
http://www.culture.gouv.fr/mpe/recherche/pdf/R_470.pdf
Un petit jardin, quelques fleurs, un garage…Pendant longtemps, le pavillon a symbolisé un idéal d’ascension sociale. Aujourd’hui, l’arrivée de nouveaux habitants venus de milieux populaires ne va pas sans attiser chez les anciens la peur du déclassement et certaines crispations.
Un coin d’herbe, un garage, une chambre pour chaque enfant, bref, un peu d’espace : le pavillon a incarné un idéal de vie pour de nombreux français « du milieu ». À ceux qui parvenaient à s’extirper des classes populaires, il offrait le confort inconnu de l’habitat individuel, un véritable « chez-soi », au calme, permettant de « vivre comme tout le monde ». Pour d’autres, un peu mieux lotis, il se prêtait à la mise en œuvre d’un style de vie fondé sur la réalisation de soi, l’investissement associatif et politique du cadre de vie, l’autonomie accordée aux enfants, la recherche de relations plus « authentiques » que celles de la grande ville anonyme (1). Pourtant la banlieue pavillonnaire a mauvaise presse, souvent associée à un individualisme négatif, au repli sur soi et donc à la fermeture aux autres. Une image qui s’est renforcée avec la mise en évidence récente d’une fragilisation des classes moyennes (2). Hantées par la peur du déclassement, les classes moyennes seraient tentées de « faire sécession » en fuyant les quartiers d’habitat social et en préservant, au sein de l’habitat pavillonnaire, un entre-soi protecteur.
Des travaux statistiques ont mis en doute ce phénomène de spécialisation de l’espace (encadré p. 18). Mais on sait finalement assez peu de choses sur la manière dont, au quotidien, les rapports sociaux se nouent au sein de ces zones pavillonnaires.
Petits-moyens et tous pareils
C’est tout l’intérêt d’une enquête récente (3), menée par quatre sociologues, que d’être allée observer de près, à Gonesse dans la banlieue nord de Paris, l’une de ces zones : le quartier des Peupliers. Ni cité HLM, ni quartier chic, les Peupliers forment un entre-deux social, un quartier de promotion rassemblant une population diverse mais composée pour l’essentiel de « petits-moyens ». Les auteurs, reprenant le terme de l’une des personnes interrogées, désigne par là « des ménages situés entre le haut des classes populaires et le bas des classes moyennes ». Comptable, ouvrier qualifié, laborantine, employée de banque : ce sont des petits-moyens qui sont les « pionniers » des Peupliers en venant s’installer dans les premières maisons construites au cours des années 1960. Des pavillons « en bande », indépendants mais collés les uns aux autres, sur trois étages, certes pas luxueux, mais légèrement « mieux » que les grands ensembles. Les entretiens avec ces pionniers font ressortir le fort sentiment d’égalité qui règne entre les habitants, et que matérialisent à leur manière ces pavillons construits à l’identique.
Outre leur position de petits-moyens, ces pionniers partagent une même trajectoire ascendante (leurs parents sont d’origine populaire). Faiblement diplômés, ils bénéficient de promotions internes qui les amèneront vers des statuts de cadres ou d’ingénieurs. Arrivant jeunes, ils deviennent également parents dans des temporalités proches. Bref, c’est le règne du « tous pareils ». Une vie de quartier intense s’organise : échange de services et de coups de main, en particulier autour des enfants, fêtes de fin d’année entre voisins, engagement associatif… Preuve de la force de cette « culture domestique locale », certains enfants des Peupliers se marieront entre eux et continueront à habiter le quartier.
Percée urbaine aux milieux des champs, l’îlot pavillonnaire va petit à petit se retrouver moins isolé. Au cours des années 1970-1980 se construisent en effet tout autour de nouveaux lotissements. Cette fois-ci, plus de maisons en bande, mais de « vrais » pavillons individuels (quelquefois jumelés), avec un grand jardin (entre 300 et 600 m2 contre 130 à 180 m2 pour les Peupliers). Le recrutement social du quartier s’élargit vers les classes moyennes (instituteurs, policiers, techniciens de climatisation). On commence à trouver quelques familles issues des cités HLM voisines, originaires du Maghreb, d’Afrique noire, d’Asie ou des Dom-Tom. Quelques cadres viennent également s’installer. Certains des habitants des pavillons en bande en profitent pour déménager de quelques centaines de mètres et s’offrir un peu mieux. Car ces nouvelles constructions contribuent objectivement à déclasser les maisons des pionniers (que, significativement, on appelle désormais « les vieux Peupliers »), plus petites et moins confortables. D’autant qu’en 1991 se construit le long d’un golf un nouvel ensemble de pavillons cette fois-ci franchement cossus, que certains adolescents surnomment « Beverly Hills », et perçu par les habitants comme la zone des « friqués » et des « bourges ».
« Ici, c’est devenu un quartier turc ! »
L’univers que les pionniers avaient façonné se défait ainsi peu à peu. Outre le départ de certains d’entre eux, c’est le côté « rural » du quartier qui disparaît avec les nouvelles constructions, phénomène accentué par le bruit sans cesse plus important que font les avions décollant ou atterrissant à l’aéroport voisin de Roissy.
Mais pour les pionniers, ce qui a tout changé, c’est l’arrivée des « Turcs ». Ils désignent par là les familles immigrées, pas nécessairement turques (elles sont aussi algériennes, marocaines, pakistanaises, africaines), qui s’installent progressivement dans les pavillons en bande. Pour ses familles souvent très nombreuses, ces pavillons constituent en effet une des rares solutions abordables pour loger. Mais pour les « anciens » qui y habitent toujours, cette installation est vécue comme une forme de « rabaissement social ». Trop âgés pour s’endetter, ou bien divorcés, ou encore touchant des retraites trop faibles, ils n’ont pu partir alors que nombre de leurs voisins déménageaient – en particulier à cause de l’arrivée des immigrés. Dès lors ils ont été « les spectateurs impuissants des transformations de leur environnement ». « Ici, c’est devenu un quartier turc », dit d’ailleurs l’un d’entre eux. Beaucoup se posent d’ailleurs des questions sur l’argent de ces familles qui ont très rapidement acquis leur pavillon : « Comment peuvent-ils acheter nos maisons ? » Selon les sociologues, ils traduisent par là leur hantise de la rechute sociale : ils rendent ces familles responsables « du déclassement du quartier, de sa mauvaise réputation et des tensions quotidiennes ».
La cohabitation au quotidien est effectivement tendue, tant les habitudes de vie sont différentes. « Ça fait cité maintenant », se plaint Mme Sanchez à propos des antennes paraboliques qui ont fleuri. Les jardins, qui pour les pionniers avaient principalement une fonction d’agrément, sont dédiés par les familles turques aux jeux des enfants ou au stockage du bois. Parfois, les pelouses ont été recouvertes de béton. Plus généralement, ce sont les règles de copropriété qui ne sont plus appliquées : barrières et volets étaient peints de la même couleur, ils ne le sont plus, et l’entretien des maisons laisse à désirer.
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