La banlieue de Dakar, un espace nouvellement convoité.

L’achèvement de la nouvelle de l’autoroute reliant la capitale sénégalaise au tout proche arrière-pays (voir lien) est-elle en passe de modifier la rupture sociale majeure entre Dakar et sa banlieue?

Il est certes des données structurelles majeures qui ne sont pas prêtes de s’effacer -à l’image de Pikine ou Guiedawaye concentrant misère et précarité- mais on ne saurait ignorer pour autant la multiplication des lotissements viabilisés en périphérie d’agglomération qui traduit l’intérêt des investisseurs et l’attraction des classes moyennes.

Une banlieue comme terre de conquête des classes moyennes, voilà qui pourrait remettre en cause un schéma classique d’une ville africaine assimilant la périphérie à la pauvreté.

 

Attardons-nous sur une affiche qui couvre la ville de Dakar en ce mois d’octobre 2013.

Affiche publicitaire à Dakar, oct 2013

Affiche publicitaire à Dakar, oct 2013

– Il faut relever d’emblée son caractère inédit : c’est probablement  la première fois que l’on voit dans Dakar un argument de vente relatif au temps de parcours. Il y a peu, sortir de la ville était synonyme de congestion, de calvaire et de temps de transport infini. Désormais, grâce à l’autoroute, on peut raisonnablement envisager d’habiter en banlieue tout en travaillant à Dakar.

– L’autre information apparente concerne l’attraction du prix d’achat. A près de 15 000 euros la villa, le rêve de devenir propriétaire peut enfin devenir accessible pour qui possède quelques économies et un revenu régulier au delà de la moyenne nationale. Le pouvoir attractif de ce prix d’entrée de gamme doit être mesuré en fonction de la cherté de l’habitat dans Dakar qui a littéralement explosé durant ces deux dernières décennies (voir lien).

– Par ailleurs,  n’oublions pas le message visuel qui met ici en valeur l’importance du logement neuf et moderne. Sans être misérable, le logement à l’intérieur de la capitale, rarement rénové, est souvent vétuste et mal équipé. L’attrait de la banlieue, ici comme ailleurs, c’est donc aussi de pouvoir offrir à sa famille le confort dans un  intérieur plus vaste et plus moderne.

– Remarquons la présence d’un garage au premier plan, signe à la fois de la réussite sociale que symbolise l’automobile, de l’agrément de pouvoir échapper au problème de stationnement en ville et de la dépendance à un unique mode de transport pour les déplacements quotidiens.

(l’indice de détail relatif au « kit solaire offert » doit être compris dans un contexte de cherté de l’électricité. Il s’agit en réalité d’un complément qui ne se substitue pas à un approvisionnement par voie ordinaire)

Cette affiche nécessite bien sûr une certaine distance critique qu’impose notamment le regard du géographe.

– Observons qu’hormis l’indication de temps de parcours, le message écrit comme visuel est totalement « déterritorialisé ». « A moins de 30 min », oui mais où?

L’information trouvée par ailleurs situe le lieu comme suit (manœuvrer le zoom – pour localiser l’endroit à l’échelle de l’agglomération)

 

On peut être surpris de constater le relatif éloignement du site vis à vis de l’autoroute d’une part et de Dakar d’autre part. On prend conscience à cette occasion que l’appellation « Dakar » est au fond très évasive. S’il s’agit du quartier du Plateau au fond de la péninsule qui concentre la plupart des activités et emplois, convenons que l’indication de temps est sujette à beaucoup d’aléas.

– Remarquons aussi qu’au delà de la villa toute neuve, aucun aperçu n’est donné sur l’environnement immédiat, le cadre paysager. Or qui parcourt ces zones périphériques pleines de nouveaux lotissements ne peut que témoigner d’horizons de désolation où s’accumule le parpaing sans aucun souci d’aménagement. L’intérieur offre plus de confort, certes, mais au détriment d’un cadre de vie sans âme, presque inhumain.

