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Auto-critique

COIN, Doctrine et concepts, histoire militaire, méditation 0 commentaire »

Il est temps en effet de la faire, à la veille d’une longue absence de 18 jours que je passerai sous les drapeaux.

Au fond, depuis sa création, ce blog cherche à informer sur l’Irak et à mettre au clair les résultats de mes recherches.

Dans ce cadre, il est fort probable qu’il soit né de manière prématurée. En effet, lesdites recherches sont loin d’être sorties de la phase de défrichement, ce qui peut expliquer les évolutions dans la réflexion et le manque de clarté de certaines pensées.

Un autre point me chagrine: je pense avoir acquis une image assez nette des stratégies et tactiques de la contre-insurrection telle qu’elle est menée par les forces américaines en Irak depuis 2006.

1° Pour faire bref, la stratégie est celle d’une co-optation des Sunnites associée au soutien au gouvernement irakien. Il s’agit, par le biais des milices et de la formation/assistance aux forces irakiennes, de construire la stabilisation sécuritaire.

2° En ce qui concerne la tactique, il faut noter que le mode d’action principal -que je décrirais comme étant de la contre-rébellion (voir mes posts précédents sur le problème de la terminologie COIN/C-REB)- est fondé sur le procédé de la « tâche d’huile » selon le schéma décrit par David GALULA en 1964: se focaliser sur la population en tant qu’élément statique et, à partir de la présence des forces en son sein, extirper l’organisation insurgée, interdire les activités de guérilla ou de terrorisme, tout en assurant un contrôle étroit de la population pour la faire basculer dans le camp du gouvernement. Ces actions de sécurisation se planifient et se conduisent selon une tripartion de l’espace: la zone cible, la zone de sécurité, et la zone de harcèlement. Ainsi, aux marges, la sécurisation s’accompagne d’une pression continue exercée sur les autres zones dans lesquelles les insurgés seraient susceptibles de se réfugier. La harcelant sur ses zones refuges (DIYALA/ANBAR en 2007, MOSSOUL en 2008 -pour ne parler que d’AQI), interdisant ses zones de préparation (« bataille des ceintures » de l’été et l’automne 2007, c’est à dire une série d’opérations simultanées menées autour de Bagdad pour protéger la capitale) et enfin protégeant ses zones opérationnelles (protection physique par les avant-postes, isolement psychologique et politique POP/Insurgés), les forces américaines ont ainsi confiné et désagrégé presque totalement l’insurrection sunnite. 

3° sur le plan opératif, les opérations ont donc articulé des opérations simultanées sur l’ensemble du triangle sunnite dans un double objectif. Il s’agit à la fois de protéger BAGDAD (en empêchant les miliciens et terroristes de commettre des attentats) et d’empêcher les insurgés de fuir dans leurs refuges.

En fait, toutes ces explications obscurcissent un fait capital: qu’en est-il réellement de la stratégie américaine en Irak? La contre-insurrection/C-REB est seulement un ensemble de techniques et de procédés. En ce sens, la vision française fondée sur la dichotomie STABILISATION/C-REB me paraît plus pertinente que la vision anglo-saxonne.

C’est là que je veux en venir: à mon sens, j’ai, de manière exagérée, négligé de traiter cette question. La « retribalisation » de l’Irak, l’essor d’un parti Chiite sur le modèle du HEZBOLLAH (avec M. SADR), la diffusion excessive du pouvoir à l’échelon local, sont autant de problèmes qu’il faut analyser et comprendre.

Contexte politique et mouvement révolutionnaire: un peu de lecture

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Du Strategic Studies Institute:

« The Political Context behind Successful Revolutionary Movements, three case studies: Vietnam (1955-1963), Algeria (1945-1962) and Nicaragua (1967-1979) » par le LCL Raymond MILLEN, directeur des Etudes Européennes de l’Institut.

Bonne lecture.

Avant Pâques.

