La ville et ses périphéries. Un conflit inévitable ? Dominique Oudot, l’Harmattan, 2011. 166 pages, 17€.

C’est un tout petit livre (166 pages, tables incluses) que publient les éditions L’Harmattan : le reader digest de la thèse de Dominique Oudot sur l’intercommunalité. Professeur d’histoire-géographie au Lycée Camille Claudel de Vauréal (Val d’Oise), ses travaux de recherche portent sur l’intercommunalité et la gouvernance territoriale.

Depuis les années 1990, une série de réformes législatives ont initié l’intercommunalité (loi Chevènement, loi Voynet, loi SRU). L’idée de départ était de mettre en cohérence la ville, de réduire les disparités intercommunales, tout en réalisant des économies d’échelle. Dominique Oudot se demande si l’intercommunalité a permis de rapprocher la ville et ses périphéries. Le fait que l’intercommunalité soit un phénomène récent achève de compliquer la mesure de son efficacité. Trois villes intermédiaires ont été choisies par l’auteur pour mener sa recherche : Le Mans, Angers et Tours. L’ouvrage s’organise selon un plan assez classique. Un état des lieux présente les caractéristiques des intercommunalités urbaines des trois villes, cartes à l’appui. Puis, Dominique Oudot réfléchit au découpage du territoire des intercommunalités et met en avant le rôle crucial des élus. Il apparaît que les lois sur l’intercommunalité laisse une large marge de manœuvre aux élus. Des territoires à géométrie variable sont apparus par leur biais. Il est toutefois regrettable que, dans le cas des trois villes intermédiaires retenues, aucune n’ait fait le choix d’une intercommunalité couvrant l’ensemble de l’aire urbaine. Difficile dans ces conditions de « penser la ville comme un tout » ! Autant dire que la lutte contre l’étalement urbain, dans ce contexte, est vaine. Les communautés de communes, héritées des SIVOM, semblent avoir été mises en place dans une stratégie défensive vis-à-vis de la ville-centre. Le rôle et l’influence du conseiller général ont souvent été centraux dans leur constitution. Si, à la base, l’intercommunalité vise à mettre en œuvre des initiatives autour d’un territoire de projet, le plus souvent, c’est le réflexe communal qui l’emporte. De plus, les habitants sont souvent les grands oubliés de l’intercommunalité alors que ce sont eux qui pratiquent l’intercommunalité « avec leurs pieds » : déplacements liés au travail, aux loisirs, à la consommation. Le territoire qu’ils parcourent donnent une plus juste mesure de ce que devrait être le territoire de l’intercommunalité. Si la réforme de 2010, qui doit permettre d’élire les délégués communautaires au suffrage universel en 2014, va rendre plus concrète l’intercommunalité, cela ne va pas rendre plus cohérent le territoire de l’intercommunalité.

Pour que l’intercommunalité ne soit pas un niveau de plus dans le « mille-feuille territorial », il faut que son périmètre d’action coïncide avec le territoire fonctionnel et qu’elle soit basée sur une identité territoriale forte. Or, souvent, la géopolitique locale entre en ligne de compte, quand il ne s’agit pas de solidarités familiales (liens de famille entre élus) ! Quand on voit que la mise en place des SCOT (Schéma de Cohérence Territoriale) a généré un report, au-delà de l’intercommunalité, de l’étalement urbain, on se dit que tant que l’échelle de réflexion ne sera pas celle de la ville, il y a du travail pour les chercheurs. Ce sont eux les mieux placés pour définir l’intercommunalité. Encore, faut-il leur demander leur avis !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

Mots-clefs :, , , , , , , , , , ,


La tentation du bitume. Où s’arrêtera l’étalement urbain ? Eric Hamelin, Olivier Razemon. Rue de l’échiquier, 2012. 221 pages. 14€

Les éditions Rue de l’échiquier font leur entrée dans la Cliothèque de géographie avec cet ouvrage de géographie urbaine. Issue de la collection Les petits ruisseaux (« des livres pour avoir des idées claires sur des sujets d’actualité dans le domaine de l’environnement et du développement durable »), ce volume vise à faire le point sur la question de l’étalement urbain. Un sociologue urbaniste, Eric Hamelin et un journaliste free-lance, Olivier Razemon s’attaquent à cette épineuse question.