Progressivement « poussée vers la sortie » de Dakar en raison de la cherté des loyers, une partie de la classe moyenne consent ainsi à de gros sacrifices pour investir de nouvelles périphéries en voie d’urbanisation. Elle y gagne l’accès à la propriété, un supplément de confort mais risque en contre partie de perdre beaucoup en qualité de vie, par la contrainte de la distance, l’affaiblissement du lien social et la médiocrité paysagère.

 

Lien utile : le site du promoteur immobilier « Teylium », à l’initiative de la cité Akys.

Les 3 programmes proposés renvoient à une gamme sociale bien hiérarchisée correspondant à des types de localisation :

– « le water front », produit d’hyper luxe en bordure de littoral,  sur la « corniche », vitrine de Dakar

– les « villas horizons »  dans Dakar en bordure d’une grande artère ; à 150 000 euros la villa, l’upper middle class est ici visée

– La »cité des Akys », objet du présent article, en banlieue périphérique. A 15000 euros l’entrée de gamme cible ici la « lower middle class« 

 

 

 

 

 

Lire l’héritage colonial de Dakar via Google Earth

La fonction « historique » de Google Earth nous gratifie pour Dakar d’une photo aérienne de grande qualité datée de 1942

L’examen de ce document nous permet d’appréhender  différents héritages de la période coloniale

a) La constitution d’un centre

Une vue actuelle globale de la presqu’île du Cap Vert nous présente un ensemble presque entièrement urbanisé, assez homogène et ne nous donne guère d’indication sur l’emplacement d’un noyau urbain.

dakar péninsule

Voici la vue correspondante pour 1942 (cliquer pour agrandir)

dakar péninsule 42

Un oeil un peu exercé et attentif peut percevoir à cette échelle une
occupation urbaine au sud de la presqu’île.

Un zoom permet de s’en persuader.

plateau-42.jpg

La fonction portuaire accolée à la ville coloniale est assez nettement perceptible.

On peut néanmoins la rendre plus concrète à une plus grande échelle.

dakar port 42

b)  Un espace ségrégé.

L’image ci-dessous est une vue actuelle qui associe deux quartiers : « Plateau » et « Médina » (identifier le port pour se situer dans l’agglomération)

plateau-medina-2009.jpg

A première vue, rien ne permet de les dissocier et de les délimiter.

Ci -dessous la vue correspondante pour 1942 :

plateau-medina-42.jpg

La séparation est ici directement observable.

Elle correspond à une volonté politique de la part des autorités coloniales de créer un quartier réservé aux indigènes après la peste de 1914 (L.Mbow, université de Dakar). De nos jours, le quartier Médina est encore très socialement marqué avec des conditions de vie précaires, impose une limite Nord au quartier central (Plateau) et fome une discontinuité spatiale majeure au coeur de l’agglomération dakaroise.

c) L’emprise des équipements militaires

ancienne-piste-42.jpg

L’image ci-dessus se situe juste à 3 km au  Nord de la zone urbanisée en 1942. On y perçoit des pistes de d’atterrissage et des bâtiments qu’on peut légitimement supposer être un ensemble de casernements.

Voici l’image correspondante pour 1999 :

ancienne-piste-99.jpg

L’espace s’est fortement urbanisé mais on trouve assez aisément les
traces d’un espace hérité : les anciennes pistes et les casernes sont encore bien visibles.

Le passage à la vue actuelle (2009) est assez instructif :

ancienne-piste-09.jpg

Les anciennes pistes et certains casernements (voir à droite) tendent
à disparaître sous l’effet de l’urbanisation.  Des équipements militaires demeurent malgré tout (voir à gauche), ce que confirme l’image Google Map correspondante. Agrandir le plan.
Il s’agit en réalité de la présence de l’armée française (Base aérienne). Voilà un bel exemple de continuité spatiale entre colonisation et coopération.

d) La présence indigène : les villages lébous

La genèse  de l’occupation humaine sur la presqu’île du Cap Vert ne se limite pas à l’occupation coloniale. La vue aérienne de 1942 laisse en effet entrevoir quelques villages anciens appartenant à la tribu des Lébous.

villages lébous

Ces villages sont aujourd’hui pris dans le tissu urbain dakarois.

villages lébous actu

A plus grande échelle, on peut constater leur permanence au sein de l’espace urbanisé.

