Rémi regarda Pauline. Elle était propriétaire de Topaze, elle l’avait soigné, elle l’avait descendu jusqu’en Camargue pour retrouver ses origines.
Oui, il avait deux heures et il allait tout lui raconter.- Je suis le fils d’un des éleveurs de taureaux les plus réputés de la région. Mon père possédait 500 têtes et une cinquantaine de chevaux camargue. Les taureaux étaient appréciés pour leur combativité et les chevaux de la manade étaient parmi les plus résistants. Il n’y avait pas un gardian ici qui n’ait pu apprécier le chevaux marqués d’un grand V aux ailes déployées.
Nous avons une vieille jument, Fluvia, c’est la perle de notre élevage, elle nous a donné les meilleurs chevaux de la région. Topaze était son septième poulain. J’ai assisté à la naissance par hasard, j’étais partis pêcher sur le bord du canal quand j’ai vu la jument se coucher au loin dans les marais. J’y suis allé car parfois les jument mettent bas en terrain humide et les poulains se noient, mais Fluvia était une vraie pro ; elle s’est installée au sec et Topaze est né devant mes yeux.
Jusqu’alors, les chevaux n’avaient pas plus d’importance pour moi que les taureaux ou toute autre chose qui fait de la Camargue un endroit unique. J’aimais mon pays parce que c’était là où j’avais grandi mais rien n’avait d’importance que mes jeux d’enfants et le nombre de poissons que je sortirais de l’eau. Un poulain naissant dans les roseaux n’aurait pas dû avoir tant d’importance mais celui-ci avait quelque chose d’extraordinaire : il était blanc. Comme vous le savez Mademoiselle, les poulains camargue naissent plutôt noirs ou bruns et deviennent gris clair en quelques années. Topaze était blanc, un blanc éclatant, une lueur surnaturelle qui diffusait dans l’aube de ce matin-là.
Dès lors, j’ai surveillé Topaze. Je partais souvent à cheval sa recherche dans les marais, je trouvais son troupeau et je le regardais grandir. Très vite, il a montré qu’il était le chef, il faisait la loi, coursait les autres chevaux, coursait des hérons, des vaches, des hommes. Ce territoire était le sien et il fallait que le monde entier le sache.
Le jour de la ferrade mon père me l’a donné, il savait que je l’aimais bien. C’est moi qui l’ai dressé, ça a été difficile car Topaze avait un caractère de cochon mais il n’avait pas son pareil pour le tri des bestiaux. Autant vous dire que j’en ai bien profité, je me pavanais sur mon étalon blanc, plus vif, plus rapide qu’aucun autre. Le reste du temps, Topaze faisait sa carrière d’étalon et ses poulains étaient si beaux, si forts, si résistants que bientôt il eut une réputation fantastique auprès des gardians de la région.
A 20 ans, je suis parti aux Etats-Unis pour finir mes études. Lorsque je suis revenu, deux ans plus tard, mon frère avait vendu Topaze à un Parisien amoureux des chevaux Camargue. Mon père avait laissé faire en se disant qu’il était important que les reproducteurs Camargue parcourent la France pour faire connaître la race.
Je ne crois pas Mademoiselle, vous avoir expliqué combien ce cheval comptait pour moi. Ici, on ne parle pas d’amour des chevaux, ce sont nos montures et des outils de travail, on ne les chouchoute pas, on ne les caresse pas. On les utilise, on les laisse à leur place de chevaux de labeur. Pas de romantisme, pas de petits noms. Notre équitation est simple et nous ne recherchons que l’efficacité et l’obéissance de nos montures pour le tri du bétail. C’est comme cela que j’ai grandi mais je dois vous dire que le départ de Topaze m’a fait de la peine. J’ai mis longtemps à me l’avouer et même à en parler car ce n’était pas dans les habitudes des gens du pays et personne n’aurait compris que je dise : mais enfin, pourquoi avez vous vendu mon cheval ?
Je l’aimais, j’avais besoin de lui. Etre sur son dos, dans les marais était un bonheur unique. J’aimais son regard, son odeur. J’aimais Topaze. Non je ne l’ai jamais dit, j’ai serré les dents en apprenant le départ de mon étalon et j’ai essayé de ne plus y penser mais il était toujours là.

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