
La nouvelle “Un Noël pas comme les autres” de Mathilde M. écrite dans le cadre du projet “Echecs” dirigé par Mmes Daidé, Maka et M. Gouiffes.
La vie dans les tranchées était très dure, nous avions les pieds dans la boue et à cause de la pluie les tranchées s’effondraient. Parfois des soldats mouraient étouffés sous la boue. Tous les jours nous marchions à travers les cadavres, souvent je reconnaissais des amis, psychologiquement c’était très dur à supporter. Pour me remonter le moral je pensais à ma famille et me disais que je faisais cela pour la défendre.
Avant de partir au front j’étais un simple architecte de vingt-cinq ans, marié et avec une fille de deux ans. J’avais une vie tranquille, sans réels problèmes et du jour au lendemain j’appris qu’il me fallait tuer des hommes. Mon changement de vie fut radical et dur à vivre. J’avais terriblement peur de mourir. Plusieurs de mes compagnons de tranchées avaient l’air tellement courageux et fiers de défendre leur patrie, moi, je voulais juste rentrer chez moi et j’avais honte de cela ! Souvent je voulus me tirer une balle dans la jambe pour être rapatrié. Je ne pouvais plus supporter d’être sale, d’avoir des poux, de cohabiter avec les rats, de vomir avant chaque assaut et de tuer des hommes. Pourtant je restais en faisant croire que j’étais un homme courageux !
Je me souviens que j’avais un petit calendrier sur lequel je barrais les jours qui passaient afin de savoir quel jour nous étions. Un soir, je me rendis compte que l’on était à une semaine de Noël. J’allais passer mon premier Noël loin de ma famille et en plus au front. Sûrement le pire de ma vie ! Je ne pouvais pas me faire à cette idée, j’espérais qu’on nous libérerait ce soir-là. J’allai voir le capitaine de la troupe et lui demandai ce qu’on faisait le soir de Noël et voici ce qu’il me répondit en rigolant :
« Pas une dinde en tout cas! Pour nous ce sera un jour comme les autres. »
Je partis très déçu en trouvant cela injuste. Deux jours avant Noël nous avions déjà perdu plus de cent hommes et je me demandais comment je pouvais être encore en vie. Le plus souvent possible j’envoyais des lettres à ma femme, je n’étais pas sûr qu’elle les recevait mais je les envoyais quand même dans l’espoir qu’elle puisse les lire. Dans ces lettres je mentais en disant que c’était moins dur que je ne le pensais, je faisais cela pour ne pas l’inquiéter. Elle me manquait tellement, ainsi que ma fille. Je me disais que je ne la verrais pas grandir et ça me touchait beaucoup. J’avais toujours rêvé d’avoir un fils qui deviendrait architecte à son tour mais pour moi ce rêve ne se réaliserait jamais. J’étais sûr et certain que j’allais mourir. Régulièrement je me demandais pourquoi tous ces hommes mouraient et pas moi. La seule réponse que je trouvais était que ce n’était pas mon heure et que cela viendrait d’ici peu.
Le soir de Noël, mon moral était au plus bas, j’avais naïvement pensé jusqu’au dernier moment qu’on nous renverrait chez nous. Quel fol espoir ! L’un de mes compagnons de tranchées, James, avec lequel j’avais sympathisé, sortit un jeu d’échecs. Il me dit qu’avant d’être envoyé ici c’était un passionné. Moi je n’y avais jamais joué, il m’apprit donc. Ça m’avait un peu remonté le moral mais ce n’était pas vraiment Noël quand même.
Tout à coup, on entendit un Allemand chanter un chant de Noël. Tout le monde se tut pour l’écouter. Une vague d’émotion se propagea dans la tranchée. Une fois que sa chanson fut terminée, un de mes compagnons prit sa guitare et joua Mon beau sapin, je me mis à chanter puis on vit un Anglais sortir de sa tranchée et chanter à son tour. Mon compagnon stupéfait s’arrêta de jouer mais le soldat anglais continua à chanter en avançant doucement vers notre tranchée. Son chef l’appela mais il ne se retourna pas. Une fois sa chanson terminée, le capitaine allemand sortit de sa tranchée puis le capitaine anglais et le nôtre firent de
même en posant délicatement leurs armes au sol. Le soldat anglais qui venait de chanter dit :
« Hello, I think it would be nice to call a truce tonight and stay together for Christmas, wouldn’t it ? Tomorrow morning we
will resume the war. What do you think?
- I agree, répondit notre capitaine.
- We do agree too » s’exclamèrent en chœur les capitaines allemand et anglais.
