Les entretiens

Un blog du WebPédagogique

Les entretiens header image 2

Rencontre avec Martine Storti, à propos de l’éducation d’urgence

22 décembre 2006 · Pas de commentaires

Martine Storti, inspectrice générale de l’Education nationale, a effectué différentes missions humanitaires au Kosovo, en Afghanistan, en Indonésie, au Sri Lanka, au Moyen-Orient et en Afrique. Elle a accepté de nous rencontrer pour évoquer l’Education d’urgence, quatrième pilier de l’aide humanitaire.

LeWebPédagogique : Qu’est-ce que l’éducation en situations d’urgence ?

Martine Storti : Il faut partir du constat suivant : si l’éducation est un droit fondamental de l’homme et plus particulièrement un droit de l’enfant, ce droit doit pouvoir être satisfait quelle que soit la situation. Dans la mesure du possible il importe donc de satisfaire ce droit, y compris dans les situations d’urgence. Il faut entendre par là les situations où le cours ordinaire de la vie est interrompu, par une crise, un conflit, une catastrophe naturelle, ce qui affecte particulièrement les populations civiles (déplacement, situations de réfugiés, destruction des infrastructures …)

Pendant longtemps, la communauté internationale n’a pas mis l’éducation dans le champ des interventions d’urgence. L’humanitaire s’est construit autour des soins, du logement et de la nutrition. L’éducation n’était pas considérée comme une priorité. On présupposait que l’éducation requiert des infrastructures et du temps, toutes choses que la situation d’urgence exclut par définition. En une dizaine d’années, les mentalités et la communauté internationale ont fait un chemin considérable en incluant l’éducation dans l’aide humanitaire.

Il est en effet nécessaire d’introduire aussi rapidement que possible « quelque chose qui ressemble à de l’éducation », sans attendre la reconstruction complète ou l’apaisement d’un conflit. Ce quelque chose c’est tout d’abord un lieu, un espace consacré à l’éducation. Un lieu où un maître transmet et où un enfant apprend. On peut faire cours sous une tente ou même sous un arbre ! Un camp de réfugiés où l’adulte peut se lever le matin pour emmener son enfant dans un lieu où il va s’instruire est très différent d’un camp où il n’y a pas d’école. C’est une façon de retrouver un semblant de vie normale, de restructurer la communauté autour d’une forme de normalité.

Je suis également frappée par le désir d’éducation des populations victimes de ces situations. Ce sont elles qui demandent la réouverture des écoles plus que les institutions ou les O.N.G. qui interviennent. J’ai observé ce formidable désir aussi bien au Kosovo en 1999, juste après guerre, qu’en Afghanistan dans l’hiver 2002, juste après le départ des Talibans. L’éducation est considérée comme un pari sur l’avenir.

LeWebPédagogique : Quels sont les dispositifs mis en place ?

Martine Storti : Il ne suffit pas de s’occuper de l’éducation, encore faut-il le faire bien. La générosité seule ne suffit pas, elle peut même s’avérer contre productive. C’est la raisonpour laquelle le réseau international INEE (inter-agency network emergency education - réseau inter-agences d’éducation d’urgence) a travaillé autour des normes minimales en élaborant une sorte de guide des bonnes pratiques. Par exemple, il est indispensable d’avoir un cahier des charges pour la réhabilitation des établissements scolaires ou pour le matériel pédagogique ou pour l’appui aux enseignants, leur réorganisation, leur rémunération etc.

Ce guide met aussi l’accent sur la nécessité de travailler en étroite liaison avec les communautés, au sens anglo-saxon du terme, ou sur la nécessaire et souvent très difficile coordination entre les différents et nombreux acteurs.

LeWebPédagogique : Que peut on enseigner en situation d’urgence ?

Martine Storti : Si l’intervention s’effectue dans un pays qui avait auparavant un système scolaire, il est évident qu’il convient de reprendre, en tout cas de repartir de ce qui existait. Mais des changements peuvent être aussi souhaitables, et une situation de crise ou d’immédiate post-crise peut permettre ces changements. Par ailleurs la question des contenus des enseignements se pose. En effet, l’enseignement peut être lui-même, dans certaines matières, une composante du conflit, avec le développement d’une identité fondée sur le rejet de l’autre, ou une manipulation de contenus historiques etc.

Par ailleurs, il faut être vigilant à propos d’autres problèmes, notamment les questions liées au genre et à la situation des filles : l’école peut être pour elles un lieu de violences, y compris sexuelles.

Il faut aussi sans doute avoir une vision large de l’éducation. Dans un camp on peut faire des mathématiques mais aussi apprendre aux enfants à reconnaître une mine anti-personnelle, à ne pas sortir d’un chemin balisé, etc.

Au-delà de caractéristiques communes, chaque situation a sa spécificité et il n’y a pas de solution toute faite.

LeWebPédagogique : Que peut faire un enseignant ou une classe en France ?

Martine Storti : L’adhésion individuelle à un réseau comme celui de l’INEE est possible. C’est intéressant d’autant que je suis en train d’essayer de constituer un sous-réseau francophone au sein de l’INEE.

Mais si des enseignants conduisent des actions, même à distance, permettez-moi de souligner que la bonne volonté ne suffit pas. Envoyer des livres ne correspondant pas aux besoins est contre productif. Je mets donc en garde contre les opérations qui consistent à se débarasser de son vieux matériel ou à organiser des collectes pour finalement dépenser des fortunes en frais d’expédition. Ce n’est pas intelligent. Il est nécessaire de mener une réflexion approfondie et d’agir intelligemment pour aider les populations en difficulté.

LeWebPédagogique : Une chose à ajouter ?

Martine Storti : Je déplore une trop faible présence française et francophone dans ce champ de l’éducation en situations d’urgence. Ce faible investissement est vrai des institutions, des ONG, des centres de recherche, des formations universitaires à l’humanitaire.

Des normes d’intervention sont en train de s’élaborer avec des conceptions majoritairement anglo-saxones, simplement parce que nous sommes insuffisamment présents. Il est regrettable de ne pas avoir mis en place de dispositif spécifique d’intervention en situations de crise et de post-crise, alors que nous détenons un réel potentiel d’intervention. Une reprise institutionnelle est nécessaire. Car si la France est très présente sur le plan médical, avec le french doctor, elle est absente dans le domaine de l’éducation. Je milite pour le french teacher !

Après Un Chagrin politique et Cahiers du Kosovo, Martine Storti vient d’écrire son troisième ouvrage, 32 jours en mai. Vous pouvez lui poser des questions dans le champ des commentaires qui s’affiche ci-dessous.

Retrouvez Martine Storti sur son site web ici.

Découvrer l’INEE ici.

Entretien réalisé le 13 novembre 2006.

Tags: Professionnels

0 réponse à ce jour ↓

  • Il n'y a pas encore de commentaire. Soyez le premier !

Faire un commentaire

fonction