Préfacé par Roland Castro, architecte militant, père de l’Utopie concrète, l’ouvrage débute sur un exercice de géographie fiction : la France en 2037. « Les quelques premiers 250 km du trajet forment un paysage assez monotone. Sidonie observe les hangars de métal voués au petit et au gros commerce, les pavillons multicolores, les « parcs naturels citadins » et les plateformes artisanales. Rares sont les champs, les vaches et les vrais morceaux de nature. L’agriculture a été reléguée loin de là, dans des exploitations hors-sol où les champs sont empilés les uns sur les autres, ou alors dans les pays pauvres, où les grandes puissances ont acheté des millions d’hectares de terres cultivables. » Effrayant ! puisque cet étalement urbain s’accompagne d’un phénomène de ségrégation spatiale, matérialisé par un code couleur de drapeaux. Des exercices semblables à celui-ci figurent dans le livre. Ainsi, en est-il d’un exercice de comparaison d’annonces immobilières de biens situés dans le périurbain ou en centre-ville ! Le tout, pour faire prendre conscience qu’il vaut mieux avoir un espace un plus petit en ville mais avec tout sur place qu’un peu plus d’espace mais loin de la ville. Les auteurs usent de tous les moyens pour nous faire prendre conscience qu’habiter dans le périurbain est un mauvais choix : « (…) songez d’urgence à vous exercer au maniement d’une tondeuse à gazon. Aurez-vous envie de renouveler cette pratique deux ou trois heures chaque semaine, de mars à octobre, voire en plein froid hivernal ? Si cela ne vous fait pas peur, pensez à vos enfants, qui, bientôt, deviendront adolescents. » Si vous n’êtes pas convaincus, relisez donc, comme vous l’invite la courte bibliographie, le tome 4 des Bidochon dans lequel ils deviennent « Propriétaire ! » d’un pavillon situé sur une ancienne décharge !

Si l’objectif affiché de l’ouvrage est de démonter les idées reçues sur l’étalement urbain, il s’avère à sa lecture que le parti-pris des auteurs est certain. Comme tous les volumes de la collection, le plan s’organise de la manière qui suit : les faits, les causes, les enjeux, les perspectives. C’est un plan qui se veut objectif, ce qui n’empêche pas les auteurs d’utiliser un ton très engagé. Ils usent pour cela un vocabulaire coloré, mettant en scène des situations caricaturales (et véhiculent en cela les idées reçues qu’ils voulaient démonter !) de la vie dans les lotissements périurbains. Les entrées de ville sont fustigées ainsi que la croissance des zones périphériques (« boomburbs » vulgarisées dans la presse par Laurent Chalard). Il en ressort une vision pessimiste de l’étalement urbain et le lecteur en vient à se demander si la France de 2037, décrite dans l’exercice de science fiction, n’est pas déjà réalité en 2012. Si la première partie consacrée aux faits est la plus polémique, il faut reconnaitre aux auteurs de bonnes analyses dans les parties suivantes. Ainsi, en est-il de la réflexion sur les noms de rues donnés dans les lotissements (fortement marqués par les références bucoliques et champêtres), de la mise en perspective de la place des infrastructures comme du COS (coefficient d’occupation des sols) dans la consommation de l’espace. Le ton est engagé et un discours anti croissance fleure de temps en temps au fil du texte. Des responsables de l’étalement urbain sont identifiés : le « mille-feuille administratif » et plus particulièrement le maire, qui détient le formidable pouvoir d’accorder des permis de construire. Le mode de vie périurbain est montré du doigt tout au long de l’ouvrage, chiffres à l’appui. Ainsi, les auteurs rappellent qu’un périurbain produit deux à trois fois plus de Co2 qu’un habitant du centre-ville. Si cela est vrai, il est toutefois nécessaire de changer d’échelle. En effet, l’habitant du centre-ville n’est peut être pas un mauvais citoyen la semaine mais il produit sa dose de Co2 le week-end. Ayant soif de nature, d’espace ou de dépaysement, il bouge davantage que le périurbain, qui reste plus chez lui le week-end, car il y est mieux. Globalement, l’Homme, tout au long de l’ouvrage, est vu comme un prédateur et cela achève de lasser au fil des pages. Dans le cadre d’une projection future, les auteurs évoquent la dégradation du périurbain et comparent leur avenir au sort des grands ensembles construits au temps des « Trente Glorieuses ». Si vous avez encore envie d’acheter un pavillon en périphérie après tout cela, votre cas est désespéré !