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Un petit bonus sur Mossoul, grâce au journaliste Bill ROGGIO et le long war Journal

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Les efforts de la 2nd Brigade de la 2nd Division Irakienne (la « Spear » Brigade) et de leurs conseillers (MiTT) pour installer des avant-postes et des points de contrôle dans l’Ouest de la Cité, la zone la plus dangereuse (attentats-suicide à la « veste piégée », attaques au RPG contre les points de contrôle et les avant-postes).

Carte Slideshow Avant Pâques

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Les Chiites de nouveau menaçants?

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L’attentat à KARBALA en début de ce semaine a réveillé l’ardeur de certains Chiites contre le gouvernement irakien et les Américains.

En effet, les Chiites, majoritaires dans le pays, ont été la cible de plusieurs attaques de ce genre (à Iskandaryah à la fin de février notamment).

Par ailleurs, les milices de Moqtada Al Sadr (l’Armée du Mahdi ou JAM) semblent difficilement tenir le cessez-le-feu annoncé par son chef en août et renouvelé en février dernier. De fait, les miliciens sont sous la pression des forces de la Coalition, de l’Armée Irakienne (autrefois souvent un allié de circonstance) mais aussi de leurs rivaux du Conseil Suprême Islamique en Irak (les Badristes). De fait, des incidents ont éclaté à KUT (au Sud de l’Irak) entre les JAM et les forces irakiennes venues pour arrêter certains de leurs membres. L’action des « groupes spéciaux » armés et entraînés par les Forces Spéciales iraniennes ne participe pas non plus à adoucir les Chiites. Je crois qu’il est nécessaire de se souvenir que les Chiites ont été les premiers sur lesquels les Américains ont établi le nouvel Irak, et le retournement des insurgés sunnites via le programme CLC/SoI peut être vécu comme un changement d’alliance inquiétant.

Une autre interprétation concerne justement les attentats dont je parle plus haut. Ceux-ci ressemblent fortement aux actions d’AQI contre les lieux saints du Chiisme, comme ceux de la fin de 2005 et de l’année 2006: le 22 février de cette année-là, un attentat contre la mosquée d’or de Samarra avait marqué le début de la sanglante guerre civile entre Chiites et Sunnites. Nul doute que l’organisation extrémiste sunnite ne trouve avantage à provoquer de nouveau les Chiites. Rappelons en effet que les incidents interconfessionnels avait permis à AQI de se poser en protecteur des Sunnites dans les régions mixtes (ou les quartiers de Bagdad), mais aussi à Anbar. De plus, l’éclatement de la violence avait fourni l’opportunité pour investir les zones délaissées par les Américains occupés à tenter de s’interposer entre les factions.

Le risque est donc réel d’une reprise des combats par les milices chiites, non seulement par la poursuite de leurs querelles internes, mais aussi par des actions contre les forces irakiennes, la population sunnite ou même les forces américaines. Plusieurs ayatollahs ont ainsi appelé à une manifestation géante pour commémorer le 5ème anniversaire de la chute de Bagdad, le 9 avril prochain.

Evaluation de la COIN en Irak

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Le colonel ROPER, commandant le USA/USMC COIN Center of Excellence, a produit une évaluation intéressante de la situation actuelle en Irak lors d’une table-ronde avec des blogueurs au Pentagone.

 Le COIN Center of excellence  est une institution interarmées créée dans l’été 2006 à l’initiative du général PETRAEUS, alors commandant de la doctrine et de la formation de l’Army. Son siège est d’ailleurs à Fort Leavenworth, quartier-général de ce commandement.

Le colonel ROPER a succédé au colonel Peter MANSOOR, ancien conseiller de PETRAEUS l’année dernière et récent retraité de l’Army.

Le centre fonctionne comme un réservoir de réflexions et de retours d’expérience (RETEX) sur le sujet de la contre-insurrection, en liaison avec les autres institutions militaires américaines et étrangères et avec les différentes agences locales. Selon les propres mots du colonel ROPER, il suit 6 « lignes d’efforts »:

  1. intégrer toutes les initiatives de contre-insurrection (unité d’effort)
  2. rechercher des enseignements des expériences historiques de contre-insurrection (notamment ce que les Américains nomment les « bonnes pratiques »)
  3. améliorer la doctrine existante (le FM 3-24 principalement)
  4. infléchir la formation initiale et professionnelle des militaires dans le domaine de la contre-insurrection.
  5. conseiller les responsables politiques et militaires
  6. promouvoir la contre-insurrection au-delà du milieu militaire.

