
http://www.20minutes.fr/paris/387262-Paris-Greve-evitee-sur-le-RER-A.php
Le Monde, 11/11/11
Gare de Bourg-la-Reine, au sud de Paris, sur la ligne B du RER. Le train est immobilisé depuis plusieurs minutes, sans l’ombre d’une explication. En ce matin estival, les voyageurs sont collés les uns aux autres. Un silence épais, de colère et de lassitude mêlées, règne dans le wagon.
Deux hommes, costumes gris et cravates rayées, qui débarquent d’Orly, devisent à voix basse. » On me propose un super-poste à Paris, ça vaut le coup, niveau salaire « , confie l’un. Un passager l’interrompt soudain : » Ne faites pas ça ! Ce que vous vivez ce matin, ce n’est pas l’exception, c’est tous les jours comme ça ! « Un quatrième voyageur s’immisce dans la conversation, puis un cinquième, avant que tout le wagon ne s’en mêle : » On vous l’assure, quel que soit le salaire, ne venez pas ! «
Même ligne, mais cette fois gare du Nord, à Paris. Le quai est bondé, les haut-parleurs crachotent des annonces confuses : » Mesdames, Messieurs, votre attention s’il vous plaît. Contrairement à l’affichage, bla, bla, bla. « Les usagers ne savent plus où vont les trains, ils scrutent les écrans, s’interrogent mutuellement. Quand le bon RER s’annonce enfin, il est déjà plein. Dans la cohue du chacun pour soi, une femme hurle : » Mais avancez dans le couloir, bon sang ! « Un passage s’ouvre, aussi miraculeux que celui de la mer Rouge. On pousse, on crie, on pousse. Une touriste asiatique traîne pour son malheur une énorme valise. Des passagers l’admonestent en franglish pour qu’elle mette son bagage ailleurs. De quoi conforter la solide réputation de râleurs des Parisiens.
Direction ligne A, destination Vincennes. A l’heure de pointe du soir, les écrans restent désespérément vides. Tombe l’annonce tant redoutée et si souvent entendue : » En raison de divers incidents, le trafic est perturbé sur l’ensemble de la ligne. Un allongement du temps de trajet est à prévoir. « Coups de téléphone frénétiques : » Allô ! C’est moi… c’est la galère. « Pas besoin d’en dire plus : à l’autre bout de la ligne l’interlocuteur a compris. On l’imagine activant déjà un plan B. D’autres pianotent des SMS comme autant d’appels à l’aide.
Un train arrive enfin. Les corps se pressent. Deux personnes descendent tant bien que mal, vingt tentent de monter. Cinq ou six y parviennent, vérifiant la théorie de la compressibilité des chairs. Le train repart. Spectacle saisissant que ce défilé de regards vides.
Dans ce climat d’exaspération quasi quotidienne, les grèves sont d’autant plus mal ressenties. Surtout lorsqu’elles surviennent sans préavis, comme celles des mardi 8 et mercredi 9 novembre, où les conducteurs de la ligne B ont fait jouer un » droit de retrait « , quinze jours après la découverte d’amiante dans des cabines. Pendant que direction et syndicats débattaient de la dangerosité des taux relevés et des mesures à prendre, les usagers sont restés à quai, ulcérés. Un syndicaliste de SUD faisait remarquer que les mouvements sociaux » seraient mieux acceptés par les usagers s’ils voyageaient dans des conditions correctes le reste du temps « . Sans illusions sur ses chances d’être entendu.
Combien sont-ils, ces » prisonniers longues peines » du RER qui vivent au quotidien sa promiscuité ? Les estimations de la RATP et de la SNCF, cogestionnaires du réseau francilien, donnent le tournis : un million de voyageurs par jour sur la ligne A, troisième ligne la plus fréquentée au monde ; 800 000 sur la B ; 500 000 sur la C ; 600 000 sur la D et 300 000 sur la E.
Les chiffres continuent de croître année après année. Guillaume Pépy, président de la SNCF, livrait au Monde un constat sans fard sur la ligne D en début d’année : » Il y a environ 5 % d’augmentation chaque année, soit 25 000 personnes. Pour ne pas détériorer la qualité de service, il faudrait 25 trains supplémentaires. Combien en met-on ? Zéro, parce que la ligne est déjà saturée. « Jacques Eliez, secrétaire général de la CGT-RATP, expliquait, lui, à l’AFP qu’il faudrait 114 rames sur le RER B pour assurer un service décent. Il n’en circule que 90 en temps normal.
La Régie fait valoir des taux de régularité (moins de cinq minutes de retard pour un RER), qui oscille entre 80 % et 90 %, selon les lignes, en 2010. Des chiffres en amélioration quand la vox populi hurle que la situation ne cesse d’empirer. Contradiction ? Pas tout à fait. La RATP établit ses calculs sur des moyennes journalières qui ne correspondent pas au ressenti des heures de pointe. Quand les rames combles se suivent à flux tendu, avec un intervalle minimal de sécurité, à la moindre anicroche – problème de matériel ou incidents dus aux voyageurs -, c’est l’effet boule de neige. Les secondes deviennent des minutes de retard pour les passagers harassés. A l’arrivée, ils trouvent des chefs de service bougons, au retour des enfants qui se languissent à la garderie. Au total, un surcroît de fatigue physique et nerveuse. La dégradation du service est d’autant plus mal vécue que le prix des abonnements augmente bien davantage que l’inflation.
Lire la suite sur Le Monde.fr