Qui sont les Français ? Portrait d’une société. SH, numéro spécial 237. Mai 2012.

A quelques heures d’une soirée électorale attendue, comme il est bon de se plonger dans ce numéro spécial de SH consacré aux Français afin de faire davantage connaissance avec nos contemporains ! Inspiré du dernier ouvrage de Jean Viard Nouveau portrait de la France : la société des modes de vie, ce numéro spécial remet en cause les classifications traditionnelles. En ce début de XXIème siècle, partir des CSP (catégories socioprofessionnelles) apparaît peu opérationnel tant cette classification rend mal compte de la diversité de la société française. Dans une société de loisirs, l’entrée par le travail est réductrice. C’est d’ailleurs ce que tendent à montrer les travaux photographiques de Dominique Delpoux en 2007 « Double Je » mettant en scène des personnes dans le cadre de leur emploi et dans leurs loisirs, ou comment concilier le métier de pilote de ligne et la plomberie en amateur ! Il est temps de changer notre analyse de la société. Le terme d’ « extras urbains » de Jean Viard désigne « ceux qui vivent en dehors des villes pour en éviter les nuisances, tout en ayant une culture urbaine, par les kilomètres parcourus, les consommations, l’éducation des enfants et leur inscription dans le monde du travail, avec des usages intensifs d’internet et du téléphone portable. » La double page Points de repère rend compte de ces transformations sociales et peut être un bon point de départ à une étude en classe de la société française actuelle. L’article Fragments de société revient, en autres, sur la catégorie des inactifs qui sont bien loin de n’avoir aucune activité ! Les engagements liés aux activités culturelles, sportives ou militantes au domicile ou à l’extérieur occupent notamment largement l’emploi du temps des retraités sans compter celui des « Mamans taxis », mères au foyer qui font les navettes entre l’école et les différentes activités de leurs enfants, sans compter les activités liées à l’entretien de la maison.

Pour autant, l’entrée par le travail n’est pas occultée dans ce numéro. Deux articles sont consacrés par Renaud Chartoire aux ouvriers et aux employés qui représentent 50% des actifs. Si l’auteur montre bien que la catégorie des ouvriers est d’une grande diversité et de moins en moins associée à l’industrie, les éléments de différenciation entre ouvriers et employés demeurent obscurs. L’interview d’Eric Maurin revient sur la thèse de Louis Chauvel qui mettait en avant, dans son ouvrage de 2006 Les classes moyennes à la dérive, la fin de l’ascension sociale pour les enfants de ces catégories. Les études statistiques que Maurin a menées avec Dominique Goux (Les nouvelles classes moyennes) montrent que les classes moyennes ne sont pas à la dérive. « Elles demeurent le point de passage de trajectoires de promotion sociale ». Le numéro spécial de SH n’occulte pas les inégalités qui existent au sein de la société puisque, successivement, des articles sont consacrés aux riches, aux pauvres. Le portrait des jeunes que fait l’article « Où sont les jeunes ? » d’Héloïse Lhérété permet de juger à quel point cette catégorie d’âge est révélatrice des tensions de la société. Entre excellence et précarité, le panel des situations connues par les jeunes est très variée. Si 40% d’une génération obtient un diplôme du supérieur, près de 10% des jeunes quittent l’école chaque année sans aucun diplôme. La catégorie inactifs auxquels ils appartiennent rend bien mal compte de cette diversité !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , ,


Territoires et aménagement face à la mondialisation – CAPES
Auteur : E. Bonnet Pineau, D. Acloque, A. Delpirou
Directeur : Y. Colombel, D. Oster
Collection : Nouveaux continents
juin 2011

 

Chapitre 4 :    Le développement durable : Territoires et aménagement face aux enjeux environnementaux

Depuis les années 1990, l’enjeu du développement durable est placé au centre des politiques d’aménagement, au moins dans les textes et les déclarations d’intention. Les politiques de transport et d’énergie sont les premières concernées, mais l’aménagement du territoire dans tous ses aspects est maintenant soumis aux objets de durabilité, même si tous les territoires français ne sont pas également concernés. Le territoire et l’aménagement français sont donc soumis à deux objectifs qui semblent contradictoires : le développement durable et l’efficacité et la rentabilité des politiques d’aménagement. Les auteurs ont décidé de confronter le développement durable, les enjeux environnementaux et le territoire et son aménagement selon trois grands axes.