Le briefing est intéressant car il résulte d’une évaluation sur le terrain faite en deux temps:

-en août et septembre: au niveau opérationnel (les états-majors concernés par la contre-insurrection au niveau du théâtre)

-en octobre et novembre: au niveau tactique.

Ses conclusions:

  • la pénétration croissante des « bonnes pratiques » aux plus bas échelons
  • l’acculturation croissante des forces irakiennes dans la doctrine américaine
  • le recul généralisé d’AQI et son repli sur MOSSOUL.

Un dernier point:  le colonel ROPER parle des contacts nombreux avec les armées alliées pour des échanges (ce que je vérifierai personnellement la deuxième semaine d’avril pour la France).

« Iraqi Army in the Lead »: 2 exemples (mis à jour)

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Placer l’Armée et les forces de Police irakiennes en position de mener elles-mêmes leurs propres opérations est l’objectif auquel tendent les Américains en Irak. Entre mars 2005 et décembre 2006, cette stratégie a accompagné « l’irakisation par le haut » caractérisant le mandat du général CASEY à la tête de la Force MultiNationale-Irak.

Je voudrais prendre deux exemples de telles opérations :

1er exemple: l’opération Spider Web exécutée au début du mois de mars par le 1er bataillon de la 2nde Brigade de la 1ère Division de l’Armée Irakienne dans la zone de SAQLAWIYAH, en banlieue NO de FALLOUJAH (rappelons que si l’ouest de la province d’ANBAR est « nettoyée » dans l’automne et l’hiver 2006/2007, l’est reste globalement dangereux durant l’année 2007).

Banlieue NO de Falloujah

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Encadré par une Military Transition Team (conseillers militaires américains intégrés dans les unités irakiennes à différents échelons), l’opération a deux objectifs: dénier la zone aux insurgés, et évaluer les capacités de l’unité à opérer seule.

Pour cela, le bataillon irakien choisit une démarche en 4 phases:

  1. le renseignement de proximité et la visibilité sont obtenues par des patrouilles et le contact avec la population
  2. la fourniture de soins médicaux aux résidents afin de légitimer la présence de l’Armée et de collecter des renseignements sur la ville.
  3. la recherche systématique de caches d’armes et la fouille des maisons suspectes commence.
  4. l’analyse des renseignements collectés en vue de déterminer les cibles des futures arrestations.

En retrait, les conseillers militaires surveillent l’opération et notamment l’application des leçons dans les domaines du comportement. Rappelons en effet que l’Armée irakienne a longtemps été perçue comme une force d’occupation hostile par les habitants sunnites du fait de sa composition majoritairement chiite.

2nd exemple: l’opération Iron Harvest, commencée en janvier dans le cadre de Phantom Phoenix, vise à étendre les zones pacifiées à l’ensemble de la zone de la Division Multinationale-Nord, et plus particulièrement à sécuriser MOSSOUL, la 2nde ville du pays, identifiée comme un objectif critique tant par le 1er ministre Nouri Al-Maliki que par le général PETRAEUS.

La nouveauté tient au fait que les forces irakiennes sont supérieures en effectifs aux unités américaines (le 3ème régiment de cavalerie avec le 1er bataillon du 8ème régiment d’infanterie en soutien): 50 000 membres de l’Armée et de la Police, organisé autour d’un commandement militaire ad hoc.

Les forces irakiennes mènent des opérations de contre-insurrection sur le modèle du Plan de Sécurité de Bagdad, quasiment en autonomes, à deux exceptions près:

PRIMO: les équipes de conseillers militaires encadrent la planification comme les conduites des opérations.

