Entretien avec Christiane Lahaie, romancière québécoise.
6 octobre 2008 7:55 Grands événements au lycée, Littérature, Pays, Pédagogie
1) Dans vos livres, on sent votre connaissance profonde de la Grande Bretagne. Les héros d’Insulaires la parcourent, certaines scènes de La cour intérieure rappellent celles décrites par Charlotte Brontë dans Jane Eyre ou bien par Daphné du Maurier dans Rebecca. Il y aussi de nombreuses références à Shakespeare et le titre de chaque nouvelle d’Insulaires est en anglais. Pourquoi alors avoir choisi d’enseigner la littérature française à l’université de Sherbrooke ? Par défi ? Parce que vous êtes Québécoise ?
Tout d’abord, je dois préciser que j’enseigne la création littéraire (ce qui est peu fréquent en France), la littérature québécoise et le cinéma à Sherbrooke. J’ai donc plusieurs champs d’intérêt et des méthodes pédagogiques multiples. Si la Grande-Bretagne semble si présente dans mes écrits, c’est que j’ai des parents anglophiles et que j’ai grandi dans un milieu bilingue (une base militaire canadienne) où des francophones et des anglophones d’origines diverses se côtoyaient. Très tôt, j’ai lu en anglais les œuvres de Daphné du Maurier, de Jane Austen et des sœurs Brontë. En outre, ma mère avait un ami britannique qui venait souvent à la maison et dont l’accent me faisait rêver à des contrées lointaines. J’ai donc finalement étudié les littératures anglaise et américaine au niveau du baccalauréat à l’Université McGill (Montréal, Canada) avant de bifurquer vers la création littéraire et la littérature québécoise. N’étant pas anglophone à la base, je ne pouvais réellement envisager d’enseigner en anglais au niveau universitaire. Cela ne m’empêche toutefois pas d’initier mes étudiants au corpus anglophone (en traduction) dans le cadre de mes cours de création.
2) La Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges a présenté une exposition consacrée à la « découverte de la Nouvelle-France » dans le cadre des 400 ans de Québec. Nous nous sentons proches de « nos cousins d’Amérique ». Moi-même j’ai vécu au Canada il y a 27 ans. Je résidais en Nouvelle-Ecosse, mais j’ai eu l’occasion d’aller dans « La Belle Province ». Chants pour une lune qui dort fait référence à Limoges au niveau de l’écriture. Quels sont vos liens avec cette ville ?
Mes liens avec la ville de Limoges ont d’abord été académiques. J’ai pris contact avec le professeur Bertrand Westphal, de l’Université de Limoges, parce qu’il dirige une équipe de recherche sur les « Espaces humains ». Comme je m’intéresse moi-même à la mémoire des lieux et à la représentation de l’espace dans le texte littéraire, je tenais à le rencontrer pour discuter de ces questions avec lui. C’était également ma première sabbatique en 2003 et je voulais quitter le Québec pour écrire loin de chez moi. Avec le temps, le professeur Westphal et sa famille sont devenus des amis sincères. De même, les gens chez qui j’ai logé pendant un mois, et qui m’ont accueillie avec une générosité hors du commun, sont restés de grands amis à qui je rends visite tous les ans, ou presque. Ce sont les Jean-François et Liliane à qui mes Chants sont dédiés. Sans leur présence, je n’aurais sans doute pu écrire ce livre difficile. J’ai donc trouvé à Limoges un deuxième chez-moi.
3) Les femmes occupent une place particulière dans vos romans. Dans La cour intérieure, Linda Sorrento brûle la vedette au chanteur Malory. Elle fouille dans le passé de l’artiste pour comprendre les rapports qu’il a entretenus avec son ex épouse Eleonor. Dans la nouvelle Walls of Wales extraite d’Insulaires, la femme de ménage Samantha Smith décachette les lettres qu’un client a mises à la poubelle. Dans la dernière nouvelle de Hôtel des brumes c’est la future épouse d’Ahmar Khan qui lui a caché des secrets bien que lui-même en cache un encore plus gros en faisant de son mariage le jour de son décès. Dans Chants pour une lune qui dort, une femme battue confesse son quotidien et s’adresse à son bourreau. Etes-vous une féministe ?
Je suis certes féministe, une féministe qui souhaite ardemment que les rapports entre les hommes et les femmes cessent d’être des rapports de pouvoir. Mais ce n’est pas demain la veille, hélas. Ceci dit, j’ai la chance de vivre avec un homme exceptionnel qui m’a toujours appuyée dans ma démarche créatrice, professionnelle et personnelle. Il est même encore plus féministe que moi : il faut le faire !
4) J’enseigne dans un lycée hôtelier dont un hôtel d’application est en cours de construction. Son achèvement est proche. J’ai donc particulièrement été sensible à Hôtel des brumes, roman dans lequel vous ouvrez toutes les portes. J’espère cependant que « notre hôtel » ne connaîtra pas toutes les intrigues dont vous parlez. Votre précision sur le comportement des clients laisse à penser que vous êtes une grande voyageuse. Est-ce vrai ? Nous ferez-vous l’honneur de faire bientôt une escale dans l’hôtel d’application du Lycée Jean Monnet de Limoges ?
