Economie monétaire et bancaire

Très petite contribution à l’enseignement de l’économie au lycée

Dans le débat qui sévit depuis quelques années déjà sur l’enseignement de l’économie au lycée, les profs d’économie et gestion sont relativement et étrangement absents. Pour simplifier les choses, je vois là deux raisons. La première est que la genèse du débat -polémique visait principalement les sciences économiques et sociales (SES) et, par la même occasion, leurs enseignants. La seconde réside dans la méconnaissance crasse, pour ne pas dire le mépris, de la filière technologique économie – gestion (EG). En caricaturant quelque peu, cela signifie que : 1) le débat ne nous concernait pas, 2) on nous ignore? Pas grave, vivons heureux, vivons cachés. A vrai dire, je crois bien que cette situation nous est largement imputable, nous profs d’EG. S’agirait-il d’un complexe d’infériorité dû à la moindre épaisseur de nos manuels? Je me garderai bien de tomber dans une psycho-sociologie professionnelle à deux balles et invoquerai plutôt un relatif manque de fierté pour défendre, à la fois ce que l’on enseigne et ceux à qui on enseigne.

Allez je me lance. Le nouveau programme de seconde, Principes Fondamentaux de l’Economie et de la Gestion (PFEG), est une aubaine par rapport à ce qui faisait office de trappe à pauvreté pour futurs STG, à savoir l’IGC. Il est même amusant d’observer les réactions des SES à ce programme qui va être enfin en phase avec ce que l’on enseigne en première et terminale STG puis en BTS. Attention, il ne s’agit pas de faire des sauts de cabri en décrétant que nos petits secondes pourront enfin acquérir du fond, développer des capacités de réflexion, comprendre la mystérieuse création de richesses qui n’est ni un calcul idiot ni l’apanage de l’entreprise privée…houla, ambitieux d’accord mais humbles hein…Soyons clairs, et je pense que c’est la même chose pour nos chères têtes blondes et brunes de SES, à 15 ans on a d’autres centres d’intérêts que la formation et la répartition de la valeur ajoutée ou l’élasticité-prix! A ce propos, je me souviens encore de mon “apprentissage” cauchemardesque de l’économie en seconde AB (ancêtre de l’option SES) et du charme ésotérique (le prof y mettait du sien) des variations du PIB ou du choc pétrolier de 73.  Je vais sûrement me fâcher avec pas mal de collègues SES et EG réunis, si ce n’est déjà fait, mais à la limite le programme, que ce soit celui des SES ou des PFEG, n’est pas le problème. Le chômage a disparu du programme, et alors? Qu’est-ce qui empêche d’en parler quand même? Après tout, il n’y aura pas d’examen à la fin de l’année. Horrifiés de devoir expliquer l’élasticité prix et/ou revenu? Evacuez la question en 1h30 avec quelques exemples concrets (on le fait en première STG, cela se passe très bien) et parlez du chômage CHAQUE FOIS que vous en avez envie. Ce satané programme dit : comment les entreprises adaptent-elles leur organisation à leur environnement? Eh bien, vous avez toujours la possibilité de dire que l’emploi est la première variable d’ajustement, que cette obsession de flexibilité génère de la précarité, etc. Qui viendra protester qu’il ne faut pas parler de choses qui fâchent? L’inspection? Un élève encarté UMP? De la même façon, personne ne m’a jamais interdit de dire que la gestion n’est pas un objet neutre, que la comptabilité donne (et construit) une information de la plus haute importance sociale, que son évolution récente est orientée en direction des actionnaires, etc. Le programme ne me dit pas tout ça mais la nécessité d’éveiller la curiosité et la réflexion m’impose de m’en échapper pour, à la fois respirer et mieux y revenir.

Pour terminer, dans un élan naïvement oecuménique, ces nouveaux programmes, certes loins d’être parfaits, semblent rapprocher SES et EG tout en conservant les spécificités des deux filières. Non, les profs de SES, dans leur grande majorité, ne passent pas leur temps à diaboliser l’entreprise. Ils en parlent depuis longtemps, ni en mal, ni en bien d’ailleurs. Oui, il y en a qui sont d’indécrottables marxistes, et alors? Cela fait faire un peu de sport en salle des profs. Tant qu’ils ne sont pas staliniens…Non, les profs d’EG ne baisent pas les pieds du MEDEF et oui, ils savent que l’économie et l’entreprise en particulier n’est pas le monde de Mickey. Enfin dernière chose, ils enseignent aussi le Droit. Et si c’était celle-là la discipline fondamentale?


