Parmi les mythes fondateurs de l’Etat moderne, la lutte contre la violence privée, notamment dans le cadre des guerres de religion, tient une place fondamentale, voire fondatrice. En effet, le monopole de la force et le contrôle de la violence, socle de l’espace public sécularisé et laïc, furent invoqués par les fondateurs de la modernité (Machiavel, Hobbes, Locke, Kant) pour justifier la place croissante de l’Etat et, par un mouvement mécanique inverse, l’effacement progressif des Eglises et de la religion (mot moderne si il en est) dans la sphère privée. En d’autres termes, la prétention de l’Etat moderne repose sur la confusion entre la distinction Temporel/Spirituel et Privé/Public.

Le texte ci-joint, exposant les thèses de William CAVANAUGH, théologien catholique américain et membre du mouvement de la Radical Orthodoxy, suggère trois points:

-que cette distinction provient d’un contresens: la distinction, formelle plus que réelle, que la patristique médiévale fait entre Séculier et Ecclesial est de l’ordre du Temps (l’historique contre l’Eternel) et non de l’Espace (Public/Privé)

-que cette prétention de l’Etat moderne repose sur le mythe de la violence religieuse. Non que cette violence n’existe pas, mais la focalisation exclusive sur cette dernière tant à masquer la violence d’Etat ainsi qu’à justifier une forme de théologie sotériologique étatique. L’Etat est lui aussi « religieux ».

-que l’Eglise a vocation a devenir un espace social légitime, et non à accepter/intégrer le discours d’un espace géré par l’Etat « laïc », au nom de la signification sociale de l’Eucharistie qui constitue, rituellement et sacramentellement, le Corps du Christ, corps social et de Salut.

Sur ces points de l’histoire des idées politiques, John MILLBANK apporte sa propre contribution, à la fois en rejettant le caractère inévitable de la sécularisation, mais aussi en suggérant que celle-ci repose sur la philosophie nominaliste et volontariste de Guillaume d’Ockam et Jean Duns Scot, à l’origine d’une conception idolâtre de la Nature. La contestation de la « modernité » prend ici une autre ampleur, en montrant ses origines symboliques et théologiques et en « déconstruisant » le discours étatique moderne comme une théologie.

Ces éléments intéressent le croyant comme le non-croyant en ce qu’ils permettent d’explorer des récits et une Histoire alternatives de la naissance de l’Etat moderne et des rapports entre religion et politique, entre espace public et espace social légitime.