Tout d’abord ils montrent que le développement durable est un impératif réaffirmé dans toutes les politiques d’aménagement, comme le témoigne la montée en puissance des organismes s’occupant de l’environnement, avec par exemple le ministère de l’environnement qui devient un ministère à part entière en 1981, l’adoption de la charte de l’environnement en 2004 et son intégration, en 2005, au préambule de la Constitution, mise au même pied que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ou encore la création du Grenelle de l’environnement.

 

ð  La montée en puissance de l’enjeu environnemental dans la politique territoriale est visible également par la tentative de conciliation des politiques des transports, de l’énergie et celle du développement durable : L’intégration des objectifs du développement durable à la production et à la consommation d’énergie s’est largement substituée à l’impératif d’indépendance énergétique qui prévalait depuis le choc pétrolier. Les deux peuvent aller de pair : la réduction constante de la part du pétrole, de 2/3 de la consommation en 1973 à 1/3 depuis 2005, a été une priorité constante, et c’est surtout l’effort d’équipement en centrales nucléaires qui en est responsable. Mais le choix nucléaire est responsable du retard français en matière d’énergies renouvelables, car elles sont restées marginales. La France doit impérativement développer ces énergies renouvelables car la directive européenne électricité renouvelable lui fixe un objectif de 21% de la production énergétique en 2010, alors qu’elle n’est que de 13% en 2007. Cette volonté de développement durable a aussi un impact sur les politiques de transport : dans un contexte général de stabilisation de la conso énergétique, les transports accroissent leur conso de 1,3% par an depuis 1990 et représentent le 2ème poste de la conso énergétique finale. Le secteur des transports a d’ailleurs une position intermédiaire étant devenu indiscutablement l’enjeu proclamé de toutes les politiques énergétiques et de transports, et étant au cœur de tout projet d’aménagement du territoire.

ð  Le développement est aujourd’hui un tel impératif des politiques d’aménagement du territoire qu’on parle même d’un aménagement durable du territoire, réalisable grâce à des projets d’aménagement intégrés. Ces projets d’aménagements intègrent, en effet, d’autres dimensions de la durabilité : impacts mesurés sur les habitats naturels, respect de la biodiversité, et importance de la « renaturalisation » ds les projets, et la loi Barnier a fait du développement durable l’enjeu explicite de l’aménagement du territoire, dont l’État est le garant et l’acteur essentiel. Mais la modestie de ces projets est nécessaire.

 

ð  Le deuxième axe d’étude est l’importance de la protection de certains territoires français, en particulier les littoraux et les montagnes, qui bénéficient tous deux de législations et d’enjeux particuliers. La Loi littoral de 1986 a, en effet, un double objectif de développement et de protection des espaces littoraux : développer l’activité littorale non aquacole et favoriser le dvpt des activités aquatiques. L’objectif est accompli, même si cette loi a été entourée de polémiques dans les années 2000 (ONG soulignant les limites de son action de protection, élus locaux et professionnels du tourisme réclamant son assouplissement au nom du dvpt littoral) et même si la loi n’a pu que « freiner l’urbanisation, la périurbanisation et la fragmentation écologique du littoral ». De même pour la montagne, avec la Loi montagne, promulguée en janvier 1985, qui a un double versant : la promotion des activités montagnardes et encadrement de l’urbanisation pour la protection des sites.

ð  Cependant, les auteurs mettent en avant le fait que la protection et le développement sont deux enjeux antagonistes dont l’évolution se déroule au gré de conflits et de compromis, comme ce fut le cas des parcs nationaux alpins ; « L’affaire de la Vanoise » fût le premier conflit environnemental en France, opposant les sociétés des remontées mécaniques aux gestionnaires du parc. Néanmoins, aujourd’hui, les compromis et l’orientation corrélative vers le développement durable dominent avec la mise en pace de la possibilité pour les élus locaux de gérer les espaces protégés par l’intermédiaire de leur présence dans les établissements publics, et le rôle des syndicaux intercommunaux, qui intègrent de plus en plus la protection au développement touristique. Certains environnements restent cependant toujours menacés, comme l’espace touristique montagnard, qui est le plus soumis à la multiplication des équipements, bien que l’urbanisation soit + ou – sous contrôle.