 

Ngor

ngor-42.jpgngor-2009.jpg

 

Yoff Tonghor

tonghor-42.jpgtonghor-09.jpg

Cette permanence est loin d’être formelle et constitue une donnée non négligeable
dans l’organisation de l’espace dakarois.

En effet, au sein de ces espaces, les traditions villageoises sont restées très présentes, les structures sociales anciennes et coutumes diverses ont résisté aux pressions de la modernité.

Par ailleurs, en dehors des villages se pose la question de la maitrise foncière : en terme de droit coutumier, les Lébous revendiquent la possession des terrains de la presqu’île ce qui provoque souvent des tensions importantes au regard des transactions de droit légal.

De l’héritage colonial à l’héritage local, l’observation d’une vue aérienne ancienne comparée à la vue actuelle donne de vraies clés de lecture pour comprendre Dakar et son agglomération.

La présence française dans une ville d’Afrique francophone : l’ex de Dakar

Télécharger le croquis animé (pptx)

NB : on peut ajouter dans la dernière parie du croquis « une présence concurrencée » le flambant neuf « grand théâtre »,  tout proche du port, construit et offert par les Chinois. Cet élément peut être mis en rapport le théâtre existant « Daniel Sorano », fruit d’une coopération franco sénégalaise.

 

Une avenue encore bien française : l’avenue Hassan II (ex Sarraut)

Agrandir le plan

– Une rue débaptisée : l’avenue Sarraut est devenue avenue Hassan II à partir de  2006 (rappel : A Sarraut fut ministre français des colonies durant l’entre deux guerres).

On tente d’effacer l’héritage colonial mais la présence française reste bien visible.

Marché Kermel, construit à l’époque coloniale sur le modèle du pavillon Baltard (Halles de Paris)

« La Croix du Sud », avion de J Mermoz lors de sa disparition au large de Dakar en 1936

 

Regards géographiques sur la « Renaissance africaine »

ren afr

La statue de la « Renaissance africaine » inaugurée à Dakar le 3 avril 2010 a déjà fait l’objet de nombreuses publications dans la presse sénégalaise et internationale. Les aspects symboliques, politiques, polémiques ont été passés au crible de nombreuses analyses.

On se propose ici d’étudier le monument sous l’angle très spécifique de la géographie en se focalisant sur la question du lieu et de son inscription dans l’espace. On peuts’interroger sur la logique ou la stratégie d’une localisation et suggérer différents regards qui lient le monument à son environnement géographique.

A) Stratégie de localisation : pouquoi ici et pas ailleurs?

1) « Plus haut, plus loin » : des atouts de géographie physique

a) L’aubaine d’une acropole     b) La pointe d’une presqu’île

2) Un itinéraire, une trajectoire

a) La voie des officiels     b) Une trajectoire Gorée-New York

B) Un monument, des paysages : regards superposés

1) La « Renaissance », version officielle

a) Un aéroport, une figurine   b) Un président à l’affiche

2) La « Renaissance », version polémique

a) L’enjeu social   b) L’enjeu culturel

 

A) Pourquoi ici et pas ailleurs?

 1) « Plus haut, plus loin » : des atouts de géographie physique.

a) L’aubaine d’une acropole  (« ville haute »)

au sommet d’un promontoir volcanique qui domine la mer et la ville, le monument élève et fixe les regards.

l'Acropole

Il s’agit  avant tout de donner à la ville africaine cette empreinte symbolique qui permet aux grandes métropoles d’être reconnues mondialement et instantanément (Christ de Rio, statue de la
liberté/N York, Parthénon/Athènes, Tour Eiffel/Paris). L’oeuvre s’enorgueillit d’être à ce jour la statue la plus haute du monde.

