Tous les billets du 8 mars 2008

Intégrer les miliciens aux forces de sécurité irakiennes.

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Je réponds ici à une question de Frédéric concernant cet épineux problème:

Selon le briefing que le LTG DUBIK a donné le 5 mars , il semblerait que cela soit en bonne voie. Il cite les chiffres de 10,000 miliciens intégrés dans la Police à ANBAR, 12,000 à BAGDAD et plusieurs milliers à DIYALA. Bien entendu, tout les miliciens ne pourront être intégrés du fait de deux facteurs: la sélection sur l’aptitude au métier et les réticences du gouvernement irakien. Le général DUBIK estime ainsi que 20 à 25% des membres des programmes “SoI” seraient aptes et volontaires. Le gouvernement irakien et les forces de la Coalition choisiraient donc de procéder comme suit: une fois la sécurité stabilisée dans leur zone, les miliciens des SoI seraient évalués. Au bout du processus, certains intégreraient les forces de sécurité nationales ou locales tandis que d’autres seraient entraînés vers des programmes de reconversion (apprentissage d’autres métiers à travers des écoles ou des centres de formation). Tout ceci ne peut être fait qu’au cas par cas. Cela ne signifie pas que le problème est résolu car les tensions au niveau local peuvent perdurer, mais cela a le mérite d’être clair: tout les SoI n’intégreront pas les force irakiennes. Cela signifie également qu’il faut en garder étroitement le contrôle pour faciliter la transition à la fois opérationnelle (lorsque les points de contrôle sont transférés aux forces “légales”) et sociale (désarmement, démobilisation, réintégration).

Je rappelle que près de 80,000 personnes seraient membres de ces milices.

Restaurer la stabilité « par le bas »

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En stabilisation, et plus particulièrement en contre-insurrection, le processus de reconstruction et d’organisation (ce qu’on pouvait appeler autrefois « pacification ») commence par les bas échelons: restauration de l’image et de la légitimité, sécurisation de la population, normalisation des rapports sociaux.

Il s’ensuit donc que l’échelon tactique est important, notamment pour les forces terrestres qui assurent l’essentiel des missions liées à la stabilisation. 4 fondamentaux sont nécessaires pour chaque personnel (et non seulement les chefs):

  • apprendre la maîtrise de la violence et la réversibilité des postures et des attitudes
  • comprendre la nouvelle complexité du métier militaire (coercition, sécurisation, assistance)
  • décentraliser les responsabilités aux plus bas échelons puisque toute action peut avoir des répercussions stratégiques
  • s’immerger dans la « conscience culturelle », c’est à dire dans les compétences qui assoient la compréhension du « terrain humain »

Les effets cumulatifs de ces compétences au niveau individuel et collectif permettent un contrôle effectif du milieu.

En Irak, de tels savoirs-faire et de telles tactiques, techniques et procédures (TTP) existaient en 2003 au sein de nombreuses unités et à divers échelons. Cependant, on constate une discontinuité tant entre les unités et les zones d’opérations que dans le temps (à Falloujah, plusieurs unités se succèdent entre avril 2003 et mars 2004: la 82nde division aéroportée, un élément du 3ème régiment de cavalerie, la 2nde brigade de la 3ème division d’infanterie, à nouveau un élément du 3ème régiment de cavaleire, à nouveau la 82nde aéroportée, puis la 1ère Division de Marines).

Ainsi, il est nécessaire que de tels modes et postures tactiques soient institutionnalisés par la préparation opérationnelle: l’entrainement, la formation initiale, la formation spécifique. Une telle institutionnalisation a bien eu lieu entre 2003 et 2006, aussi bien en Irak qu’aux Etats-Unis selon 3 temps spécifiques:

  1. la généralisation horizontale des pratiques par les commandants des unités à tout les échelons, mais aussi par les contacts directs et informels entre les praticiens.
  2. la prise en main du processus de retour d’expérience (RETEX) par les institutions.
  3. la refonte des entraînements et de la formation.

Plusieurs éléments s’ensuivent: le développement progressif d’un plan de campagne cohérent disposant des moyens nécessaires et évitant les contre sens, la rédaction d’une doctrine visant surtout à promouvoir politiquement la mission de stabilisation/COIN au sein des institutions et assurer la pérennisation de cette préparation opérationnelle au-delà des conflits en cours en Irak et en Afghanistan.