Publié le 22 février 2010 par Joël Calatayud dans Economie générale
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Correction du dernier devoir

La correction du dernier devoir est ici. Dans le commentaire des deux textes, je fais allusion à la notion d’aléa moral. Dans la mesure où nous n’en avons pas encore parlé en cours, si ce n’est rapidement à propos des asymétries d’information (AI), cette référence n’était pas exigée. En attendant de développer ce thème des AI, ce billet de David Mourey avec  un exemple éclairant (c’est le cas de le dire) sur les spéléologues et les pompiers.


Publié le 21 février 2010 par Joël Calatayud dans Economie monétaire et bancaire

L’Agence France Trésor au turbin

Je pourrais consacrer un billet entier à propos de l’émission de Frédéric Taddeï Ce soir ou jamais du 4 février dernier. D’abord parce que le thème portait sur le sujet hot du moment, en cours et dans l’actualité, à savoir la dette publique, mais surtout parce qu’il y aurait beaucoup à dire sur les interventions des participants. Pour résumer, créons trois catégories.  Dans la première, afin de m’en débarrasser, que l’on pourrait nommer bouh-la-dette-c’est-monstrueux-pour-nos-enfants :  l’inénarrable François de Closets dont la pensée économique est plus proche de Jean-Pierre Pernaud que de Schumpeter et  l’économiste ultra-libéral Bertrand Lemennicier que, pour ne pas me faire du mal, je n’ai presque pas écouté. Dans la seconde, les déceptions : Paul Jorion, beaucoup moins intéressant à l’oral qu’à l’écrit, dans le rôle du catastrophiste catastrophé et Dominique Reynié, bien plus à l’aise avec les chiffres électoraux qu’avec ceux de la comptabilité publique. Enfin, les vainqueurs, Sandra Moatti d’Alternatives économiques presque génée de devoir apporter son soutien à, ô surprise, Eric Woerth, très cool, presque hilare devant les approximations techniques de ses opposants.

Il y a surtout eu un extrait de reportage, diffusé sur Arte il y quelques mois, sur le travail de l’Agence France Trésor. Où l’on voit une poignée de fonctionnaires de Bercy lever en quelques secondes 7 milliards et quelques de dette auprès d’investisseurs invisibles. A les voir se féliciter de la bonne affaire - on s’attend même à ce qu’ils fassent péter le champagne dans leur local digne d’un placard à balai – François de Closets a tort de s’inquiéter.

 Comme je n’ai pas pu isoler ce mémorable passage dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez aussi profiter des paroles fatigantes de Michel Pébereau, de celles presque aussi pénibles de Fitoussi et des excellentes analyses de Jean-Marc Daniel.

http://www.dailymotion.com/videox9ybvd


Publié le 18 février 2010 par Joël Calatayud dans Economie monétaire et bancaire
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Aglietta et les lycéens

Lorsqu’il s’agit d’expliquer la crise banco-financière de 2007 – 2008, on peut trouver pire que Michel Aglietta. A mon sens, il n’y a pas mieux que l’éminent professeur d’économie de Nanterre pour décortiquer le rôle des banques, des agences de notation, de la titrisation…insister sur le risque systémique et l’indispensable régulation pour le contenir. Sauf que, expliquer tout cela à des lycéens (même triés sur le volet, même en ES, même…euh…en STG) comme si on le faisait dans un amphi de faculté, hum…Bien sûr, Aglietta doit en être conscient et prévient d’entrée : j’aimerais que vous compreniez deux choses… Juste un exemple parmi tant d’autres lorsqu’il évoque le point crucial de l’effet de levier : 45 secondes pour montrer le mécanisme qui consiste à gonfler la rentabilité (tendant vers l’infini!) d’un investissement en minimisant les fonds propres et/ou maximisant l’endettement, c’est un peu court. Je vais même plus loin, c’est un peu court aussi pour certains professeurs de SES et d’économie – gestion qui préfèrent s’intéresser à autre chose qu’à l’ésotérisme d’un bilan comptable…on peut les comprendre. Cette vidéo est en définitive instructive sur le plan pédagogique en général et sur la pédagogie économique en particulier. Comme au rugby, inutile d’espérer progresser sans le préalable des fondamentaux. Toutefois, loin de moi l’idée de dire à des lycéens : oh la la, Aglietta c’est pas pour vous, attendez un peu d’être en licence de sciences éco! Au contraire, je me souviens de la réaction d’une étudiante après avoir subi 50 minutes d’Aglietta sur les subprimes : j’ai rien compris, surtout qu’il parle un peu vite, mais ce type est vraiment passionné, ça me donne envie d’en savoir plus!

