Inception: Le film ultime ?
En tant que cinéphile, l’amour immodéré pour Inception est une tâche ardue. Premièrement car depuis sa sortie, le film a acquis le statut de film labyrinthique ultime, que tout le monde se plait à le commenter, tantôt avec admiration béate, tantôt avec rejet complet ou moquerie face à ce caractère de l’oeuvre. Deuxièmement car parmi les revues de cinémas, hormis les Studio Ciné Live et Première qui vendirent allégrement comme à leur habitude leur papier sur «le blockbuster de l’été», Inception n’a bénéficié d’aucune grande critique dans les numéros d’été de Positif et Les Cahiers du cinéma, et d’aucun article développé depuis (le rédacteur en chef des Cahiers, Stéphane Delorme, lui a tout de même consacré un article plutôt ordurier de deux pages le mettant en relation avec The Social Network en tant que «film capitalisme» (sic) et concluant que le film avait pour point commun avec la toupie totem de son héros Cobb la propriété de «produire du vide»).
Il est grand temps de rétablir l’honneur de ce film, et de démontrer point par point qu’à mon avis, il faut le considérer comme une des œuvres majeures depuis l’invention du cinéma.
Film d’une vie, bercé par le réalisateur Christopher Nolan pendant dix ans, Inception est dès le départ un projet compliqué: ni une franchise ni une suite, souhaitant par son propos livrer le film onirique par excellence, ainsi qu’un modèle de film labyrinthique, il fut reporté par Nolan lui-même qui se fit les armes sur ses deux Batman, avec une réussite telle qu’on peut le considérer comme le meilleur cinéaste de quarante ans aujourd’hui (d’aucuns diront Weerasethakul, Coppola ou Winding Refn, ça porte à débat).
On pouvait évidemment craindre qu’une telle oeuvre, remplie d’amour du cinéma (le plan de la ville qui se courbe est copié sur L’Homme à la caméra, nombreuses références aux films labyrinthiques) et du plaisir de la création d’un univers complexe et totalement nouveau, aboutisse en un tsunami d’idées confuses laissant le spectateur sur son fauteuil, sans aucun éléments de réflexion: il n’en est rien.
Le film réussit-il néanmoins à être le meilleur des films labyrinthiques ? Oui et non.
Il est certain que Nolan connaît son sujet puisqu’il glisse plusieurs références à des films semblables: les plans de la plage façon Barton Fink, la chambre du père Fisher dans l’hôpital rappelant 2001, les objets anodins (alliance, dé, toupie) prenant leur importance comme dans Mulholland Drive (la clé bleue).
Mais malheureusement, au final, il s’avère que l’histoire, bien que très complexe, fascinante et créative, laisse part à une dizaine d’interprétations et de niveaux de lectures, là où des œuvres comme Shutter Island et surtout Barton Fink, grand film labyrinthique, aboutissaient sur des dizaines de possibilités et de questions. Sur Internet, j’ai trouvé une bonne centaine de théories sur Barton Fink, dues aux innombrables niveaux de lectures de l’oeuvre. Beaucoup moins sur Inception. Nolan n’a hélas pas réalisé le film labyrinthique modèle.
Venons en à la question onirique.
Voilà dix ans que je rêve, et que je m’en souviens au réveil. Et dix ans que je vais beaucoup au cinéma. Je n’avais jamais vu, avant Inception, un film qui reconstituait si bien les sensations, les sentiments, les impressions, les visions des rêves. Même des films dits oniriques comme Mulholland Drive me paraissaient faux.
Quelle ne fut ma réaction devant Inception ! Enfin un cinéaste avait saisi l’importance des rêves (cf la séquence de Mombassa, avec ces gens drogués aux rêves), la dépendance crée par le plaisir de s’y perdre, leur absurdité cohérente, la mécanique du sommeil…
Bien évidemment, ce jugement ne peut-être partagé par les non-rêveurs, ou ceux qui ne s’en souviennent pas. Toujours est-il que de mon point de vue, Nolan a parfaitement saisis ces concepts, très peu exploités jusque là, alors qu’il forme un des grands sujets universels sur lequel créer.
Voir les rêves en tant qu’univers parallèle obéissant à des règles propres, y ajouter des éléments relevant de l’humain comme la mort, le souvenir, l’amour, là où beaucoup considèrent le rêve comme l’abstraction de ces concepts, voilà une vraie trouvaille ; et au final, c’est tellement simple qu’on devrait tous se mordre les doigts de ne pas l’avoir eu plus tôt.