L’image ci-dessous montre au loin les deux promontoirs volcaniques de la presqu’île de Dakar (on les appelle localement les « Mamelles », terme qui a par ailleurs donné le nom du quartier avoisinnant).

mamelles

L’un est surmonté d’un phare , l’autre inoccupé jusqu’alors s’offre idéalement à une fonction visuelle et symbolique.

 

 

b) La pointe d’une presqu’île, à la croisée d’un continent et d’un océan.

La « Renaissance » se veut « africaine » et non seulement sénégalaise. On est amené ici à penser l’espace à une autre échelle que celle de la ville ou du pays.

ren afr pointe de l'afr de l'ouestLe site de
péninsule de Dakar (voir lien) est mis ici à profit pour signifier une articulation entre un continent (à tout le moins sa partie occidentale) et le grand large, l’espace océanique et mondial.


2) Un itinéraire, une trajectoire : la mise en scène d’une géographie stratégique

a) L’itinéraire : la voie des « officiels »

Ren afr et voie présidentielle

 

Scène courante de la vie dakaroise, le ballet des cortèges officiels  empreinte par le littoral la liaison de l’aéroport au quartier central des lieux de pouvoir.  Le passage par la
« Renaissance » est donc obligé et quasi protocolaire.

 

b) Une trajectoire Gorée-Dakar- New York via la mémoire de l’esclavage.

Ren afr trajectoire gorée EU

 

La symbolique du monument étant liée à la mémoire de l’esclavage (cf discours d’inauguration du prdt Wade), la référence à l’île de Gorée semble incontournable. La  statue érigée devant la « maison des esclaves »  en 2002, à dimension certes beaucoup plus réduite, n’est pas sans évoquer quelques points communs avec la « Renaissance » (tenue dévêtue, un homme-une femme).

gorée statueL’inscription de la stèle est significative…

 

stèle statue goréeIl est bien question d’un lien fraternel Afrique Antilles que l’on pourrait étendre à la population noire d’Amérique, c’est là un des sens de la « Renaissance africaine » en tant que théorie et concept historique, une Renaissance qu’il faut aussi comprendre comme celle du peuple noir. (voir lien). Par ailleurs, la tête du géant africain n’est pas sans évoquer le sommet de la statue de la liberté (espace panoramique dominant la ville et l’océan).

tête statue

Gorée-Dakar-New York, la trajectoire du thème esclavage-affranchissement-liberté semble suivre celle que trace la statue du bras de la femme à celui de l’enfant. A l’heure de la dispartition annoncée des bases militaires françaises de Dakar, le signe d’un doigt pointé vers le géant d’outre Atlantique n’est sans doutes pas dénué de sens stratégique etdiplomatique.

Bilan : pourquoi ici et pas ailleurs? Un schéma synthétique en guise de réponse.

La « Renaissance africaine »  à l’intersection  de 4 paramètres géographiques

schema localisation ren afr

 

 

B) Un monument, des paysages : regards superposés.

La combinaison du gigantisme de la statue et de la platitude de la presqu’île du Cap Vert fait de la « Renaissance africaine » un élément incontournable du paysage dakarois. Elle s’expose à la vue de tous et offre par ailleurs quelques superpositions significatives.

1)  La « Renaissance », version officielle

a) Un aéroport surmonté d’une figurine

ren afr aéroport

La statue perçue au loin  s’impose aux visiteurs dès l’arrivée sur Dakar. La ville entend avoir son empreinte identitaire et symbolique aux yeux du monde.

b) Un président à l’affiche.

RA afficheCette affiche couvre les rues de Dakar en cette époque d’inauguration. L’enjeu du monument est éminament politique ; dans l’esprit et les propos des habitants, la « Renaissance » est indissociable du nom du président en exercice.

