Le Monde, 21/04/12
Maxime Laurent est sorti du lycée agricole de Nermont Châteaudun (Eure-et-Loir) en 2009, à 19 ans, baccalauréat en poche. Un mois plus tard, il chargeait les derniers camions d’outillage agricole. Direction la Roumanie, plus précisément Macesu de Sus, un village situé dans le sud-ouest du pays, à une dizaine de kilomètres du Danube.
Pourquoi ce choix ? « Mes parents gèrent une ferme de 300 hectares en Beauce, explique-t-il. Ils voulaient s’agrandir, mais ils se sont heurtés à deux préemptions des Safer [Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural]. Si, en France, on ne peut pas reprendre l’exploitation de son voisin, on arrête et on achète ailleurs, c’est tout. On ne peut pas attendre toute une vie pour que ça arrive. »
Le cas de Maxime Laurent est loin d’être isolé : la Roumanie, riche de quelque 15 millions d’hectares de terres cultivables, est en train de devenir le nouvel eldorado des agriculteurs en Europe. Des milliers de Français, Italiens, Espagnols, Britanniques, Allemands, Danois plient bagages et se ruent vers ce pays entré dans l’Union européenne (UE) en 2007, dans le but d’y implanter des exploitations.
« PLEIN DE CHOSES AVEC PEU DE MOYENS »
Les parents de Maxime ont investi dans le village de Macesu de Sus avec, en perspective, l’idée de profiter des eaux du Danube qui passe tout près du village. Leur fils, qui se destine depuis son plus jeune âge à l’agriculture – Maxime se passionne pour les tracteurs depuis l’âge de 4 ans -, ne pouvait rêver mieux. « Ici, à 19 ans, je me suis retrouvé à la tête d’une ferme de plus de 1 400 hectares. Pour faire en France ce que j’ai fait en Roumanie en trois ans, il aurait fallu deux ou trois générations. En France, on est sans arrêt confronté à l’Etat, et pour commencer, il faut une mise de fonds pharaonique. En Roumanie, on arrive à faire plein de choses avec très peu de moyens. »
A Macesu de Sus, il cultive blé, orge, tournesol et colza. Ses cinq employés gèrent quatre tracteurs, deux moissonneuses-batteuses et deux silos qu’ils ont amenés de France, ayant une capacité de stockage de 2 000 tonnes. Mais Maxime voit grand, et compte bientôt bénéficier des fonds que la Commission européenne destine à la remise à niveau de la Roumanie. Son projet devrait lui permettre d’augmenter de 7 000 tonnes la capacité de stockage et d’irriguer 500 hectares de terres supplémentaires.
Malgré les difficultés, il ne regrette rien. « Les premiers mois, j’étais un peu dépassé, confie-t-il. Les tracteurs ont travaillé jour et nuit pendant un mois et demi. Je me demandais ce que je faisais là, ça a été très dur, mais ça s’est calmé. Si j’étais resté en France, qu’est-ce que je ferais aujourd’hui ? J’aurais terminé mes études et trouvé un travail pour 1 200 euros par mois. Tu paies un loyer, tu manges, tu t’habilles, et à la fin du mois, il ne te reste plus rien. Ce n’est pas une vie, ça. »
2 000 EUROS L’HECTARE
Impossible de traverser la Roumanie sans croiser ces fermiers venus de l’Ouest qui réinventent l’agriculture de ce pays. Grâce à leur savoir-faire et à leurs investissements, l’agriculture roumaine a connu en 2011 une croissance de 11 %, et ce n’est qu’un début. Fini les terres en friche et la sensation d’abandon dans les campagnes.
Les Roumains vendent actuellement leurs terres agricoles pour 2 000 euros l’hectare en moyenne, un prix imbattable dans l’UE. Les subventions européennes, elles, s’élèvent à 180 euros par hectare, la moitié du montant que l’on peut obtenir en Europe de l’Ouest. Mais à partir de 2014 la nouvelle politique agricole commune (PAC) devrait mettre au même niveau l’ouest et l’est de l’Europe.
Pour acheter en Roumanie, un agriculteur occidental est obligé de créer une société dans le pays, mais, à partir de 2014, toute personne résidant dans l’UE pourra acquérir directement des terres. C’est pourquoi les fermiers se dépêchent d’acheter avant que la spéculation ne fasse exploser les prix.
Les plus pressés sont les Suisses, qui n’ont plus les moyens de payer plusieurs dizaines de milliers d’euros un hectare de terre helvétique. A Firiteaz, petit village situé dans l’ouest du pays, les Hani, originaires du canton de Lucerne, sont venus en famille il y a une dizaine d’années : le père, la mère, deux enfants et deux petits-enfants. Ils ont acheté 800 hectares de terre.
« En Europe occidentale, il n’y a plus de place pour les jeunes, regrette Christian Hani, 29 ans. Ici on peut construire quelque chose à partir de rien. Je crois que pour nous, les jeunes, c’est très important de créer quelque chose de neuf. »
« GRENIER DE L’EUROPE »
Le marché du bio est en plein boom en Europe de l’Ouest, et les Hani sont constamment en rupture de stock. Ils ont fait venir de Suisse leurs équipements : tracteurs, moissonneuses-batteuses, bref, ce qui est nécessaire pour faire de l’agriculture biologique à grande échelle.
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