Justice sociale- …pour les courageux, Rawls dans le texte !

6 02 2009

Rawls, John (1987), Théorie de la justice, Paris, Seuil, p. 91-93, 168-169 et 182-183

Les deux principes de la justice

Je présenterai maintenant, sous une forme provisoire, les deux principes de la justice sur lesquels se ferait un accord dans la position originelle. La première formulation de ces principes est une simple esquisse. Au fur et à mesure, j’examinerai plusieurs formulations et ferai des approximations successives de la présentation finale qui, elle, doit être donnée beaucoup plus tard. Je crois que, cette méthode permet à l’exposé de se dérouler de manière naturelle.

La première présentation des deux principes est la suivante :

En premier lieu: chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous qui soit compatible avec le même système pour les autres.

En second lieu : les inégalités sociales et économiques doivent être. organisées de façon à ce que, à la fois, (a) l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun et (b) qu’elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous.

Il y a deux expressions ambiguës dans le second principe, à savoir « l’avantage de chacun » et « ouvertes à tous ». Ces principes s’appliquent, en premier lieu, comme je l’ai dit, à la structure sociale de base ; ils commandent l’attribution des droits et des devoirs et déterminent la répartition des avantages économiques et sociaux. Leur formulation présuppose que, dans la perspective d’une théorie de la justice, on divise la structure sociale en deux parties plus ou moins distinctes, le premier principe s’appliquant à l’une, le second à l’autre. Ainsi, nous distinguons entre les aspects du système social qui définissent et garantissent l’égalité des libertés de base pour chacun et les aspects qui spécifient et établissent des inégalités sociales et économiques. Or, il est essentiel d’observer que l’on peut établir une liste de ces libertés de base. Parmi elles, les plus importantes sont les libertés politiques (droit de vote et d’occuper un poste public), la liberté d’expression, de réunion, la liberté de pensée et de conscience; la liberté de la personne qui comporte la protection à l’égard de l’oppression psychologique et de l’agression physique (intégrité de la personne); le droit de propriété personnelle et la protection à l’égard de l’arrestation et de l’emprisonnement arbitraires, tels qu’ils sont définis par le concept de l’autorité de la loi. Ces libertés doivent être égales pour tous d’après le premier principe.

Le second principe s’applique, dans la première approximation, à la répartition des revenus et de la richesse et aux grandes lignes des organisations qui utilisent des différences d’autorité et de responsabilité. Si la répartition de la richesse et des revenus n’a pas besoin d’être égale, elle doit être à l’avantage de chacun et, en même, temps, les positions d’autorité et de responsabilité doivent être accessibles à tous. On applique le second principe en gardant les positions ouvertes, puis, tout en respectant cette contrainte, on organise les inégalités économiques et sociales de manière à ce que chacun en bénéficie.

Ces principes doivent être disposés selon un ordre lexical, le premier principe étant antérieur au second. Cet ordre signifie que des atteintes aux libertés de base égales pour tous qui sont protégées par le premier principe, ne peuvent pas être justifiées ou compensées par des avantages sociaux et économiques plus grands. Ces libertés ont un domaine central d’application à l’intérieur duquel elles ne peuvent être limitées et remises en question que si elles entrent en conflit avec d’autres libertés de base. C’est pourquoi, d’ailleurs, aucune n’est absolue ; mais, même si elles doivent être modifiées de manière à former un système, ce système doit être le même pour tous. Il est difficile, et peut-être impossible, de donner une définition complète de ces libertés indépendamment des circonstances sociales, économiques et technologiques particulières à une société donnée. L’hypothèse est que l’on peut imaginer la forme générale d’une telle liste avec assez d’exactitude pour soutenir cette conception de la justice. Bien sûr, les libertés ne figurant pas sur cette liste, comme le droit de posséder certaines formes de propriété (par exemple les moyens de production), la liberté de contrat comme dans la doctrine du « laissez faire », ne sont pas des libertés de base et ainsi elles ne sont pas protégées par la priorité du premier principe. En ce qui concerne finalement le second principe, la répartition de la richesse et des revenus ainsi que les positions d’autorité et de responsabilité doivent être compatibles aussi bien avec les libertés de base qu’avec l’égalité des chances. Pour l’instant, on devrait remarquer que ces principes sont un cas particulier d’une conception de la justice plus générale qui peut être exprimée de la façon suivante:

Toutes les valeurs sociales – liberté et possibilités offertes à l’individu, revenus et richesse ainsi que les bases sociales du respect de soi-même – doivent être réparties également à moins qu’une répartition inégale de l’une ou de toutes ces valeurs ne soit à l’avantage de chacun.

L’injustice alors est simplement constituée par les inégalités qui ne bénéficient pas à tous.



Nouveaux mouvements sociaux- Prolongement théorique

6 02 2009

les luttes « morales » des nouveaux mouvements sociaux


Dubet François & Martuccelli Danilo, (1998), Dans quelle société vivons-nous ?, Paris, Le Seuil, coll.  »La République des idées », p. 233-234

Les auteurs, qui s’inscrivent dans la lignée d’Alain Touraine, étudient ici des « luttes morales », mouvements « sans adversaire » et porteuses de valeurs assez consensuelles. Elles illustrent une forme des « nouveaux mouvements sociaux ».

Une dimension des mouvements sociaux a pris son autonomie. II s’agit des luttes morales et des critiques culturelles qui se détachent des luttes sociales et qui en appellent à un pur sujet individuel et à ses droits. Elles sont moins définies par un conflit social que par leur capacité de provoquer des changements normatifs et moraux par l’action « exemplaire » de minorités actives. Ces luttes ne s’opposent à aucun adversaire social. Pour l’essentiel, elles sont l’œuvre des couches moyennes instruites, plutôt de gauche et portant sur des thèmes « universels », où les acteurs s’engagent en tant qu’« êtres humains ». Mobilisations souvent éphémères et ponctuelles, elles en appellent aux valeurs des droits de l’homme, au respect de l’individu, aux causes humanitaires, au nom de valeurs post-matérialistes . Avant tout culturels, ces mouvements se proposent de changer les normes et les représentations collectives du sujet et de la société. En fait, il s’agit de croisades morales concernant la torture et les génocides, l’enfance maltraitée, les handicapés, les malades privés de soutien familial ou stigmatisés, les immigrés en situation irrégulière, la pauvreté, avec, par exemple, les Restaurants du cœur… Ces croisades embrassent aussi une écologie planétaire, la défense de la vie à travers quelques symboles : certaines espèces menacées, la foret amazonienne… Ce n’est pas faire injure à ces mouvements que de rappeler le rôle qu’y jouent les images, les médias et leurs stars et, de façon générale, le spectacle de la souffrance « a distance » . Ces actions collectives deviennent de plus en plus des courants d’opinion. Parfois même, la participation des individus se limitant à l’envoi d’argent ou à la signature d’une pétition, ces répertoires d’actions sont renforcés par l’emprise des médias sur la vie politique au détriment des actions de rue et des protestations plus traditionnelles. Mais, pour efficaces qu’ils soient souvent, ces conglomérats d’individus porteurs de revendications morales ne constituent pas, en tant que tels, un acteur social. Ces mouvements ne tracent pas de frontières entre les diverses appartenances sociales, ils visent à dégager une « nouvelle sensibilité », à construire une dissidence intérieure toujours menacée de « récupération ».

(1) R. Inglehart, The Silent Revolution

(2) L. Boltanski, La Souffrance à distance