La clé du développement durable des espaces ruraux de faible densité est tout de même trouvée et serait la protection raisonnée, comprenant notamment la création de parc naturels régionaux . Ce développement passerait le plus souvent par le soutien aux entreprises touristiques, artisanales et agricoles, la promotion de services et produits de qualités, labellisés par le parc. L’essentiel tourne autour du tourisme vert , voire d’un éco-tourisme appuyé par la réalisation d’écomusées, de maisons du parc, de musées des pratiques agricoles et aussi la promotion d’une agriculture de filières de qualités labellisées par des AOC, ou le simple label du parc.

Ainsi, l’alliance du désenclavement, de la protection des paysages, de la promotion de filières agricoles labellisées, et de la valorisation touristique se présente comme un modèle de dvpt durable des espaces ruraux. Toutefois, les ressorts de ce type de développement durable ne peuvent concerner les territoires qui sont confrontés à une forte pression urbaine et/ou à des modes de production intensifs.

 

ð  Le troisième axe d’étude de cette dualité développement durable / aménagement du territoire concerne les enjeux du développement durable dans les territoires d’utilisation intensive, qui sont les territoires qui posent le plus de problèmes en matière de respect de l’environnement. Tout d’abord, la difficile mutation des territoires d’agriculture intensive vers le développement durable est démontrée : 44% du territoire est soumis à des épandages excessifs d’engrais et de rejets d’élevage, mais il existe d’autres sources de dégâts environnementaux comme le déversement de pesticides, d’herbicides, le poids de l’extension des labours, le prélèvement excessif sur les nappes aquifères pour l’irrigation… Des mesures sont mises en place comme la première réforme du PAC en 1992, qui introduit l’impératif de durabilité. La solution serait l’agriculture raisonnée, qui connaît une importante promotion, mais qui ne concerne que moins de 20% des exploitations en tout en 2002 et est souvent dénoncée comme une forme d’adaptation de l’agriculture traditionnelle. Les expériences sont nombreuses comme la technique de culture sans labours qui permet de diminuer carburants et s’avère favorable à la biodiversité ainsi qu’à la lutte contre l’érosion des sols, mais les conditions économiques (malgré les labels), les mentalités, et bcp d’autres facteurs limitent la diffusion de techniques alternatives.  Le Grenelle a alors établi des objectifs en matière agricole comme la hausse du bio dans tous les domaines (production et consommation) ou la mise en place de mesures et d’évaluation de toxicité (indice Nodu).

ð  Mais le lieu géographique qui pose le plus de problèmes en matière de développement durable et de respect de l’environnement est bel et bien la ville : Les résidentiels-tertiaires représentent la 1ère position de la consommation énergétique, devant les transports avec 43,6% de la consommation totale, selon les données pour 2007, et ce pourcentage est en hausse régulière depuis 30 ans. En résumé, les villes sont coûteuses en espace, en énergies et en eau. Les enjeux sont les transports, la distribution de l’eau, la collecte et le traitement des déchets à repenser, qui ont des impacts négatifs nombreux. La seule solution viable semble l’évolution des villes vers un modèle de ville durable, avec la création d’écoquartiers, de villes vertes, la revégétalisation pour des villes plus neutres en carbone. Mais pour une ville durable, il faudrait repenser plus largement les modèles urbains comme renoncement au zonage, densification de l’habitat périphérique, agglomérations multipolaires, extension des superficies  végétalisées, extension des réseaux de transport, toutes ces réflexions étant actuellement menées par le Grenelle, qui fait de la ville une priorité.

Ce chapitre présente bien les enjeux de l’association développement durable – aménagement du territoire, qui vont de plus en plus de pair depuis les années 1990, et les événements actuels et contemporains qui nous amènent à nous demander comment concilier développement durable et efficacité des politiques d’aménagement du territoire français. Les quelques documents annexes sont indispensables pour mieux comprendre certains événements ou certaines notions primordiales, ce qui est très utile pour un lecteur peu informé sur le sujet. Cependant, la forme du chapitre, qui est toujours, la même n’est pas très optimiste : les problèmes sont démontrés, puis il y a une atténuation, un progrès qui est affirmé, et enfin à nouveau une atténuation de l’atténuation. Ainsi, le problème reste en vigueur, même si un mieux est observable. Le lecteur peut donc avoir l’impression qu’au fond, malgré une volonté d’être optimiste, les auteurs ne croient pas à cette complémentarité du développement durable et de l’aménagement du territoire.