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux solutions à mettre en œuvre. Après avoir tant décrié le périurbain, la lectrice est heureuse de lire : « Et si dénoncer les zones pavillonnaires c’était, finalement une lubie de citadin teintée de mépris social ? » Une batterie de solutions est proposée. Certaines sont intéressantes mais sont encore loin de la réalité. Le VSD (versement pour sous-densité) est construit sur le même principe que la loi SRU (Solidarité et Renouvellement Urbain). Les communes qui auraient un COS trop faible se verrait imposer une amende. D’autres solutions sont exposées et tiennent en quelques verbes d’action : empiler (ce que fait Roland Castro à Gennevilliers en proposant des appartements avec jardins), recycler (les friches industrielles), partager (des équipements sur le modèle original de la Cité radieuse de Le Corbusier), densifier (phénomène Bimby « Build in my backyard »), empêcher et réduire (l’accès des lieux aux automobiles), réorganiser – fusionner les communes (une commune par aire urbaine, et tant pis si cela ne plaît pas aux élus locaux ! L’Eglise catholique a bien fait cela pour pallier la baisse d’affluence). Les auteurs vont même jusqu’à remettre en cause la propriété en proposant la mise en place de baux emphytéotiques ! Ces mesures révolutionnaires ne pourront, d’après les auteurs, devenir réalité que dans un contexte de « crises graves mais salutaires » ou pour le dire autrement : « Rien de mieux qu’une bonne guerre ! » pour lutter contre l’étalement urbain !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , ,


Les mobilités spatiales dans les villes intermédiaires. Territoires, pratiques, régulations. Actes du colloque de Clermont-Ferrand, 25 et 26 novembre 2010. M. Giroud, H. Mainet et J-C. Edouard. (dir.) Presses universitaires Blaise Pascal, 2011. 494 pages. 25€.

Félicitations aux Presses Universitaires Blaise Pascal ! A peine un an après la tenue du colloque : Les mobilités spatiales dans les villes intermédiaires (novembre 2010), voilà que paraissent les actes ! Ce court délai est fort appréciable et suffisamment rare pour être signalé.

Organisé par le CERAMAC (EA 997 Centre d’études et de Recherches Appliquées au Massif Central, à la Moyenne Montagne et aux Espaces Fragiles), ce colloque avait une touche auvergnate au sens large par les contributions qu’il a rassemblés. Toutefois, le Massif Central n’est pas le seul territoire où la thématique de l’intermédiarité interpelle : Ile de France, Bretagne, Pays de la Loire, Nord, Est sans compter des « territoires plus exotiques » (Algérie, Togo, Pologne, Colombie britannique, Québec, La Réunion).

Centré sur les villes intermédiaires : « Ces villes qui sont en situation intermédiaire dans l’organisation spatiale métropolitaine ou dans la hiérarchie urbaine. », ce colloque proposait une  approche par les mobilités. Ces dernières permettent de rendre compte de l’organisation et des dynamiques spatiales des villes intermédiaires. Les moyens mis en œuvre pour étudier les mobilités des habitants des villes intermédiaires ou de communes périurbaines sont multiples : entretiens semi-directifs, relevés GPS réalisés par l’université de Tours, méthode des enquêtes interactives de réponses déclarées, exploitation de bases de données, questionnaires, cartes mentales…

L’inégale capacité des individus à être mobiles dans le contexte de ces villes intermédiaires se pose avec une acuité particulière dans le cas des étudiants et des lycéens. Lorsque ces populations combinent une localisation résidentielle périphérique, la situation achève de se compliquer. Armelle Chopin et Matthieu Delage étudient les mobilités de loisirs des étudiants de l’Université de Marne la Vallée : « une université « hors la ville » », caractéristique d’une intermédiarité. « Dans la mesure où la phase entre la fin des études et le départ du domicile parental ne cesse de s’allonger (Galland, 2000 ; De Singly, 2001), la question de la mobilité est à replacer dans le cadre plus large de la sphère familiale (Kaufmann, Widmer, 2005). » Enfants, puis ados du périurbain, ils sont désormais étudiants du périurbain. Vivant sous le toit de leurs parents, la fréquentation de la fac exige qu’ils se déplacent énormément alors que les transports en commun sont mal adaptés aux faibles densités. Posséder le permis de conduire permet d’être plus autonome dans ses études, son travail et ses loisirs. C’est un plus quand on n’a pas d’espace à soi et que l’on est « contraint d’ « habiter les interstices » pour reprendre ici l’expression d’Aurélie Martin (2010), mais aussi de flirter dans les « interstices de l’urbain ». Pour autant, « les natifs du périurbain ne se voient pas comme vivant en périphérie de Paris mais inversement, c’est bien Paris qui apparaît en périphérie de leur espace de vie éclaté. » Ceux qui habitent l’est francilien lointain ont un rapport différent puisqu’ils résident la semaine à proximité de l’université et rentrent le week-end chez leurs parents.