http://www.dailymotion.com/videoxbdkqa

Publié le 15 février 2010 par Joël Calatayud dans Economie monétaire et bancaire

Psycho Lemon

psycho lemonPuisque nous avons évoqué le Market for Lemons d’Akerlof et avant d’observer sa transposition au domaine bancaire, quelques liens :

- l’excellent site Melchior

- le CREG

- Finance pour tous sur la célèbre loi de Gresham


Publié le 11 février 2010 par Joël Calatayud dans Economie monétaire et bancaire
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Le retour de la pompe à phynance

Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que dit et écrit Frédéric Lordon ( je crois qu’il s’en fiche d’ailleurs), loin s’en faut, mais je dois bien admettre que je suis fan. Economiste rigoureux, scientifique (directeur de recherche au CNRS), très à gauche ou en tous cas très alter-capitaliste, radical, spinoziste en sciences sociales (concept que j’ai un peu de mal à saisir)…mais surtout drôle! Et bien plus stimulant que les banalités d’un Elie Cohen à Capital (M6). Les nouvelles récentes sur les bénéfices records de Goldman Sachs, les promesses non tenues (qui n’engagent que ceux qui les écoutent) et j’en passe…me poussent à revenir sur les analyses de FL. Notamment dans sa pompe à phynance ou ici dans une série de vidéos pas très récente mais toujours d’actualité.


Publié le 1 février 2010 par Joël Calatayud dans Economie monétaire et bancaire

Notions de comptabilité (2)

Continuons avec l’exemple TARDU et un rappel. Les capitaux propres de l’entreprise se lisent au passif (50 000). Dans le bilan d’ouverture, il se trouve qu’ils correspondent aux fonds disponibles à l’actif. Cela ne va pas durer. Supposons que Tardu a effectué les opérations suivantes dans la foulée de sa création :  acquisition de matériel d’une valeur de 80 000 financée par un emprunt bancaire de 60 000 €, le reste par “fonds propres”. Le bilan est transformé :

bilan 1

A ce stade on comprend bien la différence entre capitaux propres au passif et fonds disponibles à l’actif. Le total du bilan a augmenté grâce à l’investissement en matériel mais est-ce que l’entreprise s’est “enrichie” pour autant? Pas vraiment puisque si on calcule un actif net (actif - dettes) on a 80 000 + 30 000 – 60 000 = 50 000 soit le montant des capitaux propres. Faisons à nouveau évoluer le bilan avec des créances clients (suite à des ventes), des dettes fournisseurs (suite à des achats consommés) et une trésorerie qui a “bougé” au cours du temps :

bilan 2

Le total bilan a encore augmenté mais si on calcule l’actif net on en est toujours au même point. Autrement dit, tant que les capitaux propres n’augmentent pas, l’entreprise ne “s’enrichit” pas! Pire : supposons qu’on en reste là jusqu’à la fin de l’année au moment où l’on va évaluer la valeur des actifs et des passifs. Occupons nous uniquement de la valeur des immobilisations. Celle-ci doit diminuer sous l’effet de l’amortissement. Simplifions l’écriture comptable de ce dernier en constatant simplement une “perte” de valeur nette de ces immobilisations, par exemple – 10 000.

bilan 3

On voit que l’actif a diminué (de la perte de valeur du matériel) mais que l’on a pas touché au passif. Le bilan est déséquilibré, hors selon le principe comptable fondamental (total actif = total passif) on doit donc faire aussi diminuer le passif. Les dettes? Pourquoi celles ci diminueraient à cette occasion? Ce serait absurde et les créanciers ne serait sûrement pas d’accord. Donc, ce sont bien les capitaux propres qui vont être “entamés” de 10 000 :

bilan 4 

A ce stade l’entreprise s’est “appauvrie” par le simple mécanisme de l’amortissement.