SECUNDO: le 3ème régiment de Cavalerie reste l’unité de pointe pour ce qui concerne la sécurisation des quartiers dans lesquels sont mis en place des avants-postes (COP) et des points de contrôle, les premiers accueillant une population mixte Américains/Irakiens, et les seconds étant presque exclusivement tenus par la Police et l’Armée irakiennes.

Dans ce dernier cas, plusieurs problèmes surgissent:

-problèmes de matériel: les forces irakiennes sont dotées de matériels en mauvais état et ne disposent pas assez de certains effets (gilets pare-éclats).

-problème de logistique: le soutien est essentiellement américain, le Ministère de la Défense irakien peinant à organiser le transport du ravitaillement jusqu’à Mossoul.

-problème de confiance: les forces irakiennes acceptent d’intervenir en 1er échelon si elles se sentent soutenues et couvertes par les unités américaines.

-problèmes institutionnels divers: les rivalités entre la Police Nationale et l’Armée, entre la première et les forces de police locale, entre chefs, entre factions, continuent de miner l’efficacité opérationnelle de la 2nde division irakienne.

Il ne faudrait pas en conclure trop vite que les efforts sont vains:

  • l’essentiel, à savoir « donner un visage irakien » à la contre-insurrection, est acquis. Sans compter que les progrès accomplis, notamment dans la génération des forces et leur préparation opérationnelle, sont importants (une réforme du LTG DUBIK, commandant le Multinational Security Transition Command-Iraq, fonde l’ensemble sur un cycle de 5 semaines: campagne de recrutement de 5 semaines, puis à l’issue formation sur 5 semaines; l’avantage étant d’avoir des unités dont la cohésion repose sur l’entrainement reçu plutôt que sur les liens tribaux comme c’était le cas lorsque chaque nouvelle recrue était individuellement affectée à une unité déjà existante).
  • la montée en puissance de ces forces prend du temps. En dépit de leur réelle valeur ajoutée, il leur faut du temps pour atteindre l’efficacité, d’autant que celle-ci est définie selon des standards occidentaux (sur le plan opérationnel comme sur le plan éthique). De profondes résistances culturelles sont probables, même si, l’Armée irakienne ayant été dissoute en mai 2003, il s’agit d’une refondation à partir de rien.
  • les rivalités internes et la dépendance vis à vis des Américains sont des données propres à l’Irak d’aujourd’hui. Elles se résorberont pour peu que des progrès soient accomplis dans la réconciliation nationale et dans la reconnaissance de la légitimité du gouvernement central. Là comme dans tellement d’autres domaines, le facteur politique est la clé de la réussite non seulement de la contre-insurrection, mais aussi de la normalisation tant espérée.

mise à jour: Evidemment, nous sommes ici dans une phase de transition entre deux pôles. Le premier a vu les Américains être les seuls exécutants ou presque (depuis 2003), le second est l’état final recherché, à savoir les unités irakiennes seules. Le rôle des MiTT est crucial, puisqu’ils jouent trois rôles plus ou moins formels:

-assurer la coordination avec les moyens d’appui américains.

-encadrer les officiers et les sous-officiers irakiens de manière (le rôle de conseil étant délicat: bien souvent, il s’agit de leur « mâcher » le travail sur la planification. En revanche, la conduite des opérations est plus autonomes).

-évaluer l’état de préparation et d’efficacité des unités irakiennes.

En ce sens, le cas de MOSSOUL est symptomatique du passage graduel vers le second pôle et marque une étape importante, en dépit des problèmes qui perdurent, problèmes structurels essentiellement (comme l’absentéisme important au sein des forces irakiennes, la règle nationale étant 1 semaine de permission pour 2 semaines de service en campagne).

mise à jour 2: Il me semble important d’apporter un éclairage historique sur ce type de transition. Le modèle d’unités indigènes encadrées par des occidentaux est ancien et remonte (pour sa version contemporaine) aux armées coloniales françaises et anglaises principalement. Je cite un exemple pour montrer comment le passage vers des unités entièrement autonomes a été rendu possible. En Indochine, l’unité dont mon escadron a hérité des traditions comportait essentiellement du personnel métropolitain lors de sa création en tant qu’unité de vedettes fluviales en 1950. L’année suivante, la proportion d’Indochinois (provenant surtout des minorités mais aussi quelques Vietnamiens) dépassait celle des Européens, ceux-ci formant les cadres. Ce processus s’accélérait dans les 3 années suivantes jusqu’à ce que l’unité soit entièrement transférée à la nouvelle Armée de la République du Vietnam (du Sud) en septembre 1954. La différence avec le cas irakien tient dans le fait que l’unité dont je viens de parler était originairement française. Cette différence est toutefois moins grande que l’on pourrait le penser car après tout les unités irakiennes ont été formées de toute pièce à partir de rien.