Divers degrés d’intermédiarités émergent. « Ce n’est pas seulement un entre-deux, avec des villes interposées, en simple position d’interface entre ville et campagne, entre Paris et ce qui serait le vaste désert de l’Est francilien. » Trois gradients sont dégagés car comme le dit Laurent Cailly dans son article sur le périurbain tourangeau, « les espaces urbains qui entourent les grandes aires métropolitaines et ceux qui bordent les villes intermédiaires ne se ressemblent pas. » Différents types de centralités se dégagent selon le degré de périurbanisation (voir les schémas de Laurent Cailly et d’Armelle Chopin et Matthieu Delage).

L’analyse des trajectoires résidentielles par le biais des migrations constitue le deuxième groupe d’intervention du colloque. Hadrien Dubucs, qui travaille sur les migrants japonais, montre que les villes intermédiaires constituent une étape résidentielle entre Tokyo et Paris. Emilie Jamet constate que la ville intermédiaire est une étape dans un parcours migratoire pour les jeunes, originaires du Québec. Elle a conduit en parallèle la même étude avec la Colombie britannique. Si les jeunes Québécois d’Abitibi-Témiscamingue quittent la ville intermédiaire pour la grande ville (Montréal, par exemple) afin de poursuivre des études, ils le font dans une logique de diaspora. Sur place, ils appartiennent à des réseaux qui les amènent à côtoyer des jeunes ayant la même origine géographique qu’eux. Par conséquent, une fois les études terminées, ils sont nombreux à revenir dans leur ville intermédiaire de départ. La migration peut donc être une ressource pour le territoire d’origine. Ce phénomène n’est pas constaté pour les jeunes originaires de la Colombie britannique (pas de culture de diaspora à Vancouver). Quelque soit la temporalité retenue (quotidienne ou trajectoires résidentielles), le concept central questionné lors de ces deux jours de colloque est bien celui de l’intermédiarité. Il émerge depuis quelques temps car celui de centre / périphérie est de plus en plus remis en cause en sciences politiques et en géographie politique. L’intermédiaire peut s’approcher à travers l’idée de relais, d’après Hadrien Commenges et Enric Mendizabal Riera. Les mobilités sont à considérer comme un système composé d’un mouvement cyclique, mouvement linéaire, mouvement interne à un espace de vie et mouvement extérieur à un espace de vie (Kaufmann, 1997). Un relais est une commune à la fois polarisée et polarisante. Elle se caractérise par sa polyvalence ou multifonctionnalité contrairement aux pôles spécialisés. Ces communes émettent autant de flux de mobilités qu’elles en reçoivent.

Tous ces phénomènes de mobilité sont complexes et difficiles à appréhender par les acteurs de l’aménagement du territoire. Les collectivités territoriales mandatent des enquêtes pour essayer de rendre plus efficace et surtout plus rentable un service de transport en commun. L’étude menée par les étudiants en Master 2 Gestion sociale de l’environnement et valorisation des ressources territoriales est un parfait exemple de géographie active. La communauté d’agglomération de l’Albigeois (C2A) a confié à l’université de Toulouse une réflexion sur le faible succès des transports en commun dans l’agglomération. Les étudiants ont ainsi pu montrer que les mobilités douces (marche, vélo) avaient une place non négligeable pour les habitants du cœur de l’agglomération. Ville intermédiaire, Albi est vite parcourue, y compris à pieds, pour un habitant de l’agglomération. Les transports en commun exigent de davantage de temps pour parcourir les mêmes distances. Aussi, l’étude a montré que ce sont essentiellement des populations « captives » (scolaires, retraités, RMIstes, chômeurs) qui empruntent les transports. Dès qu’un ménage dispose d’une automobile, il recourt à son usage y compris pour se rendre dans le cœur de l’agglomération, surtout si le domicile de ce ménage est situé en couronne périurbaine. Il faut dire que les parkings ne manquent pas, y compris au cœur de l’agglomération et rendent d’autant plus facile son accès en automobile.  Quand il est plus simple de venir dans un lieu en automobile, plutôt qu’en transports en commun, pourquoi aurait-on recours à un mode de transport contraignant (horaires, faible cadence) ? Les transports à la demande, mis en place dans les espaces ruraux et les villes intermédiaires, ont une place limitée dans les déplacements. Ils sont bien souvent, comme le montre l’étude menée par l’université de Lille (Elodie Castex, Vincent Houillon, Christophe Gibout, Severine Frère), en inadéquation avec les demandes des usagers. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est pourtant une réalité.