Conclusion sur ce petit chapitre. Cet exemple très simplifié montre au moins trois choses :

1. Tant que les capitaux propres n’augmentent pas, l’entreprise (en tous cas ses propriétaires) ne “s’enrichit” pas. On pourrait croire qu’elle s’est même “appauvrie”. Hors, elle est en phase d’investissement pour lequel il n’y a pas eu encore de retour. On a raisonné en termes statiques, comme si l’entreprise devait déjà arrêter son activité, liquider son actif et ses dettes et “rendre” un actif net aux propriétaires.

2. L’importance de l’évaluation comptable. Et encore, nous nous sommes occupés uniquement de l’amortissement, il aurait fallu aussi évaluer la qualité des créances (quand vont-elles être réglées? Y en a t-il de douteuses?)

3. La divergence absolue entre capitaux propres (nommés souvent et dangereusement “fonds propres”) et la trésorerie disponible.

La suite au prochain numéro…


Publié le 1 février 2010 par Joël Calatayud dans Comptabilité

Notions de comptabilité (1)

Afin de mieux comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur d’une banque mais aussi dans ses relations avec les agents extérieurs (y compris les autres banques), rien de mieux que quelques notions de comptabilité. En premier, la notion de bilan.

Un bilan est un document comptable établi à une date donnée. Il est une représentation de la situation patrimoniale et financière de l’entreprise qui l’établit. Sa construction, normalisée, tend à montrer une image la plus fidèle possible de la réalité. Autrement dit, le bilan d’une entreprise n’est pas une photographie “indiscutable” de sa situation (problèmes de valorisation notamment, de “créativité” comptable, etc.). Néanmoins, il donne des informations essentielles sur la composition des actifs et des passifs et permet de “modéliser” cette chose abstraite qu’est une entreprise.

Prenons un exemple simple, et extrêmement simplifié, montrant la construction d’un bilan à la création d’une entreprise. Mr Duchmol et Mme Tartampion créent  l’entreprise TARDU  sous la forme sociétaire (SARL par exemple). Ils apportent 50 000 € de capital (25 000 chacun) sous la forme numéraire (c’est à dire en fonds monétaires) qu’ils déposent à la BNP. A ce stade, le premier bilan de TARDU est le suivant :

ACTIF                                                                         PASSIF

Trésorerie   50 000                                                Capital 50 000

Totaux        50 000                                                Totaux 50 000

Lecture : l’actif représente ici ce que “détient” l’entreprise; celle-ci dispose bien de 50 000 € déposés à la BNP. Le passif représente ici la “ressource” financière qui a permis l’apport de 50 000 €; puisqu’il s’agit de l’apport des propriétaires, ce sont des capitaux propres au sens où il ne s’agit pas d’une dette de TARDU envers Duchmol et Tartampion mais bel et bien de fonds propres appartenant maintenant à l’entreprise.

Cette opération montre également le principe fondamental de la partie double. En effet, toute opération traduite comptablement doit faire “jouer” au moins deux comptes : ici, capital et trésorerie.

Remarque : à ce stade, on peut dire que le bilan représente une image 100% fidèle à la “réalité” de l’entreprise TARDU.

La suite, prochainement.


Publié le 14 décembre 2009 par Joël Calatayud dans Comptabilité

Les transactions interbancaires

Nous l’avons vu en cours, la monnaie créée puis qui circule est essentiellement scripturale. Nous avons vu aussi l’importance de la relation interbancaire à ce niveau. Autrement dit, des milliards d’euros transitent chaque jour entre banques commerciales et banques centrales. Il est évident qu’un tel système se doit d’être efficace (dans les délais notamment) et sécurisé. Ce système de règlement est complexe, d’autant plus complexe en raison de sa dimension internationale (européenne notamment).

Cliquez sur le lien ci-dessous :

Travail préparatoire des prochaines séances.


Publié le 14 décembre 2009 par Joël Calatayud dans Economie monétaire et bancaire

Français, irlandais, passions et intérêts

Dans mon article précédent, je n’ai pas dû être assez clair sur cette histoire de bisounours. La main (in)visible de Thierry Henry va m’en donner l’occasion, mais rien n’est moins sûr. Je ne reviens pas sur le fait de jeu lui-même mais sur la suite médiatico-politique qui a suivi. (Mi)mine de rien, elle est révélatrice des proportions que peut prendre la pensée bisounours et constitue une parabole économique étonnante. Caricaturons un peu, mais à peine, en opposant les deux catégories de commentaires qui ont suivi ce fameux match.

