Un nouveau paradigme pour l’information
21 12 2006 « Dans les années 60, au grand scandale des philosophes, j’ai dit qu’Hermès remplacerait Prométhée, C’est à dire que la société de la communication remplacerait la société de production. J’ai dû attendre longtemps, quinze à vingt ans, pour que cela arrive…»
(Michel Serres, « Le virtuel est la chaire même de l’homme »)
Selon l’expression fréquemment utilisée par Nicholas Negroponte[i], « la présence d’Internet garantit la prééminence des bits par rapport aux atomes ». Elle nous place donc d’emblée dans le contexte de ce qu’il est désormais convenu d’appeler une “économie de l’information”.Ainsi, entendons nous de plus en plus souvent parler autour de nous de ce concept ou de celui d’économie de la connaissance.
L’économie de l’information constitue le point d’aboutissement actuel d’une évolution dont le point de départ se situe dans le mouvement d’industrialisation lancé à la fin du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle. D’abord empirique, l’industrialisation procéda ensuite à l’annexion du savoir scientifique fondamental (la deuxième révolution industrielle de la fin du XIXe siècle, celle de la chimie et de l’électricité, selon David Landes) pour aboutir au XXe siècle à une situation où le traitement de l’information prend le pas sur toutes les autres formes d’activité économique. Naissait ainsi ce que nous avons appelé vers la fin des années 60, « l’économie de l’information ».
L’économie contemporaine, que nous la nommions “économie de la connaissance”, “économie en réseau” (”network economy”) ou “économie sans frottements” (”frictionless economy”), se caractérise d’abord, par le fait qu’elle interpelle la notion de territoire et nous invite à réviser toutes nos notions traditionnelles à cet égard.
Au XXIe siècle, ce nouveau paradigme met en avant l’information comme ressource stratégique et touche maintenant l’ensemble du tissu social planétaire.
Son développement est principalement dû à l’explosion de marchés concurrentiels, à la mondialisation de l’économie et, surtout à l’extrême rapidité de développement des Technologies de l’Information et de
la Communication (T-I-C) au centre duquel Internet demeure le principal « agitateur » voire « provocateur » dans le monde.
En effet, ce formidable outil universel d’accès à l’information que représente la toile a réduit notre planète aux dimensions d’un village et nous entraîne dans un contexte irréversible qualifié par Pierre Lévy de « cyberculture[ii] » impliquant de plus en plus, de notre part, une connaissance et une maîtrise rapides des outils de traitement de l’information jugés indispensables à l’acquisition du « savoir ».
Sur le plan économique, par exemple, secteur ou l’information est matière première, certaines entreprises ont déjà pris le pas dans ce monde en s’intéressant et en intégrant depuis quelques années dans leur stratégie de développement le concept de gestion des connaissances bien connu encore sous le vocable anglais de Knowledge-Management (KM).D’autres entreprises plus avancées et conscientes de la valeur et des enjeux de l’information dans ce nouveau monde, sont même allées jusqu’à créer leur propre cellule de veille ou d’intelligence économique.
Pour ce qui est du domaine de l’éducation, terrain de notre étude, il est questionné de toute part et subit des compressions budgétaires très dures. La prise de conscience y est donc nettement plus lente au moment même où l’ensemble de la société voit l’arrivée d’une économie de l’information.
En effet, ce n’est que depuis trois ou quatre années, que l’on commence à détecter certains signes d’un mouvement qui voudrait qu’une réflexion se fasse sur le devenir des systèmes d’éducation et de formation fondés sur une analyse préalable de la mutation contemporaine du rapport à l’information.
Les éléments qui définissent et spécifient une économie de l’information s’identifient relativement simplement. Celle-ci, en fait, repose sur la meilleure utilisation possible de l’ « intelligence » d’une société constituée de trois types d’individus dont l’économie a besoin :
- des individus bien formés en compétences de base;
- des individus qui savent apprendre vite et bien;
- des individus qui disposent de tous les moyens nécessaires pour communiquer entre eux.
En dehors des éléments traditionnels de l’éducation, le développement d’une économie s’appuie aussi sur les nouveaux talents de ces individus, en particulier :
- savoir apprendre au-delà du simple fait d’apprendre (« donner une canne à pêche, plutôt qu’un poisson », aurait dit Mao-Tsê Tung en une autre époque);
- la résolution de problèmes plutôt que la maîtrise de disciplines;
- la capacité de gérer des travaux conçus sur la base d’une intelligence distribuée, plutôt que sur celle de la hiérarchie encore dominante dans la plupart des institutions actuelles.
Pour les universités, terrain de notre étude, les conditions sont pourtant aujourd’hui plus mûres pour un nouveau modèle éducatif basé sur une maîtrise amélioré grâce à l’usage des technologies électroniques.
Le transfert des connaissances n’est plus, il faut le reconnaître, l’objet premier de l’éducation et l’enseignant doit apprendre à acquérir de l’information au fur et à mesure de ses besoins, à l’évaluer et à la transformer en connaissance dans un environnement informationnel frôlant le plus souvent la surinformation, l’infobésité, voire encore l’« infopollution » comme le signale De Rosnay[iii].
Sur la base de ce qui attend demain tout employé, cadre ou dirigeant dans l’exercice de ses fonctions en entreprise, il nous faut, dès à présent, préparer les acteurs de l’éducation (étudiants et enseignants) aux changements radicaux décrits précédemment vers une architecture beaucoup plus exigeante. Ces mêmes acteurs devront, entre autre, maîtriser ce nouvel environnement tout en renforçant et en actualisant leurs savoirs dans une discipline.
Lorsqu’un enseignant fait cours, il transmet à ses élèves des informations qui ont été validées par l’Université, éventuellement transformées par des didacticiens, incluses dans le strict cadre de sa discipline et inscrite dans un programme rédigé par une inspection générale.
Lorsque l’élève se voit confier un travail personnel de recherche, il s’adresse au centre de documentation qui lui propose le plus souvent des livres qui ont eux aussi été validés par l’institution ou la communauté scientifique ou des revues dont la qualité est reconnue.
La transmission des savoirs se fait donc dans le cadre d’une hiérarchie des compétences. Cela rassure l’enseignant d’autant que cette démarche est profondément inscrite dans sa formation et dans son mode de recrutement.
À l’inverse, Internet propose un foisonnement d’informations de qualité variable qui échappent à tout contrôle de l’Université ou du monde de la recherche scientifique. Lancer un élève dans une recherche d’informations sur Internet, c’est, pour l’enseignant, s’exposer à obtenir des réponses qui pourront diverger sensiblement de ce qu’il sait sans qu’il ait toujours les moyens d’en évaluer la qualité.
Par son caractère non hiérarchique, Internet pose donc problème aux enseignants car même si l’on pouvait envisager de former les élèves au travail d’analyse de l’information brute, il faudrait cependant :
- former les enseignants à former des élèves à l’autonomie et à l’autoformation;
- faire admettre par l’institution que l’information qui vient “d’en bas” peut être aussi intéressante que celle qui vient “d’en haut”;
- faire aussi admettre que savoir chercher et analyser une information est plus important que de savoir le strict contenu du cours (surtout que ce raisonnement poussé assez loin devrait amener les enseignants à former les élèves à une critique du discours des enseignants eux-mêmes!).
Tous ces changements ne peuvent plus s’effectuer aujourd’hui sans l’instauration d’une veille informationnelle dans le contexte éducatif, veille qui permettra, d’une part, d’être informé sur l’évolution du monde des Nouvelles Technologies Éducatives (NTE), sorte de veille technologique, et, d’autre part, une veille scientifique permettant d’appliquer à terme une surveillance automatisée de type « push[1] » ou « pull[2] ».Le but de cette dernière serait de faciliter l’identification de ressources éducatives pertinentes et de maintenir un flux régulier de stimulation en fournissant une information appropriée sur des champs d’intérêt précis pour l’étudiant comme pour l’enseignant.
Création de savoirs et gestion des connaissances sont ici étroitement liées et décrites comme les pierres angulaires de ce système qui fait appel aux compétences des étudiants et des enseignants, qui auront de plus en plus à distiller des ressources et à traiter un grand nombre de requêtes dans une multitude de domaines, pour les appliquer à la grande variété de disciplines au niveau de l’université comme au niveau de l’entreprise.
L’exemple du portail de veille informationnelle et de partage de connaissances « COMMUN@UTICE », réalisé dans le cadre de cette thèse et dont l’expérimentation et les évolutions se prolongeront au delà de celle-ci, nous démontre ici que s’il est un domaine où ses acteurs ont le plus à gagner des activités de la veille, c’est bien de l’éducation dont il s’agit. C’est en effet dans l’éducation, lieu où naissent et se transmettent les connaissances depuis des siècles qu’il convient de pérenniser la création de nouveaux savoirs correspondant pour l’apprenant à une autre façon de comprendre le monde et de répondre momentanément aux problèmes du temps. Cette volonté est d’autant plus marquée au XXI° siècle par le fait que la mise en réseau de l’information rend la recherche de l’information et la quête de sa pertinence de plus en plus difficiles.
[1] Push : terme désignant l’action des internautes en train de rechercher eux-mêmes, de leur propre initiative et selon leurs propres critères, des informations sur des sites Web. (Source :Dictionnaire de l’information, 2ème édition, Cacaly,S.,Le Coadic, Y-F., Pomart, P-D, Sutter, E., Éd. Armand Colin, 2004).
[2] Pull, terme employé pour désigner de la part des producteurs de services Web l’action de diffuser volontairement des informations vers des internautes en fonction de critères définis à l’avance (profils documentaires, intérêt supposé pour ces informations, publicité… Source : Dictionnaire de l’information, op. cit., 2ème édition, Cacaly, S, Le Coadic, Y-F, Pomart, P-D, Sutter, E.), Éd. Armand Colin, 2004).
1 Nicholas Negroponte est directeur du Medialab au M.I.T (http://www.media.mit.edu)
[ii] LEVY, P., « Cyberculture : Rapport au Conseil de l’Europe », Éd. Odile Jacob, Paris, 1998
[iii] Entretien de SACHA GOLDMAN avec JOEL DE ROSNAY, Transversales, Science Culture, Nouvelle série n°1, Mai 2002
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