Pour Matthieu Giroud, à qui revient la difficile tâche de conclure ce volume, comprendre les mobilités spatiales dans les villes intermédiaires nécessite d’aller au-delà de la segmentation apparue lors de ce colloque. Si les mobilités quotidiennes ont bien été traitées lors de cette réunion comme les trajectoires résidentielles des habitants, il regrette que l’articulation entre les deux soit trop souvent absente. C’est sans doute là que les efforts doivent porter à la fois pour les chercheurs comme pour les collectivités territoriales. Car, faute de mise à disposition des habitants de moyens opérationnels pour se déplacer, c’est encore et toujours l’automobile qui sera privilégiée !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

 

 

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , ,



http://www.culture.gouv.fr/mpe/recherche/pdf/R_470.pdf

Un petit jardin, quelques fleurs, un garage…Pendant longtemps, le pavillon a symbolisé un idéal d’ascension sociale. Aujourd’hui, l’arrivée de nouveaux habitants venus de milieux populaires ne va pas sans attiser chez les anciens la peur du déclassement et certaines crispations.

Un coin d’herbe, un garage, une chambre pour chaque enfant, bref, un peu d’espace : le pavillon a incarné un idéal de vie pour de nombreux français « du milieu ». À ceux qui parvenaient à s’extirper des classes populaires, il offrait le confort inconnu de l’habitat individuel, un véritable « chez-soi », au calme, permettant de « vivre comme tout le monde ». Pour d’autres, un peu mieux lotis, il se prêtait à la mise en œuvre d’un style de vie fondé sur la réalisation de soi, l’investissement associatif et politique du cadre de vie, l’autonomie accordée aux enfants, la recherche de relations plus « authentiques » que celles de la grande ville anonyme (1). Pourtant la banlieue pavillonnaire a mauvaise presse, souvent associée à un individualisme négatif, au repli sur soi et donc à la fermeture aux autres. Une image qui s’est renforcée avec la mise en évidence récente d’une fragilisation des classes moyennes (2). Hantées par la peur du déclassement, les classes moyennes seraient tentées de « faire sécession » en fuyant les quartiers d’habitat social et en préservant, au sein de l’habitat pavillonnaire, un entre-soi protecteur.

Des travaux statistiques ont mis en doute ce phénomène de spécialisation de l’espace (encadré p. 18). Mais on sait finalement assez peu de choses sur la manière dont, au quotidien, les rapports sociaux se nouent au sein de ces zones pavillonnaires.

Petits-moyens et tous pareils

C’est tout l’intérêt d’une enquête récente (3), menée par quatre sociologues, que d’être allée observer de près, à Gonesse dans la banlieue nord de Paris, l’une de ces zones : le quartier des Peupliers. Ni cité HLM, ni quartier chic, les Peupliers forment un entre-deux social, un quartier de promotion rassemblant une population diverse mais composée pour l’essentiel de « petits-moyens ». Les auteurs, reprenant le terme de l’une des personnes interrogées, désigne par là « des ménages situés entre le haut des classes populaires et le bas des classes moyennes ». Comptable, ouvrier qualifié, laborantine, employée de banque : ce sont des petits-moyens qui sont les « pionniers » des Peupliers en venant s’installer dans les premières maisons construites au cours des années 1960. Des pavillons « en bande », indépendants mais collés les uns aux autres, sur trois étages, certes pas luxueux, mais légèrement « mieux » que les grands ensembles. Les entretiens avec ces pionniers font ressortir le fort sentiment d’égalité qui règne entre les habitants, et que matérialisent à leur manière ces pavillons construits à l’identique.

