Tous les billets du 8 février 2008

« Persistent Conflict » vs « Hybrid War »

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Un post plus conséquent suivra lorsque j’aurais mis la main sur cette version BETA du nouveau FM 3-0.

Une remarque: le FM 3-0 institutionnalise le concept de Persistent Conflict. Ce dernier dérive de la « longue guerre » annoncée dans la Quadrennial Defense Review (QDR) effectuée par le Pentagone en 2006. Bien plus, il rejoint la vision des Marines d’une « guerre hybride » défendue dès 2005 par James Mattis et Franck Hoffman (attention: inscription gratuite nécessaire pour lire l’article). On peut se demander si il ne s’agit pas en fait d’une énième grille de lecture de l’environnement chaotique que les Américains croient connaître depuis la fin de la guerre froide… Quoiqu’il en soit, il est intéressant de noter deux choses:

-il faudrait penser ce nouveau FM 3-0 en interaction avec le FM 3-24, avec le Tentative Manual des Marines et leurs « concepts émergents« , mais aussi avec la « vision » du Pentagone. A ce titre le FM 3-07 Stability and Support Operations de février 2003 en fournit probablement le cadre.

-par ailleurs, le concept clé du manuel ne sacrifierait pas à la mode « du tout COIN » mais laisserait plutôt la place à une vision de « capacités duales ».

Al Qadea en Irak (2006-2007)

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Les graphiques ci-dessous, issus du Washington Post, reprennent les informations officielles de la Force Multinationale concernant l’influence d’Al Qaeda en Irak (AQI) ou Etat Islamique en Irak.

Ces progrès n’empêchent pas plusieurs questions:

-la découverte récente de documents issus de la tête d’AQI montre que l’organisation terroriste, qui serait passée de 12 000 à 3500 membres, cherche à regagner le soutien des cheiks sunnites. Notamment en adoucissant son application de la charia dans les zones qu’elle contrôle encore, ou bien en reconnaissant l’autorité des chefs tribaux.

-les tactiques changent: esquive à Mossoul pour éviter les fuites, les patrouilles et les raids des contre-insurgés, attentats suicide pour éviter les checkpoints à l’entrée des zones chiites installés pour empêcher les voitures piégées.

-enfin, si il y a trois guerres en Irak: contre AQI, contre les insurgés sunnites et contre les chiites, il faut noter un déplacement du risque. Si AQI reste la principale menace contre les populations chiites des zones mixtes, l’organisation terroriste, en dépit de ses déclarations tendant à focaliser les actions contre elles, n’est plus qu’un danger marginal pour les forces américaines… Ce qui n’est pas le cas des milices chiites pro-iraniennes dont les EFP (Explosively Formed Projectiles) causent du tort aux blindés US. De fait, si Moqtada Al Sadr vient de condamner ceux de ses fidèles qui ne respecteraient pas la trêve de 6 mois annoncée fin août, ces « groupes spéciaux » (terminologie américaine) restent actifs et les forces américaines viennent de nouveau de lancer un raid dans le quartier de Sadr City à Bagdad.

les opérations de stabilisation et la neutralité entre les factions.

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Ci-joint un lien vers un autre blog que je tiens à destination de mes élèves de Terminales. Il traite de la situation au Tchad. Le plus intéressant à mon sens est le dialogue entamé avec l’un des mes élèves sur la nécessité ou non de persuader les factions de la neutralité de la force.

« De toute manière, il est vain d’essayer de convaincre toutes les factions lorsque l’on mène une opération de stabilisation. L’essentiel est que la population, mais aussi les militaires engagés dans l’action ainsi que l’opinion publique de la métropole, comprennent de quoi il retourne. Pour ce qui est des factions en présence, il faut être capable de les dissuader (donc d’utiliser la force!). Si l’opération dure et qu’elle reçoive pour mission d’abaisser encore le niveau de violence, alors il faut envisager de discriminer entre les factions et au sein de celles-ci pour s’appuyer sur les plus modérés contre les extrémistes. C’est long et cela demande de s’immerger dans la situation locale, mais c’est payant. Dans le cas du Tchad, nous n’en sommes pas là: il faut déjà convaincre les journalistes que ce n’est pas grave si les rebelles nous voient comme les “méchants”… mieux, il faut expliquer aux journalistes que ce n’est pas parce que l’on est forcé de protéger Deby que l’on adhère à sa dictature.. Le jugement moral est primordial en effet, mais il ne doit pas faire oublier quels sont les objectifs politiques de l’intervention: “ne pas se tromper de guerre” comme disait déjà Carl von CLAUSEWITZ »

Un nouvel manuel « Opérations » dans l’US Army?