MARNE RUGGED: mise à jour.

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Marne Rugged est l’opération lancée par la 4ème Brigade de la 3ème Division d’infanterie (TF VANGUARD) pour nettoyer la rive droite du Tigre des restes d’AQI.

Dès le jour-j (15 mars), une première Patrol Base, la PB SUMMERS, a été établie par la compagnie A du 2ème bataillon du 69ème régiment blindé sur les ruines d’une ancienne base aérienne à proximité de la ville de As SUWAYRAH (au Sud de SALMAN PAK). Accueillant la compagnie américaine et une compagnie irakienne, la PB SUMMERS est donc le principal point d’appui à la « pacification » de la région.

AO Vanguard mars 2008
Pendant que certaines sections aménagent la base, une section américaine et son équivalent de l’Armée irakienne sont entrées en contact avec la population locale (patrouilles) et des rencontres ont eu lieu avec les autorités tribales. Toutes les maisons ont été visitées et des premiers renseignements d’ambiance ont été collectés (notamment pour répertorier toutes les armes présentes au sein de la communauté).

S’éloignant des zones peuplées du centre de l’Irak, les Américains ont du adapter le système des avant-postes, entourant la base de bunkers et de positions creusées dans le désert environnant. Un autre ajustement notable: les matériaux et le ravitaillement ont été acheminés par voie aérienne du fait de l’éloignement des centres logistiques.

Toutefois, il est nécessaire de garder à l’esprit les avantages et les inconvénients de ces ajustements. Notamment, la raison d’être des avant-postes au sein des populations -occuper le terrain en lieu et place des insurgés et le soumettre à son tour à des actions surprises- est fortement diminuée ici: comme pour les FOB (Forward Operating Bases) situées hors des villes, les déplacements sont désormais plus vulnérables au renseignement ennemi et aux actions visant à interrompre les communications (IED notamment).

Le niveau de violence: de la nécessité d’identifier son adversaire et de s’y adapter

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Je mets ici une réponse au commentaire de ZeusIrae sur le post précédent. A la question me demandant ce que je pensais du maintien d’un niveau de violence élevé, voila ce que je réponds:

« Que c’est tout à fait possible. En fait, il est pratiquement impossible d’empêcher un attentat si l’adversaire trouve de nouveaux procédés pour contourner vos moyens de surveillance et d’interdiction de zone. Je suis tenté de croire comme Thomas RENARD: les insurgés sont passés du pôle “guérilla” au pôle “terrorisme”. C’est intéressant sur deux points:
PRIMO: cela contredit la “théorie” maoiste qui considère qu’il y a passage du terrorisme à la guérilla puis au combat conventionnel (à moins que les deux premiers stades ne coexistent… mais quoi qu’il en soit le terrorisme est considéré comme une forme “primaire” censée évoluer). Je me demande si il ne faut pas plutôt considérer qu’il y a un va-et-vient entre les deux pôles. En ce sens, la théorie maoiste doit être examinée avec prudence.
SECUNDO: ce qui fait la transition avec la seconde idée. La stratégie américaine depuis 2003 consiste à faire de la contre-insurrection et à s’interposer entre des factions. De fait, la contre-insurrection est souvent confondue avec le contre-terrorisme. Il me semble pourtant qu’il y a une différence de taille entre les deux, qui tient à la place de la population. Si dans les deux cas, celle-ci est la cible à viser/protéger, il n’est pas nécessaire pour le terroriste de se “l’attacher” comme c’est le cas pour l’insurgé. La focalisation de la COIN américaine sur “séparer les insurgés de la population” trouve ainsi ses limites face à un adversaire qui s’adapte très vite (il a bien tenté de se concilier les populations par un appel à la retenue et à la discrimination entre les catégories de “traitres”, mais visiblement cette stratégie n’est pas retenue). Le problème tient dans le fait que les Américains ont “appris” une contre-insurrection fortement imprégnée des principes classiques “maoistes”: elle trouve ici ses limites.
J’ajoute un dernier facteur: le rôle de l’Iran et des “groupes spéciaux” armés et financés par ses services. Ils peuvent potentiellement maintenir un niveau élevé de pertes. Finalement, les Américains semblent avoir réussi à éliminer les racines “populaires” (plutôt “tribales”) de l’insurrection et à persuader Al Sadr de l’inutilité de son combat. En revanche, ils ne sont pas assez “contre-terroristes”. »

