Chroniques en innovation et en formation

Penser le "clinamen" en éducation, à la manière de Lucrèce: de petites dérives angulaires amènent à de grandes choses

L’innovation est comme quelques autres mots magiques, «attracteur étrange», qui jouissent d’une positivité de prime abord, qui parlent à tous, sans qu’on puisse en stabiliser une définition; et finalement peut aboutir à des effets en contradiction avec l’intention première. En astronomie, on cerne bien le concept de «trou noir», pourquoi pas l’innovation en éducation et en formation?

En 2000, le Salon de l’éducation à Paris y était tout entier consacré; le ministre avait créé quelques mois plus tôt un Conseil national de l’innovation pour la réussite scolaire, on allait voir ce qu’on allait voir; l’innovation était au centre du système, il fallait même piloter par l’innovation. 2003: il faut mettre le savoir au centre du système, on lance un grand débat national pour une nouvelle loi d’orientation. Les académies et chaque établissement doivent rendre des moyens; on soumet tout le système à l’aune de l’efficacité.

Mouvement de bascule, alternance cyclique, révolution copernicienne, ou soubresaut d’une arrière-garde? Il est difficile pour les enseignants de trouver les repères suffisamment pertinents pour comprendre ce qui se passe et dans quoi ils sont pris; à l’interpréter comme un simple effet de mode, on ne peut trouver en retour qu’au mieux scepticisme, au pire une indifférence agacée, quand les «vrais problèmes» sont ailleurs. Il y a bien un problème de «sens» dans les trois acceptions: signification des concepts, direction en orientation, appréhension des réalités contemporaines.


Qu’est-ce qu’on dit quand on dit innovation?

Il y a huit ans à présent, le ministère a vu apparaître un bureau «innovations pédagogiques et valorisation des réussites», dans chaque académie, s’est monté très rapidement une mission «Innovalo»; repérer, compiler, produire de la ressource, informer, drainer le système, faciliter l’initiative, valoriser les actions et les acteurs. Vaste programme, petitesse des moyens. Il s’agit de créer plus une synergie et une coordination qu’une nouvelle filière, dans une administration très «à la française»; autant dire que les résultats suivant les académies sont très contrastés en ampleur et dans le temps. Mais le réseau très nouveau à l’époque a tenu par les services qu’il a pu rendre et rend encore à bien des égards.

Jusqu’à une période encore très récente, nombre de séminaires, de journées, de rencontres et de productions écrites se sont centrés sur l’objet lui-même, objet de débat et de confrontation, moment de rencontres entre vieux militants de l’action pédagogique, institutionnels pur jus et tous les autres. Ce fut une phase longue mais nécessaire.

Les équipes sont parvenues à dépasser les limites conceptuelles d’une bonne idée et à s’engager dans une réflexion plus professionnelle, on dirait même plus «professionnalisante». S’impliquer dans l’innovation, d’après les expériences analysées ces dernières années, c’est plutôt:

  • S’interroger et s’impliquer dans le domaine de l’efficacité des pratiques enseignantes.
  • Accepter de se confronter à la pertinence et au conflit des valeurs.
  • Oser porter un regard intéressé sur les pratiques collatérales et envisager quelques transpositions méthodologiques mêmes minimes.
  • Rendre à la fois plus ferme son socle métier et plus adaptable sa conduite de classe.
  • Elargir son cadre de référence et de pratiques à son école, son établissement.

Identifier les pratiques, analyser les actes professionnels, enrichir les parcours professionnels, créer de la compétence, évaluer les dispositifs ne relèvent donc pas d’un phénomène de mode, comme d’aucuns ont pu le croire; l’innovation ainsi conçue relève d’une problématique au contraire très actuelle, celui de la formation des personnels enseignants et des cadres du système.


Peut-on former à l’innovation?

Il est difficile de former à quelque chose qui n’est pas de l’ordre du prescrit, pourquoi le ferait-on? Si former, c’est acquérir une compétence à partir d’un besoin professionnel analysé, alors quelle est la nature de besoin qui fonderait une formation à l’innovation?

La question n’a de sens que si la définition du métier devient plus ferme et claire d’une part, d’autre part que si les analyses des performances scolaires et évaluations disponibles dans l’établissement sont rendues matériellement et intellectuellement accessibles.

J’ai plusieurs fois en situation de formation utilisé le concept de matrice professionnelle sur la base des «trente compétences de l’enseignant moderne», proposées par André de Peretti.

Sur cinq ou six axes qui structurent le métier, des «familles de compétences» dit Perrenoud, viennent s’ancrer trois aires concentriques plus ou moins dilatées:

Le socle, au centre, correspond au prescrit du métier: la reconnaissance d’une aptitude à enseigner, concours (mais aussi par recrutement complémentaire). La base est donnée par un texte encore mal connu des personnels et pourtant important puisqu’il est un appui à leur évaluation: la circulaire du B.O. du 29 mai 1997 sur les «missions et compétences de l’enseignant du second degré au sortir de formation initiale» (Ce socle est invariant, tout du moins théoriquement. «On fait le même métier»). Cela est devenu trés net depuis le BO du 1er janvier 2007 qui définit les 10 compétences de l’enseignant, de façon générique.