Outre leur position de petits-moyens, ces pionniers partagent une même trajectoire ascendante (leurs parents sont d’origine populaire). Faiblement diplômés, ils bénéficient de promotions internes qui les amèneront vers des statuts de cadres ou d’ingénieurs. Arrivant jeunes, ils deviennent également parents dans des temporalités proches. Bref, c’est le règne du « tous pareils ». Une vie de quartier intense s’organise : échange de services et de coups de main, en particulier autour des enfants, fêtes de fin d’année entre voisins, engagement associatif… Preuve de la force de cette « culture domestique locale », certains enfants des Peupliers se marieront entre eux et continueront à habiter le quartier.

Percée urbaine aux milieux des champs, l’îlot pavillonnaire va petit à petit se retrouver moins isolé. Au cours des années 1970-1980 se construisent en effet tout autour de nouveaux lotissements. Cette fois-ci, plus de maisons en bande, mais de « vrais » pavillons individuels (quelquefois jumelés), avec un grand jardin (entre 300 et 600 m2 contre 130 à 180 m2 pour les Peupliers). Le recrutement social du quartier s’élargit vers les classes moyennes (instituteurs, policiers, techniciens de climatisation). On commence à trouver quelques familles issues des cités HLM voisines, originaires du Maghreb, d’Afrique noire, d’Asie ou des Dom-Tom. Quelques cadres viennent également s’installer. Certains des habitants des pavillons en bande en profitent pour déménager de quelques centaines de mètres et s’offrir un peu mieux. Car ces nouvelles constructions contribuent objectivement à déclasser les maisons des pionniers (que, significativement, on appelle désormais « les vieux Peupliers »), plus petites et moins confortables. D’autant qu’en 1991 se construit le long d’un golf un nouvel ensemble de pavillons cette fois-ci franchement cossus, que certains adolescents surnomment « Beverly Hills », et perçu par les habitants comme la zone des « friqués » et des « bourges ».

« Ici, c’est devenu un quartier turc ! »

L’univers que les pionniers avaient façonné se défait ainsi peu à peu. Outre le départ de certains d’entre eux, c’est le côté « rural » du quartier qui disparaît avec les nouvelles constructions, phénomène accentué par le bruit sans cesse plus important que font les avions décollant ou atterrissant à l’aéroport voisin de Roissy.

Mais pour les pionniers, ce qui a tout changé, c’est l’arrivée des « Turcs ». Ils désignent par là les familles immigrées, pas nécessairement turques (elles sont aussi algériennes, marocaines, pakistanaises, africaines), qui s’installent progressivement dans les pavillons en bande. Pour ses familles souvent très nombreuses, ces pavillons constituent en effet une des rares solutions abordables pour loger. Mais pour les « anciens » qui y habitent toujours, cette installation est vécue comme une forme de « rabaissement social ». Trop âgés pour s’endetter, ou bien divorcés, ou encore touchant des retraites trop faibles, ils n’ont pu partir alors que nombre de leurs voisins déménageaient – en particulier à cause de l’arrivée des immigrés. Dès lors ils ont été « les spectateurs impuissants des transformations de leur environnement ». « Ici, c’est devenu un quartier turc », dit d’ailleurs l’un d’entre eux. Beaucoup se posent d’ailleurs des questions sur l’argent de ces familles qui ont très rapidement acquis leur pavillon : « Comment peuvent-ils acheter nos maisons ? » Selon les sociologues, ils traduisent par là leur hantise de la rechute sociale : ils rendent ces familles responsables « du déclassement du quartier, de sa mauvaise réputation et des tensions quotidiennes ».