2)  « La Renaissance », version polémique

a) L’enjeu social

raf et décharge sauvage

Des lieux précaires et insalubres (ci-dessus une décharge sauvage à ciel ouvert) côtoient la grande statue. Ce type de situation a alimenté la polémique autour des priorités des dépenses publiques.

b) L’enjeu culturel

cimetière de ouakam

Si une statue dans le paysage a sa version officielle, celle perçue de face, elle n’échappe pas pour autant à la fatalité du revers. Ici l’arrière de la femme dénudée s’expose en contre plongée au cimetière musulman du quartier dakarois de Ouakam. Les communautés religieuses n’ont pas manqué de faire connaître leur profonde indignation en condamnant le caractère jugé indécent et païen du monument.Le pouvoir politique doit compter avec un pouvoir religieux particulièrement puissant et influent qui sait aussi imposer son empreinte et s’ériger dans le paysage (voir ci-dessous la « mosquée de la divinité » récemment construite).

ren afr et mosquée divinité

On a ainsi trouvé la « Renaissance africaine » à l’intersection de paramètres géographiques mais aussi à la croisée de tensions sociales et culturelles, au coeur de rivalités de pouvoirs, en surplomb d’une cité qui veut affirmer sa modernité mais ne peut tourner le dos à ses traditions.

Le nombre d’enfants, une question à l’affiche au Sénégal

En  juillet 2011, le Planning Familial du Sénégal a lancé une campagne d’affichage autour d’un slogan évocateur.http://v3.cache7.c.bigcache.googleapis.com/static.panoramio.com/photos/original/61623778.jpg?redirect_counter=2

Quelques précisions s’imposent avant l’analyse de l’image.

On trouvera une enquête démographique récente (octobre 2011) sur le site de lagence statistique du Sénégal. Les pages consacrées à la fécondité donnent les informations suivantes :

– l’Indice de Fécondité  est estimé à 5,0 enfants par femme pour l’ensemble du Sénégal ; 

– la fécondité des femmes sénégalaises a connu une baisse très modérée : elle est passée de 6.6 enfants en 1986, à 6 enfants en 1992 et à 5 enfants en 2010-2011.

– elle est beaucoup plus élevé en milieu rural (6,0 enfants par femme) qu’en milieu urbain (3,9).

 

Ces données éclairent les enjeux d’une telle campagne publicitaire.

A l’instar des PMA  sahéliens, le Sénégal demeure dans une phase initiale de transition démographique. La fécondité ne baisse que légèrement et la maîtrise démographique tendant à ralentir, la croissance de la population est loin d’être assurée. Il faut donc inciter à réduire la natalité, objectif à atteindre par un espacement des naissances.

Or celui-ci se heurte à une faible utilisation des méthodes contraceptives (1 femme sur 10 au Sénégal, voir lien) et à des traditions culturelles natalistes très tenaces.

A cet égard, l’opposition ville-campagne est particulièrement significative (un écart de 2pts dans l’indice de fécondité). Elle éclaire le contexte du message publicitaire : placardé vers la fin du mois de juin (tout comme l’année précédente), il adresse dans Dakar un message aux nombreux migrants qui s’apprêtent à retourner au village à l’occasion de la saison des pluies. C’est donc une relation ville-campagne et pas seulement une opposition- qu’il faut ici discerner sur cette question démographique.Les mouvements migratoires saisonniers de la (grande) ville au village sont ici envisagés comme un vecteur de diffusion de changement des mentalités et pratiques natalistes.

 

 

 

 

Analyse de l’image.

 

a) Du logo à la photo : le triangle deux parents-un enfant. Attention de ne pas confondre avec le modèle familial de l’enfant unique (Chine). Il faut davantage
porter l’attention sur le lien que l’enfant crée entre ses deux parents comme le suggère cette cellule familiale en forme de triangle.  Le 1er d’une fratrie apparaît ici comme une étape de la vie familiale qui mérite une escale.

 

b) Le costume traditionnel.  Le boubou est revêtu par les deux parents : on veut éviter la méfiance à l’encontre de la modernité. L’espacement des naissances ne doit
pas être perçu comme une menace venue de la ville avec son cortège de changements de comportements. On s’assure d’une connivence culturelle pour mieux faire passer le message en milieu rural en particulier.