La deuxième aire correspond aux «variables objectives» de la situation d’exercice. Niveaux d’enseignement, zonage, degré de difficulté reconnue, charges ou rôles assumés dans l’établissement, spécificités des groupes d’élèves. Ainsi, une même compétence peut être amplifiée dans une situation d’enseignement et complètement mise en sommeil dans une autre.

La troisième aire correspond à la «dimension personnelle», la manière dont vous investissez le cadre, ce qu’on pourrait appeler «style d’enseignement», mais pas seulement; vous pouvez tout à fait développer des compétences extra-scolaires qui ne sont que très peu mobilisées en situation de classe.

La méthode peut sembler empirique quant à l’appréciation du prescrit et la dimension personnelle, mais elle est efficace en entretien, car elle permet de dépasser le stade de la simple impression et la focalisation sur un seul aspect du métier, peut-être plus visible à l’instant T et moins important que d’autres plus souterrains. La seule unité de mesure pourrait être une intensité en «énergie» (pas, normale, beaucoup).

Ainsi, pour chacun, une carte de navigation professionnelle se dresse progressivement, qui fait apparaître des espaces pleins, des écarts plus ou moins grands entre ce qui est mobilisé objectivement et ce que vous mettez en œuvre personnellement. La carte rend possible une analyse partagée notamment en jaugeant les zones des variables non couvertes par la dimension personnelle (donc des besoins en formation) et en distinguant des zones potentielles d’innovation.

On reprend la définition de l’innovation d’après la banque NOVA de l’INRP: L’innovation est un processus qui a pour intention une action de changement et pour moyen l’introduction d’un élément ou d’un système dans un contexte déjà structuré. Pour Marie, se former à l’innovation prendra donc deux formes: une modalité en formation d’équipe sur les pratiques en EPS, une autre modalité dans l’organisation de groupements différenciés.


Doit-on innover dans la formation?

En France, la formation d’enseignants est un objet de débat conflictuel et nous renvoie finalement à la difficulté du politique de définir le socle commun pour les élèves. Car dans cette branche d’activité, nous sommes en situation d’isomorphie. Dis-moi ce que l’élève devra savoir (faire), je te dirai ce que l’enseignant doit savoir (enseigner).

D’autre part, nous n’avons pas assez opéré la rupture conceptuelle dans le monde de l’Education nationale en matière de formation professionnelle: on se préoccupe plus de savoirs à enseigner que de savoirs pour enseigner; on considère encore trop facilement qu’un bon formateur est un bon enseignant et cela suffit.

Dans ce sens, il est devenu urgent, voire stratégique, d’innover dans la formation des enseignants, compte tenu du renouvellement considérable des personnels dans les toutes prochaines années.

Alors, qu’est-ce que serait une formation professionnelle de l’enseignant? Un élément de réponse consiste à ne pas squizzer le niveau des pratiques de formation (puisque c’est bien le domaine de l’innovation, les réformes et les structures sont de l’ordre de l’institution): une formation plus efficace consisterait à surveiller les points suivants:
Proposer des objectifs et des consignes clairs.

  • Tenir compte de l’intérêt des élèves.
  • Proposer une activité à l’image des activités accomplies dans leur métier.
  • Représenter un défi à relever.
  • Utiliser des stratégies de résolution de problèmes.
  • Utiliser des connaissances acquises dans différents domaines.
  • Donner l’occasion de faire des choix.
  • Travailler sur une période de temps suffisante.
  • Conduire à un produit fini.

Alors, l’innovation est-elle une mode, passée de surcroît? Si on se contente d’un affichage politique, peut-être: les valeurs de changement sont idéologiquement plutôt ancrées à gauche, celles de stabilité à droite, mais c’est très réducteur et très français.

Il nous faut compter aussi avec des tendances de plus longue durée, comme l’autonomie des établissements, actée depuis 1985, et jamais bien encore réalisée dans les faits, jusqu’à la contractualisation à Paris qui ne fait que débuter en… 2007,  la déconcentration et la régionalisation qui rend plus perceptibles les relations avec les collectivités territoriales, et le changement de gouvernance exprimée par le « droit à l’expérimentation » article 34 de la Loi de 2005.  L’innovation n’est pas une mode, cela devient un droit reconnu, conseillé et appuyé. Les mois prochains nous permettront d’en évaluer les impacts.

Si on la transcrit en développement de compétences professionnelles, en adaptabilité de l’emploi à des situations toujours plus variées, en accroissement de performances des équipes, il s’agit donc bien d’une tendance lourde à la professionnalisation d’un corps en passe de profondes mutations. Le temps court du politique ne doit pas obérer le temps long des mutations et des micro-changements du système éducatif et des équipes qui accomplissent un travail de qualité au jour le jour. Au politique d’étayer ce travail, aux enseignants et aux cadres d’accompagner le changement… pour les élèves.

Le cas des projets lycées, innovation éducative, soutenus par la Région Ile de France

apprendre ailleurs autrement , l’étoffe des héros, lycées du monde, lycée du futur, Epigraphik, Il y a souvent de la poésie dans les titres d’actions portés à l’examen du comité de lecture « projet lycée, innovation éducative », installé à la Région Ile de France depuis quatre ans : ce sont près d’une cinquantaine de projets initiés par des équipes en établissement avec des élèves et en lycée, tous genres confondus. Ils sont les témoins d’une vitalité pédagogique des lycées.

Tranches de vie pédagogique, ils permettent de mieux incarner ce que citoyenneté et responsabilisation veulent dire. En effet, l’objectif d’un tel dispositif d’appui à l’initiative est large : «encourager les équipes éducatives à développer des expérimentations impliquant directement les lycéens, en participant ainsi à une forme d’éducation à la citoyenneté et de promouvoir des relations ouvertes et confiantes entre les jeunes et les adultes ». Les critères de sélection sont souples, la lecture se veut attentive et bienveillante, c’est le fait d’un groupe mélant élus, chefs d’établissements, représentants des académies et parents d’élèves.

Les élèves, suivant les expériences, sont amenés à manier la caméra, construire une campagne publicitaire contre le tabagisme, participer à des échanges avec l’étranger, travailler en partenariat avec leur environnement professionnel proche. Toutes choses qui se font par ailleurs certes, mais la Région appuie de façon conséquente la démarche en attribuant sur examen d’un dossier à la fois argumenté sur le développement pédagogique et l’association avec les élèves, et bien monté au niveau financier, en particulier en recherche de partenariat. L’aide peut aller jusqu’à 10 000 euros.

Communiquer à l’extérieur incite à formaliser beaucoup plus ses documents, à approfondir la définition de ses objectifs et développer de manière plus explicite ses démarches de sorte à permettre au partenaire éventuel de se faire une meilleure idée de l’action à promouvoir. A ce titre, les équipes intéressées peuvent contacter le correspondant académique qui saura les conseiller et les épauler dans cette tache : François Muller, coordonnateur académique « innovations pédagogiques ».

Thèmes traités par quelques établissements de l’académie de Paris dans le cadre de l’action « projet lycée, innovation éducative » depuis les trois dernières années

  • Lycée Voltaire, partenariat avec l’Opéra Garnier,
  • Id, ouverture culturelle en seconde
  • LP Chennevière-Malézieux, visite du site industriel de Saint Nazaire pour un projet de
  • formation industrielle
  • LP hotelier Belliard, Naissance d’un établissement scolaire
  • EREA-LP Jean Jaurès, étude du milieu montagnard à Saint Martin en Vercors
  • Lycée Renoir, Epigraphik
  • Lycée Rabelais, intégration du lycée dans son environnement (mai 2002)
  • Id., travail communautaire et insertion des jeunes, une expérience quebécoise
  • Lycée Carnot, fete seventies de fin d’année
  • Lycée Quinault, découverte des procédés photographiques inventés par Niepce et Daguerre
  • EREA Edith Piaf, aide à l’adduction d’eau et classe d’eau à Dar-A-Salam
  • Id , semaine de sensibilisation sur le traitement des déchets
  • Lycée Buffon, Mémoires meurtries, paroles d’appelés du contingent de la Guerre d’Algérie
  • Id , théatre au lycée
  • Lycée Sophie Germain, perception de l’intégration au quotidien dans un lycée et un quartier
  • au centre de Paris
  • Lycée autogéré de Paris, rencontres internationales arts plastiques et nature
  • Lycée Jules Siegfried, l’Europe : culture technologique, culture classique à travers de regards
  • croisés de lycéens français et italiens
  • Lycée Paul Valéry, histoire et mémoire de la communauté scolaire du lycée P. Valéry
  • Lycée Colbert, découverte d’une ville historique européenne : Bath
  • Id., participation aux 16ème
  • sessions nationale du parlement européen des jeunes
  • Lycée Racine , images virtuelles et animation
  • Lycée Hector Guimard, apprendre ailleurs autrement : l’environnement comme support
  • d’acquisition des savoirs
  • Id., lecture publique
  • Id., découverte du bâti parisien
  • Id., l’étoffe des héros
  • Lycée Rodin, notre histoire, nos histoires
  • Lycée Martin Nadaud, Etre jeune en méditerranée, de la tradition à la modernité (Egypte)
  • Lycée du bois,, trajectoires d’avenir
  • Lycée Lurçat, place aux parents
  • Id., radio inter établissement de l’académie de Paris
  • Lycée Louis Armand, éducation du regard sur les productions télévisuelles
  • Lycée Jacques Decour, Télémaques
  • Lycée Corvisart, sept expériences de cinéma en LP et LT
  • Lycée Monet, théatre en allemand
  • Lycée Bergson, lycées du monde, lycée du futur
  • Id. ; première marche, entre l’apprentissage et la création
  • Lycée Poiret, un esprit vif dans un corps sain «parce que le vaux bien » campagne de lutte
  • contre le tabagisme
  • Lycée Claude Bernard, opération Shangai
  • Lycée prof Armand Carrel, fresque d’histoire anglo-saxonne

En savoir plus :

Le Conseil régional Ile de France, rubrique Education et formation

http://www.cr-ile-de-france.fr