Mathilde Le Pas de Sécheval, HK/AL

 

 

 

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , ,


Alain Dubresson et Yvette Veyret (Dir.)
Dix défis pour la planète
Éditions autrement, hors collection, en librairie le 25 avril 2012,18 euros

 

Reçu ce 14 avril, cet ouvrage de 160 pages mérite assurément d’être mis dans les mains de tout professeur de géographie qui se respecte. En dix petits chapitres, les auteurs des différents articles qui composent cet ouvrage présente 10 questions fondamentales sur le devenir de la planète. Ces auteurs participent au comité national français de géographie. Ils sont pour certains, comme Gérard-François Dumont connus de la Cliothèque. C’est d’ailleurs cet auteur qui ouvre le feu, avec une présentation du vertige démographique intitulé le retour des grandes peurs. Le phénomène qui affecte la population mondiale est multiforme. La population augmente et devrait se situer au-delà des 9 milliards en 2050, elle ne cesse de se concentrer dans les villes, pour atteindre 70 % en 2050 également, la population mondiale vieillit et devrait représenter pour les plus de 65 ans 1,5 milliard d’habitants, toujours en 2050 et enfin cette population bouge, avec le processus de migration. La question qui est posée est bien celle de savoir si la planète sera en mesure de supporter au sens premier du terme une telle croissance de population. Toutefois l’auteur relativise et note que par exemple la géographie de la population apporte trois éléments de réflexion sur la question de l’urbanisation. Le phénomène d’urbanisation est polymorphe, et l’évolution urbaine dépend de variable géopolitique interne et externe, au choix de gouvernance de la ville et à leur degré d’autonomie fixée par le système institutionnel. Cet article est enrichi par des cartes commentées, ce qui est le cas des autres articles d’ailleurs, avec des sources citées ce qui permet de les retrouver très facilement.

La Question du changement climatique est évoquée bien évidemment, par Pierre Carrega et Yvette Veyret. L’article permet de faire le point sur l’état actuel des connaissances en la matière. Il existe aujourd’hui deux types de réponses pour faire face aux changements climatiques à venir, et qui sont incontestables, y compris du point de vue des climato-sceptiques. Une tente de réduire la quantité de gaz à effet de serre rejetée dans l’atmosphère afin de diminuer, à terme la hausse des températures ; c’est le processus appelé atténuation. L’autre envisage des réponses sociales, économiques, spatiales au changement ; c’est ce que l’on nomme l’adaptation. Les auteurs font un rappel sur le protocole de Kyoto qui n’a pu être complété lors de la conférence de Copenhague de 2008, avant d’envisager les solutions d’adaptation qui se heurte à deux problèmes principaux : le prix tout d’abord car les changements structurels seraient forcément coûteux et surtout les incertitudes à propos de l’avenir climatique.

Richard Laganier et Laurent Simon s’interrogent sur la nécessaire préservation de la ressource « biodiversité ». Celle-ci est considérée comme une ressource inestimable mais la prise de conscience de son importance pour les sociétés humaines est relativement récente. Les services rendus par les écosystèmes aux activités humaines ne sont pas chiffrables économiquement. Et pourtant, cette biodiversité est également l’objet de bien des convoitises. De plus les deux auteurs s’interrogent sur les conséquences sociales de cette volonté de préservation de la biodiversité, et notamment sur ce qui peut différencier le traitement des populations locales et celui de ces écotouristes fortunés, premier utilisateur de ces programmes de protection.

L’article de Thierry Ruf présente avec beaucoup de clarté la question du partage et de la gestion de l’eau. Au-delà de ce que l’on affirme de plus en plus souvent sur « les guerres de l’eau », l’hydroconflictualité, et autres scénarios catastrophes, l’auteur remet en question des notions que l’on voit de plus en plus fréquemment utilisées, comme le stress hydrique ou la responsabilité de l’agriculture irriguée dans le désordre hydraulique. En la matière, rien n’est véritablement simple. Depuis 1992, la gestion intégrée des ressources en eau s’appuie sur quatre principes : l’eau est une ressource finie à gérer dans une unité hydrographique ; l’eau doit être gérée entre planificateurs, décideurs et usagers ; les femmes doivent avoir une place reconnue dans sa gestion ; et l’eau doit être considérée comme un bien économique. L’auteur note que l’aspect géographique de sa gestion ne semble pas poser de problème particulier. Pourtant, alors que l’élément de référence pour l’étude des ressources hydrauliques est le bassin versant, la notion de territoire de l’eau, associant les usagers, leurs besoins, leurs usages, et leur participation à la gestion ne semble pas être considérée comme suffisamment pertinente.

