Economie monétaire et bancaire

Français, irlandais, passions et intérêts

Dans mon article précédent, je n’ai pas dû être assez clair sur cette histoire de bisounours. La main (in)visible de Thierry Henry va m’en donner l’occasion, mais rien n’est moins sûr. Je ne reviens pas sur le fait de jeu lui-même mais sur la suite médiatico-politique qui a suivi. (Mi)mine de rien, elle est révélatrice des proportions que peut prendre la pensée bisounours et constitue une parabole économique étonnante. Caricaturons un peu, mais à peine, en opposant les deux catégories de commentaires qui ont suivi ce fameux match.

Dans la première, très minoritaire, on admet que ce n’est pas très glorieux de se qualifier après une telle action mais bon ça va, on ne va pas non plus en faire une affaire d’état. Que le vrai problème, c’est le système d’arbitrage, même pas l’arbitre lui-même, que Thierry Henry a joué, au sens enfantin du terme, pas vu pas pris et voilà.

Dans la seconde, la déferlante moralisatrice! Il faut rejouer le match des valeureux irlandais contre les méchants français. Ce monsieur Henry ne pourra plus jamais se regarder dans une glace, quel tricheur, quelle gabegie, quelle honte!

Question : où est le discours bisounours et quel lien cela peut-il avoir avec les sujets habituellement traités dans ce blog économique et pédagogique? En première analyse, la seconde catégorie représente une vision du monde tel qu’il devrait être. Dans ce monde parfait, Thierry Henry serait allé voir l’arbitre et lui aurait dit : “désolé m’sieur mais j’ai fait main, annulez le but, c’est pas cool pour les irlandais…”. La grande classe, c’est sûr, un fair-play dans le plus pur style anglais (qu’eux-mêmes n’appliquent jamais). Notez cependant qu’une telle noble attitude pourrait très bien être qualifiée d’égoïste et de mégalomane! La première catégorie représente, elle, le monde tel qu’il est. Attention, cela ne veut pas dire qu’il est acceptable tel qu’il est mais qu’il s’agit de le comprendre (de l’expliquer? Eternel débat sociologique et philosophique) dans les passions et les intérêts*.

Autant l’avouer, en tant qu’amoureux du beau jeu, sensible à l’élégance du geste physique et moral et à l’insoutenable injustice, je me suis retrouvé cinq secondes dans la seconde catégorie. Bisounours donc. Très vite, j’ai repris mes esprits et, dans un mélange curieux de rationalité et d’affection pour Thierry Henry, il est évident que je rejoins la première catégorie. Oui, le monde est tel qu’il est et avant qu’il soit tel qu’il devrait être (qui décide hein?), il y a d’autres chats à fouetter qu’un joueur de football irréprochable tout au long de sa formidable carrière.

Et l’économie dans tout ça? Il est frappant de constater la même inanité du discours moralisateur en la matière. Encore une fois, il ne s’agit pas de vanter le sentiment amoral, encore moins immoral, mais simplement d’affirmer que le sentiment moral ne suffit pas. Vouloir moraliser le capitalisme, par exemple, est un archétype de pensée bisounours. Espérer limiter les bonus dans les banques autrement que par des règles strictes, applicables et très PENIBLES pour ceux qui les enfreignent, est une illusion digne du monde de Mickey. Idem, la naïveté de croire que France Telecom aurait dû (pu) se soucier de la fragilité dépressive de certains de ses employés sans qu’on l’y oblige. On peut multiplier les exemples, l’appel fiévreux à l’éthique dans les entreprises est une vaste rigolade. Seul le Droit permet de ne plus rigoler.

Revenons au sport, un thème fantastique pour qui veut analyser les transformations économiques de ces 50 dernières années. Et à un vrai jeu de mains celui-là, le rugby. Voilà un sport, dans sa dimension professionnelle en tous cas, apte à concentrer autant de comportements vicieux que le football, non? De plus en plus d’argent en jeu, le culte de la performance, la soif du spectacle…ça vous rappelle rien? Eh bien, avec des dispositifs techniques (video, arbitres avec micros…) et disciplinaires (limite staliniens!) efficaces, la déviance, la contestation sont quasiment impossibles. Autrement dit, des règles pragmatiques, incontestables, suivies de la menace de sanctions strictes permettent la régulation des passions (le jeu, la compétition) et des intérêts (le gain, sportif et monétaire) de tous les acteurs en présence (joueurs, entraîneurs, clubs, fédérations, télévisions…). Alors, bien sûr il est plus facile de réguler 30 boules de muscles morts de faim après un ballon ovale que le marché financier par exemple. Mais il est également plus facile de parler morale, une fois que les règles du jeu ont été clairement définies, pas avant.

