Feu rouge, feu vert
Feu rouge : les autos inquiètes
foncent. Les piétons s’arrêtent,
lèvent un petit regard
sur le voisin jamais vu,
ébauchent vite un sourire :
ils ne sont plus en retard.
L’accordéon du trafic
se resserre, et c’est l’arrêt,
le feu vert pour les piétons.
Chacun rentre en son cocon,
qui se ressemble s’assemble :
deux par deux s’en vont les jambes
vers des chemins différents.
Les gros phares méprisants
les regardent passer sans rien dire :
les autos sont trop pressées
pour sourire.
Armand MONJO,
« La nouvelle Guirlande de Julie »,
Editions ouvrières
L’oiseau bleu
Mon oiseau bleu a le ventre tout bleu
Sa tête est d’un vert mordoré
Il a une tache noire sous la gorge
Ses ailes sont bleues avec des touffes
De petites plumes jaune doré
Au bout de la queue, il y a des traces de vermillon
Son dos est zébré de noir et de vert
Il a le bec noir, les pattes incarnat
Et deux petits yeux de jais
Il adore faire trempette, se nourrit de bananes
Et pousse un cri qui ressemble au sifflement
D’un tout petit jet de vapeur
On le nomme le septicolore.
Blaise CENDRAS
Avril
Déjà les beaux jours, la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ;
Et rien de vert : à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !
Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose,
Qui, souriante, sort de l’eau.
Gérard de Nerval
Les quatre éléments
L’air c’est rafraîchissant
Le feu c’est dévorant
La terre c’est tournant
L’eau – c’est tout différent
L’air c’est toujours du vent
Le feu c’est toujours bougeant
La terre c’est toujours virant
L’eau – c’est tout différent
L’air c’est toujours changeant
Le feu c’est toujours mangeant
La terre c’est toujours germant
L’eau – c’est tout différent
Et combien davantage encore ces drôles d’hommes
Espèces de vivants
Qui ne se croient jamais dans leur vrai élément.
Claude ROY
La musaraigne et l’ombrelle
Une musaraigne au long nez
Découvrit un jour une ombrelle
Apparemment abandonnée.
« Ce doit être un chapeau, dit-elle,
Pour un éléphant fortuné,
Ou le P.C. d’un colonel !… »
Et la musaraigne amusée
Fit basculer la citadelle
De sa patte au toucher ganté.
Mais au creux douillet de l’ombrelle
Un chat rêvait de mortadelle
Et il croqua la musaraigne.
Pierre BEARN « La nouvelle guirlande de Julie
Chanson d’automne
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon coeur
D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Paul VERLAINE
La biche
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.
Pour raconter son infortune
A la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.
Mais aucune réponse, aucune,
A ses longs appels anxieux !
Et le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune,
La biche brame au clair de lune.
Maurice ROLLINAT
Compteur