Bien entendu, il est un peu tôt pour juger. C’est cela le suspense de « l’histoire immédiate »

Mise à jour:

Bien entendu, l’action des insurgés comprend une proportion variable de guérilla et d’actes « terroristes » selon les périodes et les cibles ou une combinaison des deux (il semble par exemple que les milices sunnites aient fait l’objet d’attentats en décembre-janvier 2007/08 alors qu’aujourd’hui il y davantage d’actions de guérilla contre les checkpoints). Ces variations sont fonction des objectifs politiques poursuivis et aussi des procédures des contre-insurgés (ainsi en est-il de la multiplication des attentats-suicide effectués par des femmes car c’est un moyen de contourner les mesures prises pour protéger les lieux publics des grandes villes, notamment les points de contrôle et les murs de protection).

Quoiqu’il en soit, les insurgés sunnites ainsi que les milices chiites et les « groupes spéciaux » sont davantage inclinés au pôle terroriste, sans abandonner quelques actions de guérilla limitées (les IED contre des cibles plus vulnérables, comme les pélerins chiites revenant à BASSORAH). Tous sont loin de la période de l’été 2004 (ou localement en 2005/2006), à savoir le contrôle effectif de zones entières par la terreur et l’alliance de circonstance entre AQI et insurgés sunnites.

Bien entendu, la contre-insurrection comprend également une part variable de contre-terrorisme sous la forme de raids ciblés destinés à capturer/tuer des leaders, à démanteler des cellules (notamment celles des IED, comprenant artificier, financier, hommes de main et exécutants), ou à prendre du renseignement supplémentaire. Tout au long de l’année 2007 (mais aussi déjà dans l’été 2003) ont donc été exécutés de tels raids. Deux exemples seulement à deux échelles spatio-temporelles:

-à l’échelle du théâtre, l’opération Phantom Strike (13 août 2007-?) a consisté à cibler dans tout l’Irak les leaders terroristes ou des « groupes spéciaux ». Les Forces Spéciales américaines et irakiennes ont donc démantelé des réseaux et sérieusement réduit la capacité des cellules d’AQI notamment (toutes les semaines, la Force Multinationale produit des comptes-rendu de ce type d’opération et de leurs résultats en terme de capture, de démantèlement ou de découverte de caches d’armes et/ou de manufactures de voitures piégées/EFP).

-à l’échelle de l’opération actuellement en cours sur la zone d’opération de la Division Multinationale Nord (MND-N), un tel raid a permis d’arrêter le leader d’une cellule IED au sud de MOSSOUL et un fournisseur de « veste piégée » à TELL AFAR (16 mars 2008.

Les Talibans et les réseaux de téléphonie mobile

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Il y a quelques temps déjà, une information avait retenu mon attention. Comme elle ne portait qu’incidemment sur l’Irak (pour montrer que la même tactique dans ce pays avait échoué du fait de la prégnance des réseaux sociaux et de leur prééminence sur les réseaux de communication), je l’avais mise de côté.

Or, KIP, un des blogueurs de Abu Muqawama, analyse très finement ce changement de tactique des Talibans et ses implications.