Autre question fondamentale traitée dans ces dix défis : peut-on nourrir l’humanité ? Le monde est confronté à des besoins croissants et si la production alimentaire mondiale a augmenté plus vite que la population, il n’est pas évident que dans l’avenir un tel rythme de croissance soit soutenable. Pour répondre à la demande à consommation constante par individu, il faudrait produire plus de 300 millions de tonnes de grain supplémentaire chaque année, soit l’équivalent de la production des États-Unis. À l’échelle mondiale le bilan alimentaire actuel paraît inquiétant mais en réalité si les familles n’existent elle semble davantage liée à des problèmes politiques et les problèmes de production. La question qui est également posée est celui du prix de la production. L’augmentation de la productivité agricole a permis une baisse tendancielle des prix, mais cela s’est fait au prix d’une consommation accrue d’énergie, d’eau, d’espaces agricoles. Toutes ses ressources sont de plus en plus rares. Dans ce domaine, Jean-Louis Chaléard qui rédige cet article note que les différences entre pays riches et développés, bénéficiant d’un soutien efficace à leurs agriculteurs et les pays du sud contraints à une agriculture largement dépendante des achats des pays riches, avec les cultures d’exportation, sont toujours aussi fortes.

Les autres articles traitent de la santé, des villes, des transports ainsi que de la place de la Chine dans le nouvel ordre mondial.

Le dernier article rédigé par Frédéric Dufaux, Sophie Moreau, Philippe Gervais-Lambonny interroge la notion de justice spatiale ? L’appropriation de l’espace, les inégalités sociales que cette appropriation peut traduire sont effectivement des sujets importants qui montrent que la justice sociale se traduit dans l’espace mais que réciproquement, l’organisation sociale de l’espace et productrice d’injustice. Ces dynamiques complexes qui se déploient dans l’espace et dans le temps ne sont pas faciles à décrypter même si l’on peut en percevoir très rapidement les effets autour de soi.

Bruno Modica

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,


Atlas de l’agriculture. Comment nourrir le monde en 2050 ? Jean-Paul Charvet. Atlas Autrement, nouvelle édition augmentée,  2012, 96 pages. 19€.

Le salon de l’agriculture 2012 vient de fermer ses portes. L’affluence des candidats à la présidentielle à cet évènement ne vient pas démentir la citation de Mirabeau : « Toute politique part d’un grain de blé. » (Déclaration du comte de Mirabeau, datée de 1789). Aujourd’hui encore, la question de « Nourrir les Hommes » demeure centrale au niveau politique alors que les agriculteurs français représentent moins de 3% de la population active.

A l’échelle mondiale, le phénomène agricole est d’une autre ampleur. 43%  des actifs dans le monde travaillent dans l’agriculture, 60% si on prend en compte l’amont et l’aval de la chaîne agro-alimentaire. La question des ressources agricoles est centrale quand on sait qu’un milliard d’êtres humains souffre de sous-alimentation chronique et deux milliards de malnutrition. Pour traiter de cette question fondamentale, les éditions Autrement ont fait appel à un géographe expert en la matière. Jean-Paul Charvet, professeur émérite de géographie rurale et agricole (Paris Ouest Nanterre La Défense), est aujourd’hui correspondant national de l’académie d’agriculture de France.

Ainsi, les tenants et les aboutissants du sujet sont analysés « à la lumière de la raison ». « L’agriculture est le premier, le plus étendu et peut être le plus essentiel de tous les arts » (Extrait de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers). Il n’est pas question ici de remettre au goût du jour les thèses malthusiennes. Jean-Paul Charvet convoque les thèses cornucopiennes (du latin, corne d’abondance) pour répondre à la question : Comment nourrir le monde en 2050 ? Il analyse les stratégies de développement qui peuvent être mises en place aux échelles locales et mondiales. L’humanité doit trouver un compromis entre la hausse des rendements et le respect de l’environnement.