Notre capitaine ainsi que les deux autres firent signe à leur troupe de venir. Chacun prit à manger ou à boire, moi je pris une boîte de haricots verts. James, lui, prit son jeu d’échec. Chaque troupe avança, une fois que nous fûmes les uns en face des autres, je tendis ma boîte à un Allemand qui tenait un ouvre-boîte. Il la prit et l’ouvrit, à ce moment-là tout le monde se mit à s’échanger de la nourriture et à parler. Ce Noël qui devait être le pire de ma vie devint l’un des meilleurs ! C’était invraisemblable ! Qui aurait cru, en voyant cette scène, qu’une heure plus tôt on s’entretuait !
Un Allemand vit le jeu d’échec de James, se présenta dans un anglais presque parfait, en disant qu’il s’appelait Anselme et lui proposa, excité comme un enfant devant le sapin de Noël, de faire une partie. Il lui expliqua qu’il aimait jouer aux échecs. James accepta et la partie commença. Anselme prit les pièces noires et James comme à son habitude les blanches. Ce fut donc lui qui commença par avancer un pion. Au fur et à mesure que le temps passait, de plus en plus de monde les regardait jouer, y compris moi. Cette partie fut longue et très serrée. James fit plusieurs coups à tempo, ce qui déstabilisa Anselme. Au bout d’une heure de jeu aucun des deux adversaires n’avait plus de pions, il restait un Cavalier à James et Anselme n’en avait plus, mais James n’avait plus de Fou alors qu’il en restait un à Anselme. La partie continua et James, grâce à son Cavalier, réussit à éliminer une Tour à son adversaire. Anselme s’énervait, cela se voyait à sa façon de déplacer les pièces. Une demi-heure plus tard il ne restait sur l’échiquier que trois pièces blanches, le Roi, un Cavalier et une Tour, il restait également trois pièces noires, le Roi, un Fou et la Dame. Vu les pièces que possédait chacun des joueurs j’étais certain que James allait perdre, Anselme souriait déjà. Ce fut d’ailleurs à lui de jouer. Se croyant en sécurité, il avança son roi et ce ne fut que lorsqu’il lâcha sa pièce qu’il se rendit compte de son erreur, pourtant tout le monde aurait pu voir qu’il ne fallait pas faire ça, même moi qui venais d’apprendre. Mais il était tellement confiant qu’il n’avait pas fait attention et là James lui dit: « A la française « échec et mat ». L’Allemand très énervé se leva, lui serra la main et partit en colère.
James lui lança : « Good game ! »
L’Allemand ne se retourna même pas. Nos capitaines qui avaient assisté à la scène nous dirent qu’il était temps de retourner dans les tranchées. Tout le monde se serra la main puis nous retournâmes dans nos tranchées. Cette nuit-là fut la meilleure pour nous tous, je pense.
Le lendemain matin nous étions heureux de la soirée que nous avions passée mais tristes à l’idée de reprendre le combat. Ce fut l’une des seules fois où je ne vomis pas avant un assaut. Pourquoi ? Je ne sais pas et je me pose toujours la question. Nous arrivâmes au niveau des tranchées allemandes et le combat commença, ils étaient derrière des mottes de terre, je pense qu’ils avaient dû nous entendre arriver. Le combat fut rude. James et moi avancions seuls dans les tranchées puis nous tombâmes nez à nez avec Anselme. James pointa son arme sur lui. Celui-ci posa son arme au sol. James lui dit :
« What are you doing ?
- I cannot kill you because after what happened yesterday it would be too hard ! lui répondit le soldat.
- I can’t either…
James baissa son arme et dit :
« We’ll pretend we didn’t see anything ! »
Puis il se tourna vers moi et me dit :
« Toi non plus ! »
Il eut à peine le temps de finir sa phrase qu’Anselme reprit son arme, lui tira dessus et lui dit :
« In English “checkmate” ! »
J’eus le temps de me mettre à l’abri, la haine m’envahit et je sortis de là où j’étais et tirai sur Anselme. Il s’effondra par terre et mourut sur le coup. Je courus voir James mais il était déjà mort.
A la fin de la guerre, je pris conscience de ma chance d’avoir survécu à cette boucherie ! C’était un immense soulagement ! Toute ma vie néanmoins je repensai à James et j’étais fier d’avoir vengé sa mort en tuant celui qui l’avait lâchement abattu. Mon rêve se réalisa enfin : je retrouvai ma femme et ma fille. Quelques années plus tard, nous eûmes un fils prénommé James.