Dans la première, très minoritaire, on admet que ce n’est pas très glorieux de se qualifier après une telle action mais bon ça va, on ne va pas non plus en faire une affaire d’état. Que le vrai problème, c’est le système d’arbitrage, même pas l’arbitre lui-même, que Thierry Henry a joué, au sens enfantin du terme, pas vu pas pris et voilà.

Dans la seconde, la déferlante moralisatrice! Il faut rejouer le match des valeureux irlandais contre les méchants français. Ce monsieur Henry ne pourra plus jamais se regarder dans une glace, quel tricheur, quelle gabegie, quelle honte!

Question : où est le discours bisounours et quel lien cela peut-il avoir avec les sujets habituellement traités dans ce blog économique et pédagogique? En première analyse, la seconde catégorie représente une vision du monde tel qu’il devrait être. Dans ce monde parfait, Thierry Henry serait allé voir l’arbitre et lui aurait dit : “désolé m’sieur mais j’ai fait main, annulez le but, c’est pas cool pour les irlandais…”. La grande classe, c’est sûr, un fair-play dans le plus pur style anglais (qu’eux-mêmes n’appliquent jamais). Notez cependant qu’une telle noble attitude pourrait très bien être qualifiée d’égoïste et de mégalomane! La première catégorie représente, elle, le monde tel qu’il est. Attention, cela ne veut pas dire qu’il est acceptable tel qu’il est mais qu’il s’agit de le comprendre (de l’expliquer? Eternel débat sociologique et philosophique) dans les passions et les intérêts*.

Autant l’avouer, en tant qu’amoureux du beau jeu, sensible à l’élégance du geste physique et moral et à l’insoutenable injustice, je me suis retrouvé cinq secondes dans la seconde catégorie. Bisounours donc. Très vite, j’ai repris mes esprits et, dans un mélange curieux de rationalité et d’affection pour Thierry Henry, il est évident que je rejoins la première catégorie. Oui, le monde est tel qu’il est et avant qu’il soit tel qu’il devrait être (qui décide hein?), il y a d’autres chats à fouetter qu’un joueur de football irréprochable tout au long de sa formidable carrière.

Et l’économie dans tout ça? Il est frappant de constater la même inanité du discours moralisateur en la matière. Encore une fois, il ne s’agit pas de vanter le sentiment amoral, encore moins immoral, mais simplement d’affirmer que le sentiment moral ne suffit pas. Vouloir moraliser le capitalisme, par exemple, est un archétype de pensée bisounours. Espérer limiter les bonus dans les banques autrement que par des règles strictes, applicables et très PENIBLES pour ceux qui les enfreignent, est une illusion digne du monde de Mickey. Idem, la naïveté de croire que France Telecom aurait dû (pu) se soucier de la fragilité dépressive de certains de ses employés sans qu’on l’y oblige. On peut multiplier les exemples, l’appel fiévreux à l’éthique dans les entreprises est une vaste rigolade. Seul le Droit permet de ne plus rigoler.

Revenons au sport, un thème fantastique pour qui veut analyser les transformations économiques de ces 50 dernières années. Et à un vrai jeu de mains celui-là, le rugby. Voilà un sport, dans sa dimension professionnelle en tous cas, apte à concentrer autant de comportements vicieux que le football, non? De plus en plus d’argent en jeu, le culte de la performance, la soif du spectacle…ça vous rappelle rien? Eh bien, avec des dispositifs techniques (video, arbitres avec micros…) et disciplinaires (limite staliniens!) efficaces, la déviance, la contestation sont quasiment impossibles. Autrement dit, des règles pragmatiques, incontestables, suivies de la menace de sanctions strictes permettent la régulation des passions (le jeu, la compétition) et des intérêts (le gain, sportif et monétaire) de tous les acteurs en présence (joueurs, entraîneurs, clubs, fédérations, télévisions…). Alors, bien sûr il est plus facile de réguler 30 boules de muscles morts de faim après un ballon ovale que le marché financier par exemple. Mais il est également plus facile de parler morale, une fois que les règles du jeu ont été clairement définies, pas avant.

 * C’est dans un raccourci facile que j’utilise ici les passions et les intérêts, question centrale de la philosophie économique (Hume, Smith, Montesquieu, Weber…) admirablement analysée par Albert O. Hirschman, Les passions et les intérêts, PUF, 1980.


Publié le 22 novembre 2009 par Joël Calatayud dans Economie générale