Au-delà des cartes habituellement présentes dans les manuels du secondaire, cet atlas offre des documents qui sortent de l’ordinaire . Les cartes portant sur la prise de contrôle de terres agricoles dans les pays étrangers permettent de voir que c’est un phénomène disséminé à travers le monde, y compris dans les pays développés (Australie). La Chine, l’Inde et les pays du Moyen Orient en sont les acteurs principaux. « Un jeu de Monopoly se développe aujourd’hui à l’échelle planétaire : celui de la délocalisation off-shore de productions agricoles. » La double page consacrée au commerce équitable est de très bonne qualité, aussi. Elle décrypte les circuits commerciaux du café équitable et du café non équitable (à recommander aux professeurs de terminale STG). La question de la quantité n’est pas la seule retenue pour faire face aux besoins croissants liés à la transition alimentaire, à l’urbanisation et à la croissance démographique. La qualité alimentaire a toute sa place dans cet atlas par le biais du vin et des AOC.

Dans cette nouvelle formule des atlas Autrement qu’il nous est donné de chroniquer (couverture cartonnée renforcée), le texte prend le pas sur les cartes et est plus présent. Des verbatim résument en une phrase ce qu’il y a retenir d’une double page. Chaque sous-partie s’achève par une conclusion qui reprend de manière synthétique le contenu du chapitre. En revanche, les citations qui étayaient le texte tout au long des doubles pages ont disparu : n’en restent plus que deux (celles qui ont été reprises plus haut) en introduction et en conclusion. La charte graphique de l’atlas, nouvelle formule, est toujours la même et rend difficile l’exploitation des cartes en classe, y compris par le biais d’un vidéo-projecteur. Des cartes sans échelle se sont glissées dans l’ensemble et des localisations fantaisistes ont pu être relevées. Union européenne en lieu et place de l’Algérie et de la Tunisie sur la carte des produits agricoles : les principaux pays d’exportation et d’importation (page 49).

L’auteur dénonce les méfaits de l’agriculture productiviste au fil du texte. Il reconnait que « l’agriculture biologique présente beaucoup de vertus mais pas celle de pouvoir nourrir le monde. » Il vante les capacités de l’agriculture raisonnée même s’il ne cache pas la technicité de sa mise en œuvre. Il appelle les consommateurs des pays riches à lutter contre le gaspillage. « Un tiers de la nourriture produite dans le monde pour la consommation humaine est perdu ou gaspillé. » Alors que le quotidien gratuit Direct Matin (6/03/2012) consacre un article aux cantines scolaires qui avance que « 180 grammes de nourriture sont gaspillés en moyenne dans l’assiette d’un collégien à chaque repas. », la marge de manœuvre de réduction du gâchis semble importante. Le chapitre « Nourrir les Hommes » en seconde ou cinquième peut être l’occasion de sensibiliser le public scolaire à cet enjeu, sans pour autant aller jusqu’à ne faire servir qu’un bol de riz à la cantine !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

Mots-clefs :, , , , , , , , ,


L’imaginaire géographique. Perspectives, pratiques et devenirs. Mario Bédart, Jean-Pierre Augustin et Richard Desnoilles (dir.). PUQ, 2012. 35$.

Kant, Bachelard, Berque, Debarbieux, Racine, Harvey, Di Méo, … Tous ces auteurs ont abordé ou abordent l’imaginaire dans leurs écrits. « L’imaginaire géographique est au cœur des rapports que les sociétés entretiennent avec leur territoire. » Les articles présentés ici sont issus du colloque « L’imaginaire géographique, un contrepoint à la réalité ? Perspectives, pratiques et devenirs périphériques » qui s’est tenu à Montréal les 26 et 27 octobre 2009 et poursuivi à Bordeaux en 2010 lors d’une nouvelle rencontre.

C’est plus particulièrement les périphéries urbaines qui intéressent les auteurs, même si tous les articles du volume ne traitent pas de cet espace. Phénomène assez récent (les années 1970), la périurbanisation alimente un imaginaire particulier souvent négatif alors que les auteurs veulent croire que cet espace abrite «  des pôles d’urbanité en bonne et due forme, caractérisées par des rapports au territoire, à la nature et à l’histoire autres que ceux qu’expérimentent et sur lesquels se sont édifiées les villes-centres et les banlieues dont elles émanent. » Ils refusent de considérer « ce qui n’est pas la ville comme des non-lieux ou des non-paysages, bref des territoires sans légitimité, sans signification (Choay, 1992), sans avenir et sans âme (Lafarge, 2003) ».