 

c)  La femme est un élément du triangle mais elle est aussi au centre de l’affiche comme elle est au coeur des préoccupations du Planning familial.
D’après la ministre de la santé, 800.000 femmes sénégalaises (sur une population totale de 12 millions d’habitants)  veulent différer ou éviter une grossesse mais n’utilisent pas de moyens de contraception efficaces.

Par ailleurs, le visage souriant de la maman n’est pas sans laisser une impression d’âge : celle-ci fait davantage figure de jeune adulte que de jeune fille. Ce choix n’a sans
doutes rien d’innocent pour un Planning familial qui entend lutter contre les mariages précoces (et non consentis) et la maternité adolescente, phénomènes encore bien présents dans les milieux ruraux. L’enjeu est culturel, il est aussi démographique : c’est en retardant la première naissance que l’on contribuera à ralentir la natalité.

 

d) L’homme est relégué sur la marge mais de par sa taille conserve un ascendant que l’on montre bienveillant et protecteur. Il s’agit encore une fois de ne pas
se heurter aux codes culturels qui prévalent dans la société sénégalaise.

 

e) Le slogan : on note bien sûr la dualité espacer/rapprocher qui donne au message sa force publicitaire. Remarquons qu’il ne s’agit pas de réduire le nombre
d’enfants même si c’est l’effet indirect escompté. Le mot espacer ne heurte pas directement l’attachement à une famille (très) nombreuse.

Enfin, le terme de bonheur s’affirme comme le point d’orgue du message, la finalité revendiquée. Il fait écho à une véritable vogue publicitaire (voir liens : a, b) et souligne l’importance nouvelle de l’individu que véhiculent les affiches, leurs images et leurs mots. Bonheur de l’enfant, unique non en nombre mais en tant que personne ; bonheur de la femme  actrice et décideuse de sa maternité.

Certains débattront de savoir si ce bonheur là est une valeur importée ou universelle.

Si l’affiche observée traduit une incitation au ralentissement démographique, d’autres à caractère commercial reflètent davantage un changement de mentalité et de modèle familial largement diffusé au sein des classes moyennes et aisées. (voir par ailleurs « Leuk », un emblème de classe moyenne )

Qu’il s’agisse de consommer de la margarine ou de souscrire à une assurance habitation, on est face à des mises en scène similaires  :

– deux parents-deux enfants, telle est la cellule familiale

– si la différence d’âge entre les deux enfants n’est pas très marquée, on constatera qu’il n’est pas question d’enfants en bas âge. Rien ne laisse augurer d’un élargissement de la fratrie.

– que le mot soit ou non écrit, le bonheur semble bien être la récurrence du message publicitaire. Vivre à 4, c’est vivre heureux.

– Allez chercher l’africanité du décor : on est dans un petit jardin privatif d’un rez de chaussée d’immeuble moderne ou dans un cadre champêtre qui évoque davantage des contrées européennes qu’un paysage de savane. Quant à la tenue vestimentaire, cette fois-ci, nulle trace d’habits traditionnels.

Tout ceci s’incrit dans un concept de modernité qui s’accompagne d’un modèle familial.

Certains objecteront que ces affiches ne s’adressent qu’à une catégorie minoritaire de la société.

Il n’empêche, il suffit de discuter avec de jeunes adultes y compris de milieu modeste pour comprendre que l’idée fait son chemin.

« Nous n’aurons pas de 3ème  » témoignait dernièrement un chauffeur de taxi d’une trentaine d’années, père de deux jeunes enfants. Comptant lui-même une dizaine de frères et soeurs, il disait « ne pas vouloir faire comme son père« .

La ville s’impose ici comme lieu et vecteur de changements de mentalités, un moteur essentiel de la transition démographique. (cf R Pourtier, « Le préservatif ou la Kalachnikov », conférence au FIG de Saint Dié en octobre 2011).

« Leuk », un emblème de classe moyenne

En novembre 2011,  la CBAO (une banque sénégalaise à capitaux marocains) a déployé dans Dakar une campagne publicitaire pour un crédit à la consommation.