La cohabitation au quotidien est effectivement tendue, tant les habitudes de vie sont différentes. « Ça fait cité maintenant », se plaint Mme Sanchez à propos des antennes paraboliques qui ont fleuri. Les jardins, qui pour les pionniers avaient principalement une fonction d’agrément, sont dédiés par les familles turques aux jeux des enfants ou au stockage du bois. Parfois, les pelouses ont été recouvertes de béton. Plus généralement, ce sont les règles de copropriété qui ne sont plus appliquées : barrières et volets étaient peints de la même couleur, ils ne le sont plus, et l’entretien des maisons laisse à désirer.

lire la suite sur SH.fr

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , ,


Etre logé, se loger, habiter. Regards de jeunes chercheurs. Martine Berger et Lionel Rougé (dir.) L’Harmattan, 2011. 320 pages, 33€

Issues de deux journées organisées en 2005 et en 2007 par le laboratoire LADYSS, les contributions ici rassemblées ont toutes pour point commun de présenter le stade de réflexion de jeunes chercheurs doctorants ou post doctorants sur la thématique de l’Habiter. Inscrite aux programmes scolaires (programme de géographie de sixième) depuis 3 ans, ce concept témoigne d’une évolution épistémologique touchant à la fois la géographie, l’histoire, la sociologie et l’ethnologie. Une conception large de l’habitat et de l’habiter est retenue. La distinction villes – campagnes, dans le cadre de cette thématique n’a plus lieu d’être « lorsqu’il s’agit d’analyser les stratégies résidentielles et les pratiques spatiales des ménages. »

L’ensemble des contributions est organisée en deux parties aux titres assez énigmatiques et peu encourageants. La première partie, intitulée : Quand les pratiques et les politiques s’ajustent, vise à mettre sur l’accent sur les politiques publiques en œuvre et sur les acteurs. Dans les faits, c’est passionnant à lire. Cela commence par le métier d’agent immobilier pour ensuite glisser vers celui des bailleurs sociaux afin d’aborder la question de la rénovation urbaine. Puis, la seconde moitié de cette partie est consacrée à l’autre pendant de la question plus connue : celle de la gentrification. Ces articles sont riches d’enseignement car ils dévoilent des aspects méconnus de la question du logement.

Les stratégies territoriales des agents immobiliers sont analysées selon qu’ils travaillent en réseau franchisé (type Century 21) ou en indépendants. La pratique du mandat exclusif ou libre est décryptée selon le type de réseau auquel appartient l’agence. Instructif pour ceux qui ont un bien à vendre ! Le texte de Pascale Dietrich-Ragon, contenant des tableaux au contenu énigmatique (cf. tableaux de régression), pose une question fondamentale : celle de l’attribution du logement social. Elle décrypte les mécanismes traditionnels d’attribution (mérite, logique des statuts, respect de la loi) qui sont bafoués lors des relogements intervenant suite à des problèmes d’insalubrité. Pour faire face à l’urgence de la situation, l’ordre des demandes est modifié et favorise ceux qui étaient en situation de squat, surtout quand ils ont des enfants. L’auteur ne prend pas position et donne la parole aux habitants demandeurs de logements sociaux qui vivent cela comme une injustice. Un autre article (celui de Sophie Bretesché) décortique la réforme opérée au sein des organismes HLM dans le but d’une rationalisation du travail : mise en place des centrales d’appel. Si certains salariés appliquent les consignes de la direction à la lettre (envoi cadencé de lettres de rappel), d’autres le font aussi mais cherchent à ménager des temps pour recevoir en direct les locataires qui ont des problèmes d’impayés. Ils créent du lien, dans un système qui ne le valorise pas (notamment parce que ces actions ne sont pas évaluables et chiffrables). La politique de la ville, y compris Loi Borloo, est analysée dans le cadre mal connu des copropriétés en difficultés de Clichy/Bois et Montfermeil. Le processus de paupérisation est lié à un fort taux d’endettement qui empêchent les propriétaires de payer les charges et les investissements nécessaires dans la copropriété. Les mesures mises en œuvre ont été multiples mais leurs résultats sont bien peu probants. Au final, ces courts chapitres traitant de rénovation du logement social sont plutôt pessimistes. Le ton est finalement assez proche pour les articles qui portent sur les processus de gentrification. A partir d’un exemple moins connu que celui de Montreuil (étudié par Anaïs Collet), Marie Chabrol et Anne Clerval analysent les processus de gentrification à proximité du métro Château Rouge (à proximité de Barbès) ou de l’impasse Cour de Bretagne (X° arrondissement). Si le patrimoine immobilier a été considérablement valorisé depuis les années 2000, l’emploi du terme mixité sociale reste vain. Les nouvelles catégories socioprofessionnelles (issues des classes moyennes à tendance créatrice) ne se sont pas appropriées le quartier investi. Elles ne fréquentent pas les commerces ethniques du quartier et entretiennent un « entre soi » exclusif qui se traduit spatialement par la mise en place de portillons fermés à l’entrée de l’impasse. Politiques publiques, stratégies privées ont bien du mal à mettre en place du lien et la mixité sociale voulue par tous, y compris par les gentrificateurs eux-mêmes.

