Economie monétaire et bancaire

L’insoutenable légèreté de la dette

Encore entendu le énième débat autour de la dette de l’Etat. Et vas-y que la France (rien que ça) est au bord de la faillite, que ce sont nos enfants qui paieront la facture, que François de Closets en est malade, que Nicolas Baverez et Christian Saint-Etienne aussi…Alors, profitons-en pour mettre quelques idées en place.

La dette n’est pas une maladie vénérienne.

Non, c’est un moyen de financement et, regardez bien, il y en a pas beaucoup d’autres. Pour faire simple il n’y en a même qu’un, sous la forme de ressources propres. Ceci est valable pour tout agent, et pour l’Etat ce sont les prélèvements obligatoires. Sauf à considérer qu’un Etat devrait accumuler un trésor fiscal au cours des années pour ne pas s’endetter (ou alors pas de dépenses hein), la chose est entendue, un Etat endetté, comme tout autre agent, c’est normal!

Qui plus est, l’Etat n’est pas un débiteur comme un autre.

Première mise au point, ce n’est pas la France qui est endettée, c’est l’Etat. Oublions donc une bonne fois pour toutes ces histoires d’endettement par français ainsi que ce fameux risque de faillite. Vous le connaissez l’huissier qui viendra frapper à la porte de l’Elysée? Non, moi non plus. Mais bon admettons, qu’est-ce que faire faillite? C’est être en cessation de paiement (ne plus payer ses créanciers) puis ne pas pouvoir faire face à son passif exigible avec son actif disponible. Autant la question peut se poser (s’est déjà posée) avec d’autres pays (Argentine par exemple), plus petits, moins riches, et dans ce cas c’est presque un autre sujet, autant avec les grands pays industrialisés, riches, souverains dans leur grande marge de capacité à lever l’impôt, la question est autre…

Jusqu’à quel point un Etat peut-il s’endetter?

Voilà la vraie question. Autrement dit, plus que la dette elle-même, c’est de sa soutenabilité dont il s’agit. Les économistes utilisent des modèles économétriques, des probabilités pour calculer cette soutenabilité (forte, faible). Dans le cas de la France, cette soutenabilité était estimée faible alors que la dette était de 60% du PIB avec un déficit budgétaire annuel récurent à 3%. Que dire aujourd’hui, alors qu’on annonce un bond vertigineux à 80% et un déficit à 7 ou 8%? Ah, l’insoutenable légèreté de la dette! Comment expliquer que la situation était déjà catastrophique il y a deux ans à 60% et…qu’elle reste catastrophique aujourd’hui à 80%? Peut-être faudrait-il mesurer la soutenabilité du catastrophisme lui-même? Bref, ce n’est pas l’analyse économique qui change, c’est le contexte. Celui de la crise est passé par là et tous les verrous ont sauté à coups de milliards d’endettement supplémentaire.

Si l’Etat “peut” s’endetter, c’est bien qu’il trouve des créanciers quelque part, non?

On pourrait donc rétorquer aux catastrophistes de la soutenabilité que les créanciers de l’Etat mesurent cette dernière selon d’autres critères. Et que ceux-ci sont suffisament positifs, intéressants, pour que des épargnants résidents ou étrangers souscrivent des obligations en dette publique. Pour résumer, des Etats aussi surendettés que la France, les Etats-Unis (360% du PIB!), le Japon (180%!) ont pris la bonne habitude d’être de bons débiteurs payant rubis sur l’ongle. Et il se trouve qu’une épargne considérable (chinoise en particulier) ne demande qu’à être placée, certes à leger intérêt mais à des conditions pépères et rassurantes en période de crise. Encore un histoire de confiance…

Malgré tout, la dette publique pose problème(s).

Si la dette n’est pas chose mauvaise en tant que telle, mieux vaut se préoccuper de savoir à quoi elle sert. Dans le cas de la crise 2008, l’explosion de la dette obeit à l’intervention massive, urgente, afin d’éviter pour le coup, une catastrophe bien pire que l’endettement : la dépression. A ce titre, les Etats-Unis préfèrent une dette monstrueuse plutôt que 50 millions de chômeurs en haillons! Mais revenons à la France tout en sortant du cas exceptionnel de la crise. Se posent alors des questions de choix budgétaires, de politiques publiques, de politique tout court, depuis 30 ans au moins. Et revenons aux fondamentaux vus plus haut. Si l’endettement est une source de financement comme une autre pour réaliser des dépenses utiles (ne parlons pas de rentabilité au sujet de l’Etat) au bien-être de la collectivité, dans l’éducation, la recherche, l’innovation, la santé, les services publics, les infrastructures…aucun problème (si ce n’est d’ouvrir un débat idéologique sur le rôle de l’Etat). En revanche, s’il s’agit de s’endetter pour financer une gestion publique chroniquement déficitaire, y compris en période de croissance, et de s’endetter encore  pour payer les intérêts des emprunts passés…

Conclusion

Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas de nier que le niveau de dette peut être problématique. Pour cet agent si particulier qu’est l’Etat, il s’agit autant, si ce n’est plus, de science politique que de science économique.


Publié le 7 octobre 2009 par Joël Calatayud dans Economie générale