Sur le premier point, si le manque de moyens, de ressources et d’unité de commandement ont englué les efforts de 2003, c’est surtout en 2004/2005 que l’on observe un recul conceptuel. En effet, le plan de campagne développé par le général CASEY découle d’une vision imposée par le haut autour de la nécessité absolue de transférer les zones « pacifiées » aux unités irakiennes, voire de faire faire le travail essentiellement par celles-ci. On assiste bien à une pacification « en tâche d’huile » mais celle-ci est trop séquentielle et repose sur un présupposé qui s’avère faux concernant l’accueil et la motivation des forces de sécurité irakiennes. On le voit, dès lors que des éléments idéologiques se mêlent à la planification et à la conduite des opérations, le niveau opératif ne permet pas de capitaliser sur la somme des succès tactiques. C’est l’histoire des « pacifications » successives de MOSSOUL (2003, 2004/2005, 2008), de TELL AFAR (2004, 2005, 2008) ou encore de FALLOUJAH (2004, 2005, 2006/2007) ou BAQUBAH (2005, 2007/2008). Les conséquences sur le plan tactique sont certainement plus profondes que l’on ne le pense généralement: que dire en effet de cette installation presque systématique dans des FOB (Forward Operating Bases) à la périphérie des villes, alors que les forces américaines avaient pris très tôt l’habitude d’opérer au sein des populations. De la même manière, les programmes de reconstruction des infrastructures et du tissu socio-économique, courants dans l’année 2003 et le début de l’année 2004, sont abandonnés au profit du soutien et de l’assistance aux forces irakiennes et au nouveau gouvernement élu.

En revanche, la combinaison des forces par le LTG ODIERNO et son Etat-major, associée à la hausse des effectifs américains et irakiens (et pour ces derniers, notamment par le bas, c’est à dire à partir des terreaux locaux), favorise une accumulation de succès tactiques véritablement liés aux objectifs stratégiques, d’autant que le lien opératif part de constats effectués par en bas (c’est le cas notamment dans le rapprochement entre les cheiks sunnites et les officiers américains à ANBAR dans l’hiver, le printemps et l’été 2006).

Sur le second point, il faut souligner que l’élaboration doctrinale ne répond pas seulement à un impératif opérationnel de standardisation des principes et des procédures. Certes, ce point est important, d’autant que dans l’Army l’architecture doctrinale favorise une approche unitaire et prescriptible des problèmes. Le FM 3-24 obéit tout autant à des considérations d’ordre politique, qu’il s’agisse de communiquer sur la capacité à aborder les nouveaux contextes conflictuels, ou bien qu’il s’agisse de développer un concept d’opération pouvant équilibrer le concept dominant. Un contre sens souvent commis considère que l’élaboration doctrinale est un préalable aux changements institutionnels: bien souvent au contraire il reflète le fait qu’une majorité suffisante (ou bien qu’une coalition suffisamment influente) a adopté les nouveaux concepts doctrinaux.

Dans les taudis de Falloujah

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Le journaliste Michael TOTTEN publie sur son blog un reportage terrain sur un bataillon de Marines à Falloujah (le 3ème bataillon du 5ème régiment de Marines commandé par le LCL DOWLING). Depuis l’an dernier, M. TOTTEN est l’un de seuls reporters occidentaux à relater régulièrement ce qui se passe dans la ville. Si cette dernière a indéniablement retrouvé son calme, il n’en reste pas moins que la misère règne encore, notamment dans les quartiers de la ville dévastés lors des deux assauts d’avril et de novembre 2004. En dépit des actions de reconstruction entreprises alors sous l’égide du col BALLARD, commandant le 4ème bataillon d’actions civilo-militaires, et avec l’aide des anciens et des cheiks de Falloujah, la « cité des mosquées » reste encore à rebâtir. L’enjeu central de la fourniture des Services Essentiels (ES) apparaît ici en plein lumière (je vous laisse parcourir les photos qui parsèment l’article), même si les gens ne semblent pas fondamentalement malheureux (je constate en parcourant les reportages des journalistes indépendants que les Irakiens, quel que soit leur statut, aiment à se faire prendre en photo, sur lesquelles ils sourient bien souvent, voire se donnent en spectacle).

Il faut donc noter que la sécurité est pour le moment le souci principal de la population civile, qui semble avoir véritablement adopté les Marines comme leurs protecteurs et leurs amis. Deux bémols: ces mêmes Marines ne semblent pas toujours partager ce climat d’amitié, du fait d’un déploiement dans la durée qui n’est pas dans leur culture contemporaine (mais qui est pourtant la situation que connurent leurs aînés lors des Banana Wars à Haïti, au Nicaragua ou en République Dominicaine entre 1913 et 1934). S’adapter à la complexité du métier de militaire dans les opérations de stabilisation complexe, au coeur des populations, et en milieu urbain, demande d’intérioriser nombre de mutations culturelles et institutionnelles, que seule la préparation opérationnelle sur la durée permettra d’institutionnaliser.

Un second bémol: si la population ne semble pas malheureuse de ses conditions de vie, il est bien évident qu’elle pourrait changer d’humeur si les changements attendus sur le front des infrastructures et de la prospérité économique tardaient trop…. Reconstruire les écoles, les centrales électriques et le réseau de distribution d’eau -endommagés par des années d’incuries administratives, par les opérations de 2004 et par les attentats de 2005/2006- n’est pas optionnel, ni secondaire: c’est une nécessité vitale en ces temps et en ces lieux qui veulent que les populations s’urbanisent et surtout rêvent des standards de vie occidentaux qu’ils aperçoivent de plus en plus par le biais des médias.