Le boeuf et l’âne de la crèche

15 12 2007

L’âne et le boeuf ont accompagné la Vierge et Joseph; l’enfant de Marie est né dans une étable; le boeuf et l’âne se demandent ce qu’ils pourraient bien faire pour aider le nouveau-né.

Une grande peur saisissait le boeuf à la pensée qu’il s’était tant rapproché de l’enfant pour le réchauffer. Et s’il lui avait donné par mégarde un coup de corne!

- Tu ne dois pas trop t’approcher du petit, dit l’âne, qui avait deviné la pensée de son compagnon. Il ne faut même pas y songer, tu le blesserais. Et puis tu pourrais laisser tomber sur lui un peu de ta bave que tu retiens mal et ce ne serait pas propre. Au reste, pourquoi baves-tu ainsi lorsque tu es heureux? Garde ça pour toi. Tu n’as pas besoin de le montrer à tout le monde.

- (Silence du boeuf).

- Mais moi je vais lui offrir mes deux oreilles. Tu comprends, ça remue, ça va dans tous les sens, ça n’a pas d’os, c’est doux au toucher. Ca fait peur et ça rassure tout à la fois. C’est juste ce qu’il faut pour amuser un enfant, et c’est instructif à son âge.

- Oui, je comprends, je n’ai jamais dit le contraire. Je ne suis pas stupide.

Mais comme l’âne avait l’air vraiment trop content, le boeuf ajouta:

- Mais ne va te mettre à lui braire dans la figure. Tu le tuerais.

 la suite dans le recueil L’Enfant de la haute mer, de Jules Supervielle (1884-1960). Au CDI…




Noël 1914

15 12 2007

lettre de Gustave Berthier, instituteur, à sa femme

Le 28 décembre 1914

Ma bien chère petite Alice

[...] Nos quatre jours de tranchées ont été pénibles à cause du froid et il a gelé dur, mais les Boches nous ont laissés tranquilles. Le jour de Noël, ils nous ont fait signe et nous ont fait savoir qu’ils voulaient nous parler. C’est moi qui me suis rendu à 3 ou 4 mètres de leur tranchée d’où ils étaient sortis au nombre de trois pour leur parler.

C’était le jour de Noël, jour de fête, et ils demandaient qu’on ne tire aucun coup de fusil pendant le jour et la nuit, eux-mêmes affirmant qu’ils ne tireraient pas un seul coup. Ils étaient fatigués de faire la guerre, disaient-ils, étaient mariés comme moi (ils avaient vu ma bague), n’en voulaient pas aux Français mais aux Anglais. Ils me passèrent un paquet de cigares, une boîte de  cigarettes bouts dorées, je leur glissai Le Petit Parisien en échange d’un journal allemand et je rentrai dans la tranchée française où je fus vite dévalisé de mon  tabac boche.

Nos voisins d’en face tinrent mieux leur parole que nous. Pas un coup de fusil. On put travailler aux tranchées, aménager les abris comme si on avait été dans la prairie Sainte-Marie. Le lendemain, ils purent s’apercevoir que ce n’était plus Noël, l’artillerie leur envoya quelques obus bien sentis en plein dans leur tranchée.

[...]  Gustave

Gustave Berthier fut tué le 7 juin 1915; il avait 28 ans.

extrait de Paroles de Poilus, recueil de lettres de soldats entre 1914 et 1918