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« Leuk » (lièvre en wolof), c’est avant tout une référence culturelle nationale. Les générations sénégalaises ont en effet appris à lire à travers les récits du lièvre malin écrits en partie par LS Senghor, père de l’indépendance. Mais à travers l’affiche publicitaire, ce symbole identitaire incarne également les caractéristiques d’une classe moyenne émergente.

On se situe en effet dans une gamme sociale intermédiaire entre ceux -ultra majoritaires- pour qui une voiture (neuve de surcroît) reste un rêve inaccessible et les plus fortunés qui n’ont guère besoin d’emprunter, surtout sans apport, pour acquérir un tel bien.

Par ailleurs, l’existence même d’une campagne publicitaire suppose une réalité quantitative : on cherche à atteindre un large public qui ne saurait se limiter à la upper class. Telle est la classe moyenne dans Dakar, de plus en plus présente à défaut d’être majoritaire, loin des réalités de la pauvreté du Sénégal (IDH à 0,5) , loin aussi de l’ imagerie dominante d’une Afrique toujours misérable.

 « Leuk » décline résolument un concept de modernité : à l’automobile achetée à crédit, on associe une famille à deux enfants que l’on met au premier plan. Voilà un net décalage avec des chiffres de fécondité à 5 enfants par femme pour le Sénégal et à 4 enfants par femme en milieu urbain. Mais le modèle est bien là pour le public concerné, récurrent dans les affiches publicitaires : une famille moderne est composée de deux parents-deux enfants.On relèvera la différence de taille et d’âge bien marquée entre les deux enfants, témoin d’ un espacement et donc une probable planification des naissances. (voir par ailleurs  « Espacerles naissances rapproche du bonheur »)

Observons également la tenue vestimentaire : décontractée pour les deux enfants, chic pour les deux parents. Le père,  affublée d’une chemise-cravatte-boutons de manchettes, fait figure d’homme d’affaires en même temps que de mari attentionné et bon père de famille.

« Leuk » ne saurait se contenter d’une belle automobile. On le retrouve avec sa famille (ce « luky Leuk » n’est jamais solitaire) devant un réfrigérateur et un lave linge.

Le lave-linge est en lui-même une révolution de mentalités et un emblème de modernité. Dans le contexte local, laver les vêtements est habituellement une tâche qui incombe au personnel domestique(le terme de « bonne » est largement répandu). Utiliser un lave-linge même dans les milieux les plus aisés était impensable il y a quelques années.

Le réfrigérateur est lui un équipement banal mais celui que l’on affiche, un king size à l’américaine, l’est beaucoup moins.

Famille moderne, équipement moderne, tel est l’étendard de Leuk, monsieur middle class.

Observons toutefois que la tenue traditionnelle (le boubou) s’est substituée aux habits de la précédente image. Il faut aussi faire écho à l’identité culturelle sénégalaise et souligner une compatibilité entre tradition et modernité.

Suivons maintenant les lièvres jusqu’au salon de leur tanière.

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Les voici,  dans l’ambiance chaleureuse de Noël, confortablement assis sur un large canapé, nullement étonnés de côtoyer un conifère enneigé en pleine Afrique tropicale. Comme il se doit, les cadeaux sont au pied du sapin décoré.

Noël…dans un pays à écrasante majorité musulmane (90%), tel un standard festif mondialisé. Il est bien ici question de faire « comme partout dans le monde », quelle que soit l’identité culturelle.

Rappelons par ailleurs que nous sommes au début du mois de novembre : on sort tout juste de la grande fête musulmane de la Tabaski (l’Aïd) qui a engagé dans les familles des dépenses souvent considérables. Pas de répit dans cette course effrénée  -de lièvres diront certains- à la consommation.

On n’en oubliera pas le corollaire que rappelle chacune des affiches : l’endettement, tel un prix à payer pour rentrer dans la modernité.

Dans un contexte macro-économique de crise majeure, on ne saurait occulter sous le masque du lièvre un risque de nouvelle misère sociale, le surendettement.