Je suis une grande voyageuse, c’est vrai, mais la plupart de mes voyages sont intérieurs. Je crois que l’âme humaine est le plus long et le plus fascinant des voyages. Cet hôtel des brumes est inspiré d’un séjour au Colony, vieil hôtel situé dans l’État du Maine. Pour créer ces personnages, je me suis inspirée de gens que j’y ai croisés et dont j’ai imaginé la vie intime. L’imagination occupe ici la part du lion, car mon but dans l’écriture n’est pas de « faire réaliste ». On me le reproche d’ailleurs parfois. Je crois davantage à la vie rêvée, métaphorisée, qui permet de ne pas se contenter de la raison, mais d’y inclure aussi la passion dans ce qu’elle a de complexe, voire d’insaisissable. J’ai fait une incursion dans ce que j’appellerais l’hyper réalisme dans mes Chants pour une lune qui dort. De me tenir aussi près du réel a été une véritable épreuve pour moi. Pour mon prochain roman, donc, retour à l’imaginaire, et un retour fracassant, car j’ai entamé un roman de science-fiction. Ursula LeGuin est mon modèle en la matière, plus précisément dans La main gauche de la nuit, une œuvre extraordinaire, méconnue par les francophones à mon humble avis.
Je compte retourner à Limoges en 2009. Si cela se concrétise, il me fera plaisir de vous rendre visite et je vous remercie de me donner l’occasion de me faire mieux connaître des Limougeauds, gens simples dont la chaleur humaine me touche grandement !
Je vous remercie d’avoir accepté de répondre aussi aimablement à mes questions.
Merci à vous !
Christiane Lahaie
Il s’agit de la reproduction fidèle d’un entretien que j’ai eu avec Christiane Lahaie, romancière québécoise, par le biais d’un questionnaire (celui même qui est présenté) envoyé par courrier électronique. Christiane Lahaie a accepté de le compléter. Je tiens beaucoup à la remercier.
La présentation des livres de Christiane Lahaie se trouve dans le lien http://www.ac-limoges.fr/doc/ , rubrique “mutualisation”, article “coups de coeur”. J’ai pensé qu’il était intéressant de publier cet entretien maintenant car il va se situer entre la fin des “Francophonies de Limoges” et l’animation “Lire en fête”. De plus l’année 2008 représente les 400 ans de la découverte du Québec par Samuel de Champlain et il me semblait important de rendre un hommage particulier à “nos cousins d’Amérique”. Sur un plan personnel je suis très attachée au Canada pour y avoir vécu et travaillé il y a 27 ans. Par ailleurs cet entretien va dans le sens de mon projet de valorisation de la langue française et de la promotion de la francophonie, idée qui se concrétise par la mise en place de liens avec des blogs scolaires gérés par des enseignantes FLE dans différents pays.
Tags : France, Francophonie, Limoges, Littérature, Québec

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Compteur
6 octobre 2008 à 16:03
Bravo pour ce très bel entretien que tu nous as fait partager et merci.
6 octobre 2008 à 18:33
Voici le programme de “Lire en fête” qui va faire suite aux “Francophonies” : http://www.lire-en-fete.culture.fr/
6 octobre 2008 à 18:53
C’est avec grand intérêt que je viens de lire cette rubrique, tu peux être fière de toi.
Très intéressant ce partage!
Félicitations.
6 octobre 2008 à 20:28
Un entretien très intéressant! J’ai envie de lire ses romans dès que possible!
6 octobre 2008 à 22:57
C’est vraiment un plaisir de lire un entretien si sincère et si proche grâce au monde Internet. La toile se devine comme le meilleur moyen de contacter les gens de tout le monde. Nous sommes ici, aux petites Îles Canaries, en lisant cet échange entre une grande professionnelle française et une romancière de l’autre partie de la planète presque en direct… Je me sens heureuse de faire part de ce projet. Merci Bernadette.
7 octobre 2008 à 7:25
Je dois dire merci à Christiane Lahaie pour avoir accepté mon offre “d’entretien virtuel”.
C’est vrai qu’il y a un côté magique de savoir que Madame Lahaie a répondu à Sherbrooke (Québec), que j’ai mis en ligne à Limoges (France) ses propos et qu’ils sont maintenant lus et commentés dans différents pays.
7 octobre 2008 à 12:04
Merci pour cet entretien. Je ne connais pas cette romancière et j’aimerais lire vos comptes rendus “coups de coeur”. Pourriez-vous m’indiquer le lien?
Bonne année scolaire, elle a bien démarré !
7 octobre 2008 à 20:00
Les “coups de coeur” sont accessibles avec http://www.ac-limoges.fr/doc/spip.php?rubrique15
8 octobre 2008 à 1:18
Bravo pour cet entretien virtuel !
10 octobre 2008 à 19:16
Je ne connais pas l’écrivain québécoise dont il est question mais j’ai goûté le délicieux article sur les sucreries. Mmh! Je dois dire que vraiment tu travailles beaucoup comme documentaliste.
12 octobre 2008 à 22:03
J’ai lu cet interview avec beaucoup d’intérêt. Je n’ai pas encore lu les livres de Madame Lahaie mais j’ai envie maintenant de le faire. Le fait qu’elle a des liens avec la ville de Limoges est formidable. Félicitations d’avoir écrit un article si impressionnant.
14 octobre 2008 à 1:57
Quel entretien sensible et intéressant ! Félicitations, Bernadette, d’avoir pris l’initiative de nous mettre en contact avec cet écrivain important. Et merci à Christiane Lahaie d’avoir répondu d’une manière si prévenante. Moi aussi, j’ai envie de lire ses romans. Bravo !
20 octobre 2008 à 9:07
bonjour
( J’y suis arrivée ? Je crois bien que oui;-))
Je découvre Christiane Lahaie grâce à l’entretien que vous avez pu obtenir avec l’auteure,
j’ai hâte de voir ce qu’elle écrit en détail …je sais où aller maintenant
25 octobre 2008 à 20:35
Bravo pour cette interview qui donne envie de découvrir l’auteure. Je me la note - je suis en pleine découverte de la littérature québécoise que j’apprécie énormément!