe-moi-le-nœud et les brise-glace, j’ai lancé le baluchon derrière l’épaule et j’ai pris la route – en stop, car je n’ai pas le permis (ils ne m’ont pas demandé si j’étais motorisé au rectorat). Je ne sais pas si j’ai gagné au change (la facture EDF devrait être plus salée mais j’emploierai moins de calmant pour brider mes pluvieuses déprimes), mais ce que je sais avec certitude c’est que j’ai laissé des amis, de la famille, un club de sport et un sachet plastique blanc-bleu rempli de bibelots kitchenet tout plein dans mon Nord natal.
En tout cas, sachez-le : lorsque vous signez de votre sang d’encre un contrat méphistophélique qui engage 40 années de votre déprime à vivre en dépression, vous vous engagez également à remuer vos guêtres et vos méninges au bon bonheur la malchance.
Donc, je re-capitule… Euh non… Sursaut de pessimisme… Désolé… Pourtant cela ne m’arrive jamais… Allez comprendre… Donc, je ré-capitule : vous vous déchirez l’échine, les métacarpes 1, 2 et 3, les muscles convergents des yeux, ainsi que des milliards de neurones, sans compter évidemment les séquelles gliales qui découlent logiquement de cette berezina du Savoir car il n’est pas assurément démontré que ces obscures cellules qui constituent cette fameuse matière grise qui manque cruellement aux pédophiles, aux assassins, aux violeurs de mouches, aux religieux et à certains de nos élèves participent de l’Intelligence, pour obtenir un concours d’élite à sept épreuves orales et écrites réservé à des quasimodos faustiens ; et vous voilà propulsés, et vous apprenez cela deux jours avant la prérentrée, devant trois ou quatre travées de pitres approximatifs et d’hémiplégiques du langage qui se foutent et se métafoutent de votre didactique à la knock-moi-le-creux et qui passent leur temps à vous provoquer et à vous tester parce que vous êtes « le nouveau », celui qu’on observe, celui qui est surveillé comme un élève ; puis, neuf mois plus tard, vous voilà, rejetons titulaires de la fonction publique, les jouets d’un hasard de points susceptible de vous cracher comme un dé de Lille à Nice en passant par Versailles (et je ne parle pas du château) voire pire : par Chaumont, baladé d’établissements en établissements, de quinze jours en quinze jours, même si vous n’êtes pas motorisé et plongé en pleine diagonale du plus que vide : un collège, deux maisons, une route caillouteuse et tout autour : rien, le néant absolu, la boîte crânienne à Lalane (dixit Pierrus Desprogius) ; vous voilà (Cheese !) TZRNTP.1, célibataire, éreinté, sans le sou et dépressif, logé dans un 11m²54 à 458€37/mois (sans les charges : eau, gaz, EDF, poubelles ; et sans les frais annexes : essence, entretien d’une voiture qui va rouler trois vies en moins de deux mois, téléphone, meubles si vous n’avez jamais eu d’appart à vous seul, et billets de train pour retourner dormir de temps à autre chez vos parents pour visiter le beau-père cancéreux, la mère tragique et la petite sœur plongée dans une délicate crise d’adolescence et laissée à elle-même par un grand-frère balancé à quelques 400 kilomètres) entre un évier qui glougloute et une horloge qui tictaque, sans internet, sans canal + et sans élèves même pour certain – et une tapisserie jaune-fumeur arrachée par endroits sur laquelle on peut difficilement décrypter de temps à autre de curieuses runes dysorthographiques : Nik lé prof ou encore Fermé 1 écol, ouvré d caserne est d club 2 foot !, etc.
Bon, je caricature, hein ? Vous l’aviez compris : je n’ai pas le compassiomètre à zéro, ni même le dépressiomètre d’ailleurs. Et pour tout dire : je me sens bien. Même dans la région la plus froide de France. Même jeté dans une zone d’une centaine de kilomètres carré. Même sans internet. Même seul.
Toutefois, il faut que vous ayez tout de même en tête les difficultés pratiques qu’il y a à être nommé TZR, et notamment en tout début de carrière. Je ne vous parle pas en tant que syndicat (je ne suis pas syndicalisé) mais en tant que collègue de galère qui vit en grande partie ce qui a été énoncé (exagérément parfois) plus haut. Non seulement vous aurez à faire preuve d’organisation pour vous loger dans votre nouvelle région mais vous aurez aussi à affronter d’autres situations autrement plus complexes.
Déjà, dans un premier temps, dès que vous prenez connaissance de votre nouvelle affectation : appelez le collège et surtout le principal et faites-lui part de votre situation. Il s’arrangera (en règle générale) pour vous entretenir téléphoniquement (au lieu de vous faire venir jusqu’au collège) et pour vous libérer le lundi matin ainsi que le vendredi après-midi dans votre emploi du temps pour que vous puissiez repartir chez vous. Il peut même vous donner des tuyaux pour votre installation, voire vous trouver un logement de fonction s’il en reste.
Notez qu’il est fort possible que vous ne rencontriez jamais votre principal. « Pourquoi ? », entends-je au fond du pavillon gauche de mon oreille droite. Je m’explique : en tant que TZR, vous êtes rattaché à un établissement situé dans une zone définie dans laquelle vous êtes susceptible d’opérer un remplacement à n’importe quel moment de l’année ; ainsi, il est probable que vous soyez envoyé, dès le premier jour de septembre, dans un autre établissement (collège, lycée, voire lycée professionnel) et ce pour le reste de l’année scolaire.
A contrario, vous pouvez très bien arriver dans votre établissement de rattachement, prêt à en découdre avec qui que ce soit, gremlins, guignols de derniers rangs, timides du premier, bâfreurs hâtifs de phrases agrammaticales, vertébrés gesticulateurs précoces, handicapés des autres, et ne vous retrouver que seul, dans la salle des profs, sans élève et sans copies à corriger, à écrire des conneries que personne ne lit sur un blog on ne peut plus pédagogique que tout le monde visite. Dans ce cas, restez calme. Apprenez à connaitre l’équipe pédagogique, faites le tour du propriétaire, prenez connaissance du fonctionnement de cette machine administrative qui en désesgourde plus d’un et plus d’une, puis allez sereinement constituer un emploi du temps (car il faut impérativement que vous passiez vos 18h d’inutilités dans l’établissement) auprès du principal en l’assurant de votre volonté d’assister les collègues. Vous aurez du soutien, de l’accompagnement aux devoirs, de l’approfondissement (certains élèves curieux en sont friands), voire des heures de CDI. Vous êtes libre de refuser cette dernière proposition, sachez-le.
Il ne faut pas oublier une chose : vous êtes professeur. Si vous vous retrouvez dans cette situation (TZR sans poste), vous verrez dans le regard des gamins, qui ne vous connaissent pas, une certaine curiosité légèrement irrespectueuse : après tout, ils ne savent absolument pas quel est votre statut et risquent de vous confondre avec un surveillant ou avec un administratif. Faites attention. Lorsque je suis arrivé dans mon établissement de rattachement, sans poste, et donc sans élèves, je me suis porté volontaire pour accompagner les sorties de rentrée ; une fois, j’ai grondé un jeune sixième et l’ai enjoint à venir auprès de moi, il m’a tout de même dit : « Je le fais, mais en l’honneur de qui ? Un prof ou un surveillant ? ». Rien de bien grave, mais cela m’a mis tout de suite dans le bain : il fallait que TOUS les élèves prennent conscience que j’étais un prof et qu’ils étaient susceptibles de m’avoir dans l’année et que, par conséquent, ils devaient me respecter (ce qui ne veut pas dire évidemment qu’ils ne doivent pas respecter les surveillants ou les administratifs, entendons-nous bien). Aujourd’hui encore (nous sommes mi-octobre), les élèves me dévisagent et hésitent à me dire bonjour avec un sourire large comme l’Afrique méridionale lorsque je traverse la cour pour me rendre à la cantine. Bon, il est vrai qu’avec mes tristes yeux clairs cernés de fatigue, mon pâle maigre visage et ma silhouette sombre et inquiétante de jeune-vieux à la démarche mécanique, je ne peux que dégager un charisme d’une noirceur sans pareille si bien que les élèves me craignent comme la peste sans me connaitre, mais quand même…
Sinon, pour revenir à des réalités infiniment plus triviales que mon individu : notez bien qu’il est possible d’obtenir une aide « d’installation » selon certaines conditions bien sûr. Lisez donc les démarches à suivre ici. Celle-ci peut permettre à certains qui se sont vidés la panse boursière pour visiter la région dans laquelle ils sont affectés, trouver un appartement, payer la caution, saigner le premier mois de loyer, se meubler, ou louer un camion afin d’opérer un déménagement de vecteur Lille-Nogent par exemple, de se renflouer quelque peu. Cette aide varie en fonction des académies. Veillez à bien garder les justificatifs (notamment lorsque vous louez un camion ou lorsque vous achetez des meubles), car ils peuvent vous être demandés lors de la construction de votre dossier.
Le TZR c’est un peu le sous-fifre, le bouquet-mystère d’un établissement. Pour vous faire part de mon exemple : je n’ai toujours pas de clef pour ouvrir les salles du premier étage dans lequel j’effectue les quelques 100 % de mon service ; je suis par conséquent amené à aller de collègue en collègue pour que quelqu’un vienne me dégonder serrurement une porte. Et souvent, je choisis moi-même la salle en fonction des disponibilités de l’étage, vu qu’aucune véritable salle n’est claire-et-nettement affectée à mes horaires de soutien. En ce qui concerne la photocopieuse : cette année, no soucis, car je n’ai pas à lutter gladiateurement dans les couloirs de l’administration pour obtenir un code de 12 chiffres et 17 lettres, puisque tout à chacun peut à son gré l’utiliser sans chercher à obtenir de toutes ses forces un compte particulier au préalable. Cependant, figurez-vous que lorsque vous arrivez dans un établissement pour quinze jours seulement, on ne vous file pas toujours un code photocopieuse perso. Vous n’êtes que de passage. Il faut par conséquent s’adapter plus que très vite : reconnaître les lieux, les classes, prendre la température de l’ambiance anale du collège ou du lycée, etc. D’ailleurs, ne faites pas attention si certain collègue vous toise de haut et ne vous parle pas du tout. Vous n’êtes que de passage : pourquoi gaspiller de l’énergie à découvrir les différentes facettes et la variable sensibilité d’une singularité sur pattes qui ne fait que passer ? Et puis il y a les profs timides, les profs ancrés dans leurs habitudes de prof, les profs grognons, les profs trop profs pour bavasser avec un prof encore trop étudiant à leur goût, etc.
En outre, il faut être au point sur n’importe quel sujet de sa discipline. Lundi, vous commencez au collège une séquence sur Le Roman de Renart dont vous abordez prioritairement la dimension parodique et une séquence sur « l’automne » en poésie (vous n’avez évidemment pas choisi ni les sujets ni les œuvres) ; mardi, vous êtes en lycée, à autopsier des articles de L’Encyclopédie le matin, et à évoquer les affres de la téléréalité l’après-midi ; mercredi, vous passez deux heures à corriger une interro que vous n’avez même pas faite ; jeudi, vous… Dur, dur. D’autant plus que vous avez l’agréable statut de celui qui vient combler ces joyeuses heures de non-cours-car-le-prof-est-absent ou de celui qui ramène sa fraise de soutien dans un emplacement réservé à l’étude… euh… à la détente.
Bref, être TZR, ce n’est pas une partie de plaisir, sachez-le. T’es Zorro ou Rien. Celui qui saura s’adapter, s’organiser, prendre à bras le corps les complexités de son statut, qui saura intéresser malgré tout les élèves et qui saura s’intéresser lui-même dans ses heures de doute, de solitude ou de réflexion intense entre l’évier qui glougloute et l’horloge qui tictaque pendant lesquelles inflexiblement il se dit : « Je ne sers à rien, je ne sers à rien, mais je suis utile… ». Ne perdons pas courage : TZR ce n’est pas toute la vie. 6 ou 7 ans seulement, en moyenne.
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