Un pouvoir d’achat croissant lié au recours au crédit, une course à la consommation dans une quête de modernité,une forte perméabilité à la mondialisation associée au maintien d’une identité culturelle, une fragilité due à l’endettement, telles sont les caractéristiques d’une classe moyenne émergente au sein d’une capitale africaine perçue à travers une campagne publicitaire.

Au delà de cette analyse, on observera que Leuk, aussi malin soit-il, a pris le risque de vanter un monde d’opulence sans visage humain.

 

Les affiches publicitaires à l’étude

Une banque de données de photos prises à Dakar entre 2010 et 2012  est
consultable en ligne sur Panoramio.

On recommande d’utiliser les étiquettes à droite de l’écran pour un parcours thématique ciblée. (ex : « formation, éducation »).
Cette banque de données est bien sûr évolutive, nous espérons l’enrichir au fil des semaines et mois qui viennent.

 

 

Telle une métropole au diapason de la mondialisation, Dakar se couvre d’affiches publicitaires désormais incontournables dans le paysage urbain. Au dire de certains, le phénomène est plutôt
récent et ne s’est affirmé de façon massive que dans la 2ème moitié des années 2000.

 

Dans un pays où le coût de la vie est de plus en plus élevé et où le salaire moyen tourne autour de 150 euros par mois, ces images ne s’adressent pour la plupart qu’à une minorité. Il n’en
demeure pas moins qu’elles reflètent l’émergence d’une classe moyenne au pouvoir d’achat significatif, cible privilégiée des banques, assurances, firmes automobiles et nouvelles
technologies. En ce sens, c’est bien Dakar et non le Sénégal qu’il faut identifier comme théâtre de ce ballet publicitaire (le taux de pauvreté y avoisine les 10% contre plus de 50% voire bien
davantage dans le reste du pays).

 

 

Par ailleurs, il serait restrictif de limiter la publicité aux consommateurs potentiels. Celle-ci offre du rêve à la multitude et  participe ainsi de manière importante à la
diffusion de standards de consommation mondialisés.

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Publicité Canal + pour la série Desperate Housewives (mars 2010) (mais où est donc le désespoir?)


Ce rêve de modernité n’empêche pourtant pas la prise en compte de réalités locales pour un public toujours sensible à son identité culturelle quelque soit le niveau de vie.

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Loterie de moutons organisée par Moneygram (transfert d’argent) à l’occasion de la Tabaski (fête de l’Aïd), octobre 2011

 

Mondiales et locales, les affiches publicitaires constituent un témoin important de leur temps

 

–  sur l’évolution de la société et des mentalités (quel modèle familial? quelle place et image de la femme, de l’homme, de l’enfant?)

– sur les représentations territoriales à plusieurs échelles (le pays, la région du monde, le monde)

– sur les enjeux  du développement (démographie, santé, éducation, formation)

 

 

Par là même, elles s’offrent à de nombreux thèmes des programmes de géographie en collège et lycée.

 

On songe prioritairement à la question III du programme de 4ème « la mondialisation et la diversité culturelle ».

et aux différentes entrées du futur programme de Terminale (« Le continent africain face au développement et à la mondialisation » ; « les territoires dans la mondialisation »).

 

On pense aussi aux sujets sur le développement qui traversent les programmes de 5ème et 2nde.

 

On suggère enfin des utilisations possibles pour le nouveau programme d’ECJS en Terminale (ex : « argent et modes de vie »).

Dakar comme espace perçu : un atlas réalisé par des élèves de 1ère ES

Mise en ligne du travail réalisé par les élèves de 1ère ES du lycée J Mermoz en 2011-2012 dans le cadre de l’Accompagnement Personnalisé. Professeurs encadrants : Y Simalla (SES), A Lamotte (H géo).

– Enquête sur le terrain (marché de Ouakam, questionnaire par mots-clé sur la perception des quartiers de Dakar)

– Traitement statistique avec le logiciel Ethnos

– Cartographie des données par thème

– Croquis de synthèse

 

 

Les caractéristiques des quartiers de Dakar selon les habitants de
Ouakam

Cliquez au bas de l’image ci-dessous pour faire défiler l’animation.