Le 25 février, les Talibans menaçaient les 4 fournisseurs d’accès de téléphonie mobile d’Afghanistan d’attaquer leurs émetteurs, sauf si lesdits fournisseurs coupaient les réseaux la nuit. L’accusation portée par les insurgés considérait que les compagnies de télécommunication n’était pas neutres et permettaient aux contre-insurgés de cibler les Talibans (qui usent beaucoup des téléphones mobiles).

Avant-hier, les compagnies de télécommunications décidaient d’obtempérer après la destruction de 6 émetteurs. Par conséquent, les réseaux seraient interrompus dans plusieurs provinces du Sud et du centre de l’Afghanistan.

L’analyse fournie par KIP est la suivante:

  • d’abord, il n’y a pour le moment aucune preuve tangible que les réseaux soient vraiment interrompus dans toutes ces provinces.
  • sur le plan tactique, les Talibans ont réussi un coup de maître à moindre coût: ils ont neutralisé leur principale vulnérabilité (à savoir la difficulté à mener des opérations de nuit) tout en accentuant celle des contre-insurgés. Cependant, ils semblent avoir ciblé le réseau de manière à ne pas le rompre, en ayant également besoin.
  • sur le plan politique, les Talibans ont forcé les compagnies à leur obéir, démontrant ainsi l’incapacité du gouvernement afghan à assurer la sécurité.
  • sur le plan opératique, ils ont enfin paralysé l’action des Canadiens dans la zone de KANDAHAR, aujourd’hui un des principaux théâtres d’opérations avec le nord-est du pays (province de KUNAR)

KIP recommande aux contre-insurgés de protéger les infrastructures vitales les plus importantes de manière à contrer cette nouvelle tactique. En revanche, il ne pose pas la question qui me hante: cette coupure peut-elle réellement rompre les liens entre le gouvernement et la population? En Irak, les solidarités locales avaient joué de manière à contrer cette intimidation/gêne provoquée par les insurgés.

Quoiqu’il en soit, tout ceci renvoie évidemment au poids croissant de la sphère virtuelle et informationnelle, dont on oublie trop souvent -intoxiqués que nous sommes par le contresens que nous faisons sur la virtualité- qu’elle a des traces physiques.

Nouveaux Blogs

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Je porte à l’attention de mes lecteurs deux nouveaux blogs (en anglais malheureusement):

  • le blog du Insurgency Research Group lié au King’s War College de Londres. Il est passionnant (et tout jeune!). Je signale par exemple un article produit par le groupe et le Dr David BETZ sur la face « virtuelle » de l’insurrection et de la contre-insurrection. Il argumente notamment sur la nécessité de mieux penser la confrontation des idées avec le Jihad global afin d’éviter que ne se réalise le « choc des civilisations ». Parmi les éléments essentiels, je retiens l’idée de la « narration stratégique » comme lien nécessaire entre la « narration eschatologique » (que voulons-nous pour le monde et les sociétés humaines?) et les « narrations individuelles ».
  • le blog Ghosts of Alexander parle surtout de l’Afghanistan. Son auteur est particulièrement renseigné sur le sujet, particulièrement pour les éléments anthropologiques. Qui plus est, étant dans la phase « recherche » de son Doctorat, il ne peut que plaire à votre serviteur, qui sait combien tout ceci demande du temps et de l’énergie, d’autant que nous avons à lutter contre les narrations des médias mais aussi à défaire les liens tissés dans les narrations dominantes, y compris parfois dans notre propre famille de pensée.

J’encourage donc mes lecteurs (surtout si ils lisent l’anglais) à se documenter dans ces deux excellents blogs de niveau académique. Je crois sincèrement à cette idée que la connaissance des faits et la constitution de narrations alternatives ne sont pas simplement des enjeux politiques mais, au-delà, anthropologiques et psychologiques. Je redis encore une fois que ce parti-pris « critique » (sur le plan de l’épistémologie) ne conduit pas nécessairement au relativisme et au refus de toute Vérité. Simplement, il éclaire d’un jour nouveau la manière dont nous nous racontons le monde.