Le paysage est une clé d’entrée dans l’imaginaire géographique porté par ces franges urbaines. Le paysage n’est pas seulement ce qui se révèle au regard. C’est « une appréciation du territoire par un individu ou une collectivité qui se développe sur la base de valeurs (…) et d’usages partagés. [Il] est donc à la fois un phénomène de valorisation sociale et culturelle d’un milieu et l’expression matérielle et immatérielle de la culture des individus qui l’occupent ou qui le côtoient. » Les programmes immobiliers mis en œuvre par des promoteurs en territoire périurbain se basent sur une narration du paysage. Si le paysage naturel ne légitime pas une localisation périurbaine (exemple : ensemble résidentiel sur les versants du Mont Saint-Hilaire près de Montréal), une mise en scène peut se développer (exemple : lotissement au nom faisant référence aux châteaux de la Loire et dont l’architecture est inspirée d’un pseudo imaginaire médiéval).

Les photographies postées par les internautes sur un site comme Panoramio, par les choix esthétiques qu’elles révèlent (angle de prise de vue, choix des lieux) sont les témoins de l’imaginaire véhiculé par le périurbain de Montréal. Contrairement à ce qu’on pourrait être facilement amené à penser, le périurbain est suffisamment porteur de sens pour être l’objet de photographies géolocalisées sur un site à destination touristique et de loisirs. Ces images sont d’autant plus intéressantes si on les rapproche du discours de certains auteurs (Ghorra-Gobin, 2006 ; Knox, 2008) qui assimilent le périurbain au mythe de la frontière. Jacques Ferron, dans les années 1970, désigne le faubourg longuellois de Jacques Cartier comme le « farouest aux portes de Montréal ». L’approche de l’espace, non plus comme une finalité mais comme un médium pour aborder les individus et les groupes est le propre de la géographie sociale. Le groupe de chercheurs de Bordeaux montre le paradoxe qu’il y a à mettre sur pied des projets d’aménagement sans consulter les habitants. Ils résument cela sous la formule (titre de l’article) : « J’imagine pour vous ». Le cas du parc de Jalles, situé dans la périphérie bordelaise, est emblématique du décalage entre imaginaire institutionnel et celui des habitants. Les habitants périurbains ne se retrouvent pas dans les grands parcs urbains, ils plébiscitent une nature plus petite mais appropriée, au sens premier du terme : « la nature barbecue ». Leur désir d’Ailleurs trouve sa satisfaction dans l’appel du large (le littoral situé à 20 km de leur résidence) et non dans la promenade tout près de chez eux dans un espace naturel délimité. Ce parc urbain est davantage destiné à l’ « Autre », « celui qui, en demande de nature, mais captif du transport public, n’a pas librement accès à la nature de l’Ailleurs ». Les périurbains considèrent, comme l’ont bien montré les 800 entretiens menés par des étudiants de L3, les promeneurs du parc des Jalles comme des intrus.

L’article de Jean-Jacques Wunenburger clôt le volume et la série d’articles consacrés au périurbain. Professeur de philosophie générale à Lyon 3, il analyse les relations entre l’imaginaire et la rationalité dans les choix résidentiels. Son acceptation du périurbain est très large puisqu’il y intègre les bidonvilles des pays en voie de développement, peuplés par des migrants ruraux. Il milite pour la mise en place d’un « urbanisme alternatif, plus poétique, qui prenne en compte d’abord la sensibilité, l’imagination et la mémoire des hommes », qui donne au paysage une place centrale. Il croit qu’il est nécessaire de s’inspirer des tableaux de la Renaissance pour proposer des solutions à la ville de demain au titre de l’imaginaire poétique. Cela peut paraître secondaire dans un contexte de crise du logement mais comme l’écrivent les directeurs de ce volume et du colloque «  (…) l’imaginaire n’est pas le contrepoint de la réalité, mais (…) il en est constitutif, car il est au cœur même d’une multitude de lectures, de pratiques et d’idéaux qui construisent la ville et ses territoires. » Ou pour le dire autrement pourquoi ne pas mettre « un peu de tendresse dans un monde de brutes » !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , ,