Mai mai mai mai joli mai (merci Nougaro)

10 05 2008

Un joli texte du conteur Henri Gougaud (l’Almanach) pour célébrer le joli mois de mai….

“Le mai est le mois de l’amour, le mai est le mois de la femme. Avril était joyeux, vivace, mais semblable à l’adolescent. Il avait ses trébuchements, ses inquitétudes, ses gelées. Voici maintenant le beau temps. Plus aucune traîtrise à craindre.

On peut s’éjouir dans les prés, se déboutonner la chemise, lâcher la bride à ses désirs. Et l’on ne s’en est pas privé.

Déjà, à l’époque celtique, les filles avaient le droit, en mai, de choisir leur amant. Même licence au Moyen Age. Elles conduisaient des processions mi-catholiques mi-païennes hors des villages, dans les champs. Et l’on dansait sur l’herbe verte, et l’on allait cueillir des branches pour parer l’autel des églises. Et que faisaient les jeunes couples qui s’égaillaient dans les sous-bois? […]

Les femmes élisaient leur reine, ce mois-là. La reine de mai. Elle ouvrait le bal en dansant avec le roi de la jeunesse, qui n’était jamais son mari. L’Eglise évidemment s’est beaucoup inquiétée de ces joyeusetés, de ces élans, de ces désordres. […]

Au XVIIe siècle, les femmes n’eurent plus le droit aux fêtes, et les reines de mai ne furent plus, partout, que des petites filles trônant aux carrefours dans des niches fleuries. Moins de cent ans plus tard, ce mois des libertés fut offert à Marie, femme, certes, vierge surtout. Adieu folies, danses, plaisirs. On se rhabille, on se renferme, on baisse la tête et l’on prie, alors qu’il fait si beau dehors.

Aujourd’hui, nous vivons en ville, pour la plupart, bon an mal an. Une touffe d’herbe naissante dans une fente de béton suffit à nous dire que rien ne peut brider l’envie de vivre. On ne peut pas défendre aux arbres d’avoir des feuilles au mois de mai. On ne peut défendre d’aimer.”  



“Clair-obscur”

30 01 2008

Quand le ciel se baissera pour ramasser le sable

quand les chameaux feront des discours au seuil du paradis

les femmes sans épines

pousseront dans des rosiers

les hommes iront nus à la conquête de la pluie

        extrait du recueil Les Pierres du temps (éd. Points), de Tahar Ben Jelloun, écrivain marocain de langue française, né en 1944



“Le Sixième Jour”

25 01 2008

“Il n’y avait plus une minute à perdre.

Bien qu’elle sentît le poids de l’enfant sur ses jambes, Saddika ne voyait pas Hassan. Avec précaution elle le souleva, puis se courba en avant et le coucha par terre. En tâtonnant dans le noir, elle chercha une vieille boîte en fer déposée dans un angle de la chambre, et qui contenait des bougies. […]

- Nous partons, dit-elle, penchée au-dessus de l’enfant.

Les yeux de Hassan, démesurément agrandis, fixaient un point invisible. Soudain, secoué de spasmes, il se redressa et vomit par flots. “  extrait du livre Le Sixième Jour, d’Andrée Chédid

Une très belle histoire emplie d’humanité et de générosité, et magnifiquement écrite, par Andrée Chédid, la mère de … et la grand-mère de… Oui, la mère du chanteur Louis Chédid, et la grand-mère de “M”, chanteur lui-même !!

à emprunter au CDI!



“La ville pour lui tout seul”

24 01 2008

” La population aimait sa ville onze mois sur douze, et gare à qui la touchait : les gratte-ciel, les distributeurs automatiques de cigarettes, les cinémas avec écran panoramique, tout cela constituait autant d’attraits indiscutables et permanents. Le seul citadin dont on ne pouvait pas dire avec certitude s’il éprouvait ce sentiment, c’était Marcovaldo; primo, il était difficile de le savoir, vu qu’il n’était guère communicatif; secundo, il avait si peu d’importance que, de toute façon, c’était pareil.

A un certain moment de l’année commençait le mois d’août. Alors, on assistait à un changement général des sentiments. Personne n’aimait plus la ville : ces mêmes gratte-ciel, ces passages souterrains et ces parkings adorés la veille encore, on les trouvait antipathiques et irritants. La population ne désirait plus que partir au plus vite: et, comme ça, à force de remplir les trains et d’embouteiller les autoroutes, le quinze du mois, tous étaient vraiment partis. Sauf un. Marcovaldo était l’unique citadin à ne pas quitter la ville.”  extrait de Marcovaldo, d’Italo Calvino

Que va-t-il lui arriver, à notre Marcovaldo, ce Charlot d’Italie?

Allez donc voir au CDI…



La Mère Noël

15 12 2007

Le village de Pouldreuzic allait-il connaître une période de paix? Depuis des lustres, il était déchiré par l’opposition des cléricaux et des radicaux, de l’école libre des Frères et de la communauté laïque, du curé et de l’instituteur. Les hostilités qui empruntaient les couleurs des saisons viraient à l’enluminure légendaire avec les fêtes de fin d’année. La messe de minuit avait lieu pour des raisons pratiques le 24 décembre à six heures du soir. A la même heure, l’instituteur, déguisé en Père Noël, distribuait des jouets aux élèves de l’école laïque. Ainsi le Père Noël devenait-il par ses soins un héros païen, radical et anticlérical, et le curé lui opposait le Petit Jésus de sa crèche vivante - célèbre dans tout le canton - comme on jette une ondée d’eau bénite à la face du Diable.

Oui, Pouldreuzic allait-il connaître une trêve? C’est que l’instituteur, ayant pris sa retraite, avait été remplacé par une institutrice étrangère au pays, et tout le monde l’observait pour savoir de quel bois elle était faite.

la suite - savoureuse - dans le recueil de nouvelles Le Coq de bruyère, de Michel Tournier (né en 1924) 



Le boeuf et l’âne de la crèche

15 12 2007

L’âne et le boeuf ont accompagné la Vierge et Joseph; l’enfant de Marie est né dans une étable; le boeuf et l’âne se demandent ce qu’ils pourraient bien faire pour aider le nouveau-né.

Une grande peur saisissait le boeuf à la pensée qu’il s’était tant rapproché de l’enfant pour le réchauffer. Et s’il lui avait donné par mégarde un coup de corne!

- Tu ne dois pas trop t’approcher du petit, dit l’âne, qui avait deviné la pensée de son compagnon. Il ne faut même pas y songer, tu le blesserais. Et puis tu pourrais laisser tomber sur lui un peu de ta bave que tu retiens mal et ce ne serait pas propre. Au reste, pourquoi baves-tu ainsi lorsque tu es heureux? Garde ça pour toi. Tu n’as pas besoin de le montrer à tout le monde.

- (Silence du boeuf).

- Mais moi je vais lui offrir mes deux oreilles. Tu comprends, ça remue, ça va dans tous les sens, ça n’a pas d’os, c’est doux au toucher. Ca fait peur et ça rassure tout à la fois. C’est juste ce qu’il faut pour amuser un enfant, et c’est instructif à son âge.

- Oui, je comprends, je n’ai jamais dit le contraire. Je ne suis pas stupide.

Mais comme l’âne avait l’air vraiment trop content, le boeuf ajouta:

- Mais ne va te mettre à lui braire dans la figure. Tu le tuerais.

 la suite dans le recueil L’Enfant de la haute mer, de Jules Supervielle (1884-1960). Au CDI…



Noël 1914

15 12 2007

lettre de Gustave Berthier, instituteur, à sa femme

Le 28 décembre 1914

Ma bien chère petite Alice

[…] Nos quatre jours de tranchées ont été pénibles à cause du froid et il a gelé dur, mais les Boches nous ont laissés tranquilles. Le jour de Noël, ils nous ont fait signe et nous ont fait savoir qu’ils voulaient nous parler. C’est moi qui me suis rendu à 3 ou 4 mètres de leur tranchée d’où ils étaient sortis au nombre de trois pour leur parler.

C’était le jour de Noël, jour de fête, et ils demandaient qu’on ne tire aucun coup de fusil pendant le jour et la nuit, eux-mêmes affirmant qu’ils ne tireraient pas un seul coup. Ils étaient fatigués de faire la guerre, disaient-ils, étaient mariés comme moi (ils avaient vu ma bague), n’en voulaient pas aux Français mais aux Anglais. Ils me passèrent un paquet de cigares, une boîte de  cigarettes bouts dorées, je leur glissai Le Petit Parisien en échange d’un journal allemand et je rentrai dans la tranchée française où je fus vite dévalisé de mon  tabac boche.

Nos voisins d’en face tinrent mieux leur parole que nous. Pas un coup de fusil. On put travailler aux tranchées, aménager les abris comme si on avait été dans la prairie Sainte-Marie. Le lendemain, ils purent s’apercevoir que ce n’était plus Noël, l’artillerie leur envoya quelques obus bien sentis en plein dans leur tranchée.

[…]  Gustave

Gustave Berthier fut tué le 7 juin 1915; il avait 28 ans.

extrait de Paroles de Poilus, recueil de lettres de soldats entre 1914 et 1918