Ne pas aimer Inception, c’est se voiler la face: combien de cinéastes aujourd’hui, sont capables d’inventer des univers cohérents et inédits, comme celui mis en place dans Inception, et de l’inclure dans une oeuvre qui véhicule un message, une idée ? Ou du moins de manier tous les mythes fondateurs existants, les grands thèmes universels ? Hormis Guillermo Del Toro, James Cameron, les Frères Coen, Peter Jackson, George Lucas ?
Christopher Nolan est de cela. Inception récupère en effet des notions éculées depuis des siècles, qui sont des thèmes universels et qui permettent au public d’adhérer à un scénario au départ complètement loufoque: parmi elles, le concept de noosphère dont les philosophes grecs parlaient déjà, références à la Divine Comédie autant dans la notion de limbes que dans le rapprochement cercles de l’enfer/rêves imbriqués (plus on s’enfonce dans le rêve plus il devient noir, ténébreux, chaotique), personnages banals passifs face à des événements qui les dépassent (encore une fois rapprochement à la Divine Comédie).
Là où un réalisateur lambda se laisserait aller à l’esbroufe numérique en négligeant ses personnages, Nolan fait exactement l’inverse: Di Caprio et Page ont beau traverser une cité colossale en ruine, ce qu’il nous montre, c’est la psyché du personnage de Cobb, ses souvenirs, son amour perdu. Voici une des forces du film: qu’il y ait derrière les personnages un champ, la mer, un mur ou une explosion atomique, peu importe: le principal, c’est l’humain !
Toute l’oeuvre de Nolan est basée sur une utilisation intelligente des gros budgets qu’on lui propose, afin de réaliser des blockbusters mis en scène magistralement, bien interprétés, bien mis en musique… Pour finalement créer des films de genre d’auteurs grand public !
Nolan est un cinéaste d’art et d’essai dès le départ, avec des thèmes inhérents: le mensonge, la mort de l’être aimé, la figure de l’homme trop puissant… que les gros budgets qu’on lui octroie lui permettent d’exposer sous un jour nouveau, plus spectaculaire et identificateur, pour le bien du film et du spectateur. Nolan vient du cinéma européen, il est anglais, et est le premier à déclarer qu’il était nécessaire qu’il aille à Hollywood pour réaliser ses films, car le cinéma britannique ne lui aurait pas permis ses Batman et Prestige.
Et Inception est l’aboutissement de cette démarche ! S’autorisant des séquences jamais vues (celle de la chute du van avec quatre niveaux d’actions différents, offre un climax de près de quarante minutes !), utilisant les climax de façon ultra innovante (à la suite du climax de quarante minutes de l chute du van, cinq minutes de van, puis re climax de trente secondes à la toupie pour achever le spectateur dans son plaisir !) cherchant sans cesse la bonne mise en scène, le bon emplacement de caméra (plan en plongée puis travelling pour aboutir à une contre-plongée extrême lors du combat d’Arthur, pour donner un exemple), utilisant avec génie les technique actuelles d’effets spéciaux (les séquences d’apesanteur dans l’hôtel, le combat d’Arthur dans la même apesanteur face à la projection), interprété certes selon des schémas classiques (la méchante femme fatale, le héros ambigu, le second couteau goguenard, l’acolyte propre sur lui, la jeune intellectuelle, l’homme d’affaires) mais tout de même de façon correcte, mis en musique par le grand Hans Zimmer (ah ! Ces gros cuivres habituels mais néanmoins novateurs !), Inception n’est au final que le film ultime: intelligent, innovant, accessible, tout en estomaquant l’ensemble des spectateurs et en ne leur donnant jamais les clés de l’énigme finale (la toupie tombe t-elle, question obsédante).
Cela n’est-il pas au final l’ambition de chacun des cinéastes, et le rêve du public et de la critique ? Un film universel, que chacun pourrait apprécier , réalisé de façon sincère par un réalisateur prenant plaisir à enchanter le public, jouissif de par sa réalisation, son récit et son interprétation, et qui au final, porterait à débat pendant des années ?
Presque personne n’a réussi à accomplir un film pareil: Christopher Nolan l’a fait. Et Inception mérite ainsi tout notre respect.