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Le général William B. CALDWELL IV, commandant le Combined Arms Center de l’Army vient d’annoncer la rédaction d’un nouveau manuel « Opérations » donnant davantage d’espace aux opérations de stabilisation complexe. Cette annonce, loin d’être une surprise car attendue logiquement après les débats sur la place du FM 3-24 au sein de l’institution, est riche d’enseignements. Par ailleurs, il est nécessaire de la replacer dans son contexte pour mieux en comprendre la portée:

  • sur le manuel d’abord: le FM 3-0 Operations énonce les principes doctrinaux opérationnels de l’US Army. Sa dernière version, de 2001, avait déjà intégré les « Opérations autres que la guerre », nom donné aux interventions humanitaires ou au soutien aux gouvernements amis. Il est important de noter que le FM 3-0 est la « bible » de l’institution pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il énonce en fait les missions et les rôles qu’elle entend accomplir. Très modestement, il s’agit de « gagner les guerres de la Nation ». Ensuite, parce que l’ancêtre du FM 3-0 est le FM 100-5 rédigé à la suite de la guerre du Vietnam sous l’impulsion du Général DePuy, une légende dans l’Armée de Terre pour avoir entamé la « reconstruction » identitaire de l’institution vers les opérations de haute intensité contre le Pacte de Varsovie. Le concept central développé alors est celui de guerre de manœuvre au sein de la doctrine Airland Battle dont l’apogée est la 1ère guerre du Golfe.

  • Le nouveau manuel, aux dires du général CALDWELL, prendrait ainsi en compte de manière équivalente les défis des opérations au cœur des populations et les opérations offensive et défensive contre un adversaire symétrique ou dissymétrique. Ce point est important car il signale une translation des principes du FM 3-24 vers le FM 3-0. Doctrinalement, il s’agit là d’un mouvement « contre-nature » pour l’Army pour laquelle la doctrine dérive de décisions prises d’en haut.
  • Sur le général CALDWELL: ce personnage, proche des « partisans de la COIN » au sein de l’institution et ancien porte-parole de la Force Multinationale sous la tenure du général CASEY, est mieux connu de la communauté des Blogueurs sous son indicatif de Frontier 6. Récemment, il a commis un post pour le Small Wars Blog dans lequel il appelle à un changement de la culture organisationnelle de l’Army. En septembre dernier, il a également présenté un symposium au Combined Arms Center sur le thème de la « Communication Stratégique ». Il s’agit donc d’un acteur majeur de l’institution (le CAC est l’organe chargé de la Doctrine, de l’Entraînement, de la Formation et de l’Emploi des Forces) militant pour un changement culturel sur deux bases: la doctrine (traditionnellement dans l’Army, elle a statut autorisé et prescriptif qui lui permet d’amorcer des réformes) et le développement des blogs militaires. Loin d’être simplement de la démagogie (quoique cela lui permette de monter une coalition en faveur du changement), cette posture institutionnalise en fait une réalité: la multiplication des forums informels par lesquels les militaires, quels que soient leur grade et leur fonction, interagissent avec les questions doctrinales et culturelles liées notamment à la guerre en Irak et à l’avenir de l’institution dans les opérations futures.

Deux remarques complémentaires:

  • il est bel et bon de changer une doctrine. Mais il est nécessaire de comprendre que celle-ci doit être intériorisée pour pouvoir apporter un réel changement. A ce titre, l’entraînement est le point-clé: les militaires agissent en fonction de ce qu’ils ont appris à l’entraînement.
  • le général CALDWELL réfute par avance l’argument, présenté comme traditionnel par les partisans de la COIN, selon lequel une préparation pour les opérations de haute intensité suffit également pour les opérations de stabilisation (qui peut le plus, peut le moins…. ce qui en dit long sur le statut des opérations de stabilisation dans l’ethos militaire). En fait, ce sont les officiers supérieurs qui ont le plus de mal à s’adapter aux changements. Mes recherches tendent à démontrer que, dès 2003, les commandants de bataillon, puis les commandants de compagnie, les chefs de section et les chefs de groupe, ont su s’adapter aux conditions nouvelles et apprendre du terrain. A ce titre, le nouveau manuel « Opérations » est donc destiné aux « top brass » et non aux junior officers (certains ont pu parler de « guerre des colonels » en 2005, en réalité, il aurait fallu parler de « guerre des lieutenants et des capitaines »: à l’été 2005, le colonel HIX, coordinateur de la cellule COIN du général CASEY, avait ainsi lançé une revue systématique des procédures aux niveaux bataillon, compagnie et section afin de trouver de « bonnes procédures » à généraliser. )

Appel à questions

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Je souhaiterais proposer à mes éventuels lecteurs intéressés de répondre à leurs questions concernant la stabilisation et la contre-insurrection en Irak. Plus précisément, je travaille ma thèse à partir des éléments suivants:

  • les procédures de contre-insurrection aux niveaux tactiques, opératiques et stratégiques depuis 2003
  • la formation de la doctrine formelle (FM 3-24, Tentative Manual for Countering Irregular Threats, etc.) à partir de la doctrine informelle.
  • les enjeux organisationnels de la contre-insurrection: le rapport avec la culture de l’Army et des Marines, les rivalités entre les services, les rapports entre civils et militaires.
  • les précédents historiques et la formation des « expériences combattantes » de contre-insurrection: l’expérience britannique en Malaisie, le Vietnam, l’Algérie, les opérations de stabilisation des années 1990.

N’hésitez donc pas à me poser vos questions via la fonction commentaire. Je n’y répondrais peut-être pas immédiatement (le blogging est vraiment chronophage!) mais je tâcherais d’organiser tout cela pour donner de grandes réponses. Il faut savoir que mon objectif n’est pas seulement d’informer (ou réinformer?) mes lecteurs (dont j’espère qu’ils garderont leur esprit critique: cela ne fait qu’un an et demi que je travaille sur le sujet) mais également de me forcer à faire des synthèses régulières de mes recherches: la production d’articles en est un moyen mais parfois cela va mieux en interactivité..

Message pour les lecteurs éventuels de DSI 34 (février): je prends éventuellement leurs critiques à coeur 🙂

Merci à vous tous.

Cordialement

Stéphane TAILLAT

Les enfants-soldats d’Al Qaeda en Irak

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Un briefing du porte-parole de la Force Multinationale-Irak en date du 6 février a révélé les nouvelles tactiques apparemment mises en œuvre par l’organisation terroriste:

  • kidnapping et demande de rançons. Il s’agirait d’obtenir des parents le versement d’un « impôt révolutionnaire » pour renflouer les caisses de l’organisation. Il faut rappeler en effet que, contrairement à des insurrections de l’époque classique (dans lesquelles l’assistance technique et financière provient souvent de l’extérieur), tant les insurgés que les extrémistes sunnites  ont survécu sur les deniers des cheiks tribaux. A partir du moment où ceux-ci décident de jouer la carte américaine, cela a évidemment des conséquences sur les actions terroristes ou de guérilla.
  • Plus grave, les films montrés par le contre-amiral SMITH et le major-général ASKARI (armée irakienne) présentent l’utilisation d’enfants de 8 à 14 ans dans des actions terroristes. Si cela devait s’avérer être plus que de la propagande, cela confirmerait le changement de tactique d’AQI notamment pour ses attentats à la bombe.

La bataille de Mossoul (Update)

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En fait, la situation dans la deuxième ville du pays est encore plus complexe:

-le premier ministre al-Maliki semble en fait être à l’origine de l’opération contre la ville. Dans un discours en date du 25 janvier, il aurait promis « une bataille décisive » contre AQI. En fait, ses motivations peuvent se comprendre à la fois par sa volonté d’affirmer son autorité sur cette ville, proche du coeur Kurde mais aussi bastion des généraux baassistes, et de ne pas laisser impuni l’attentat ayant tué le chef de la police municipale de Mossoul. D’où un engagement important des forces de sécurité irakiennes, les forces américaines étant là en soutien.

-La situation semble avoir basculé en janvier lorsque les membres de l’Armée Islamique en Irak de Mossoul ont rejeté les ordres de leur direction visant à s’allier aux Américains contre AQI. Cette scission au sein d’un même groupe insurgé rappelle à la fois qu’il ne s’agit en rien d’organisations centralisées, mais aussi la complexité des compétitions politiques.

-Enfin; les derniers Fedayins et Baassistes se sont associés ici encore étroitement à AQI, comme cela semble être le cas depuis au moins le printemps 2004 dans le Triangle Sunnite. Cette alliance contre-nature, parfois justifiée par le sentiment nationaliste, se heurte aujourd’hui à un nouveau nationalisme irakien, rassemblant chiite et sunnite désireux de ne pas laisser le pays éclater.

Comme le rappelle Herschel Schmitt, la bataille pour Mossoul, dans laquelle les Irakiens vont prendre le relais du 3ACR, est un test pour les forces de sécurité, lesquelles pensent appliquer les méthodes mises en oeuvre dans le Plan de Sécurité de Bagdad,à savoir une sécurisation par la dissémination des forces dans des avants-postes, la création de « Gated Communities », et la recherche accrue du renseignement d’ambiance.

Une réflexion: il y aurait donc un décalage entre les forces américaines, dont nous avons vu dans un précédent post qu’elle rechignait à reproduire le « modèle Bagdad », et les forces irakiennes qui s’apprêtent à en mettre les procédures en oeuvre. Je pense donc que l’on peut parler également d’un test organisationnel, en ce sens où va être éprouvée la qualité de la formation dispensée par les Military Interim Training Teams (MiTT) « incrustées » au sein des forces irakiennes. Dans la doctrine « classique » de contre-insurrection, défendue par John Nagl par exemple, il est vital que les forces occidentales ne reproduisent pas le modèle « conventionnel » dans les unités de la « Nation-Hôte ». Il semble bien que ce « principe » (rappelé dans le manuel FM 3-24) trouve ici ses limites: sur quelle modèle les Américains ont-il bâti les forces irakiennes?