 * C’est dans un raccourci facile que j’utilise ici les passions et les intérêts, question centrale de la philosophie économique (Hume, Smith, Montesquieu, Weber…) admirablement analysée par Albert O. Hirschman, Les passions et les intérêts, PUF, 1980.


Publié le 22 novembre 2009 par Joël Calatayud dans Economie générale

To bisounours or not to bisounours?

Cette histoire de bisounours commence à lasser. Certes au début, la polémique était amusante, surtout lorsqu’elle était engagée avec talent, ici par exemple. Mais là, je dis stop, prêt à suivre Michel Serres sur la stérilité des polémiques en général. Essayez pour voir, tapez sur votre moteur de recherche favori : “bisounours” + économie, politique, écologie…et vous verrez l’ampleur cruciale que prend la question. Alors to bisounours or not bisounours?

Si vous préférez Pascal Obispo à Jean-Louis Murat, Coldplay à Oasis, Marc Levy à Michel Houellebecq, pas de doute, vous êtes un fieffé bisounours. Vous voyez le coté positif des choses, vous pensez que tout le monde devrait se donner la main, se faire des bisous (même en période de grippe H1N1?), bref, vous avez choisi le camp des gentils. Autant je peux trancher relativement facilement sur cette question pop, autant je vais tenter de dépasser le clivage en matière d’économie.

Naturellement, tout me porte à me placer du coté des anti-bisounours et pourtant. De la même façon que j’ai, un jour, eu envie de défendre Paul Mc Cartney (faux bisounours) contre John Lennon, je suis bien capable de réhabiliter Alain Minc (bisounours complexe) contre Frederic Lordon. Juste pour le fun. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’arbitrage mou entre deux idées, entre deux conceptions, entre deux mondes; il s’agit d’éviter les raccourcis expéditifs, parfois quasi staliniens. C’est justement le moment de ne pas être fun.

 Plus intéressante me semble être la démarche de la sociologie économique “renouvellée” ou bien celle de la toute nouvelle association française d’économie politique. Autrement dit, dépasser la critique (nécessaire) de l’économisme, redéfinir l’encastrement* social et politique de l’économie, étudier de manière plus approfondie les boites noires, les dispositifs, les institutions qui permettent de mieux comprendre le marchand et le non-marchand. Ces démarches ne semblent pas promouvoir une critique hétérodoxe  facile mais plutôt l’urgence d’un pluralisme méthodologique.

Pour conclure, cette histoire de bisounours révèle assez bien l’ampleur du chantier en (re)construction. Celui-ci commence avec nos élèves et étudiants afin qu’ils puissent : 1) refuser les idées toutes faites (la dette c’est moche, les banques sont méchantes, les chômeurs sont des fainéants…), 2) par conséquent, accepter l’idée que les sciences sociales en général, l’économie en particulier (en tant que sujet de ce blog), c’est beaucoup de questions et beaucoup moins de réponses, 3) avoir envie justement d’en découvrir quelques unes au-delà de celles proposées par les JT. Au-delà même et surtout du billet que vous êtes en train de lire.

* La notion d’encastrement de Karl Polanyi (La grande transformation, 1944) est caractéristique d’une pensée hétérodoxe réinvestie à toutes les sauces, en particulier par un certain discours anti-sciences économiques et passablement bisounours sur la nécessité de “remettre l’homme au centre de l’économie”. A ce sujet, ce n’est pas la première fois que je le cite, voir Bruno Latour et Vincent Antonin Lépinay, L’économie science des intérêts passionnés, La Découverte, 2008.


Publié le 15 novembre 2009 par Joël Calatayud dans Economie générale