La seconde partie du volume : Concepteurs, habitants : s’approprier des lieux et des modèles traite du point de vue des habitants, eux-mêmes, même si un article, assez compliqué de Marilena Kourniati, revient sur les propositions faites par le groupe Team 10 (groupe d’architectes issus du mouvement moderniste) pour rénover les principes de la Charte d’Athènes. De nombreuses études de cas sont exposées dans cette partie. L’approche historique est retenue par Olivier Berger à partir du cas du Parc d’Ardenay (Essonne) à Palaiseau. Dans ce parc de 9 hectares, ont été construites dans les années 1950 des résidences collectives de grand standing pour l’époque dont les appartements ont été achetés par des catégories socioprofessionnelles assez homogènes : fonctionnaires, membres du CEA, enseignants, nombreux rapatriés d’Algérie… Le parc d’Ardenay est surnommé par les habitants de Palaiseau « la cité des Polytechniciens ». Olivier Berger analyse comment les habitants d’Ardenay sont vus par les habitants locaux mais aussi comment ceux-ci se voient. Ce différentiel est surtout le fait des premières décennies. « Aujourd’hui plus aucune barrière ne les sépare des Palaisiens. Le Parc n’étant plus nouveau, il n’est donc plus porteur d’une nouvelle identité. » Le point de vue des habitants est aussi celui retenu par Sabrina Bresson, sociologue, qui travaille, dans une optique historique, sur deux ensembles collectifs : l’unité d’habitation de Le Corbusier à Rezé et les Etoiles de Jean Renaudie à Ivry-sur-Seine. L’approche par les ressentis des habitants permet bien de rendre compte de ce qu’est habiter un espace. La place du jardin et des espaces collectifs dans des petits ensembles d’habitat collectif est une autre clé d’entrée dans la problématique de l’habiter. Ainsi, Magali Paris s’intéresse à la manière avec laquelle les habitants s’approprient leur balcon, leur bout de cours par la pratique du jardinage. «  (…), habiter son jardin c’est s’adapter à une situation et l’adapter à soi à travers différentes modalités d’interactions plus ou moins hospitalières ou plus ou moins défensives. » Le jardin est un lieu « synthétique » : « Michel Foucault (1967) le qualifiait d’hétérotopie : capacité d’un lieu à rassembler en son sein plusieurs espaces en eux-mêmes incompatibles. Selon lui, le jardin est la forme la plus ancienne des hétérotopies, la plus petite parcelle du monde qui rassemble en son sein la totalité du monde. » Valérie Lebois, elle, s’intéresse aux espaces collectifs : cour – jardin d’habitat social à Paris et sur le rôle tenu par ces espaces dans la vie collective de la résidence. Ces espaces sont une alternative à la ville dense. Pour cela, il est nécessaire de réunir plusieurs conditions : le calme, l’impression d’espace, la lumière, la présence de végétation. Si l’auteure met bien en avant que, trop souvent, ces espaces sont considérés par les maîtres d’ouvrage comme des espaces inutiles car non rentables financièrement, elle n’aborde pas l’appropriation de ces espaces par des individus extérieurs aux résidences : jeunes qui viennent squatter bruyamment la nuit ces espaces au mépris du repos des résidents. Au-delà d’autres articles qui traitent de la question d’habiter dans des champs géographiques divers (Maroc, Hongrie, Burkina Faso), l’article de Nathalie Ortar approche, par le biais des résidents secondaires, la question de l’habiter selon le concept de l’ancrage qu’elle a précédemment développé dans la lignée des travaux de J. Remy (1996). Posséder une maison de vacances est central pour pouvoir avoir un ancrage, surtout dans le cas de mobilités professionnelles non choisies. « La maison est utilisée comme un épicentre de la vie familiale.  Elle représente une attache, une référence dans la vie familiale qui permet d’aller de l’avant vers de nouveaux projets et surtout de nouvelles destinations professionnelles. » C’est tout le paradoxe de la question des mobilités appliquée à notre société. Etre mobile nécessite d’être « de quelque part » : l’habitat permanent ou secondaire participe à la construction de l’identité.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,