Attention ! Pavé dans la mare !

C’est ainsi que l’on pourrait qualifier ce livre qui vient de sortir aux éditions JC Lattès et dont les nombreux auteurs ont assuré la promotion lors du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Deux têtes d’affiche (Sylvie Brunel et Jean-Robert Pitte) assurent la direction de l’ensemble des contributions de 15 auteurs, tous géographes et qui se sont exprimés à l’occasion d’un colloque qui s’est tenu à la Société de Géographie le 16 septembre 2010.

Derrière ce titre, calqué sur l’expression attribuée aux Gaulois, se cache le coup de gueule des géographes qui en ont assez du catastrophisme ambiant diffusé par les médias, concernant le devenir de notre planète. Depuis que le développement durable s’est imposé dans la gouvernance internationale, les géographes souffrent face à cette vision pessimiste des choses qui tend à s’institutionnaliser. La géographie est la science des possibilités, celle qui s’intéresse à comment l’homme habite la planète. Ils veulent croire en l’avenir de l’Homme. Ils mettent en avant l’histoire de l’humanité, qui n’est, finalement, qu’une succession de réponses apportées à des défis. Ils sont bien conscients que la population mondiale est deux fois plus nombreuse qu’il y a 50 ans, que si l’espérance de vie a fortement augmenté, la mortalité infantile reste encore forte (même si elle a considérablement décru). Ils veulent croire qu’en matière de capacité de charge, il n’y a pas de limites : tout dépend de notre mode de développement. Ils ne nient pas l’ampleur des défis à relever mais estiment que les indicateurs qui sont utilisés ne sont pas les bons.

Ils veulent croire aussi que la géographie peut intéresser le grand public, qu’elle ne mène pas à l’inquiétude ambiante. Ils prêchent la non détermination de la nature et de la culture. Ils réfutent à ce titre la théorie du choc des civilisations. Ils veulent croire que la technique peut être au service des hommes pour mieux gérer la planète et pas seulement de la guerre. Cet optimisme, que d’aucuns pourraient qualifier de « béat », vise à prouver que tout n’est pas fichu et que les Hommes ont un rôle à jouer. Un rôle à jouer aujourd’hui comme demain car, avant de s’intéresser au sort des générations futures, il faut aussi pouvoir aux besoins des Hommes d’aujourd’hui. Ils refusent une mise sous cloche de la nature qui se ferait aux dépens des Hommes. La géographie est là pour apporter des réponses nuancées aux problèmes présentés à l’emporte-pièce par les médias. Comme le dit Martine Tabaud, dans son article intitulé Le réchauffement climatique : «  C’est grave docteur ? » : « La planète n’a pas qu’un climat, une température ne définit pas à elle seule un climat, et une société aujourd’hui, n’est pas seulement déterminée par son climat… bien heureusement ! ». Il faut croire en l’Homme et ne pas se laisser aller à l’émotionnel véhiculé, lors d’accidents climatiques, par les médias du monde entier.

Ils mettent en garde contre le simplisme et sont conscients de la nécessité de mettre en œuvre des raisonnements organisés. Le chapitre consacré par Paul Arnould à la question de la forêt et des pluies acides montre à quel point un phénomène peut être instrumentalisé par la sphère scientifico-médiatique. La question des pluies acides a fait l’objet d’une prise de conscience dès le XIXème siècle suite au constat fait, qu’à proximité des usines, les forêts étaient victimes d’un phénomène de dépérissement. Puis la question n’a plus été mise en avant car les industriels ont trouvé comme parade la mise en place de cheminées très hautes qui permettaient ainsi d’ « exporter » la pollution loin de sa source et empêchaient ainsi de désigner l’entreprise coupable de pollution. La question des pluies acides est remise au goût du jour en Allemagne par les Grunen dans les années 1980.  Et c’est bien une question éminemment politique mais aussi économique car comment expliquer que ce fléau qui attaquait les forêts allemandes ne soit pas (ou presque pas) recensé en France, de l’autre côté de la frontière, dans les Vosges plus exactement ! Le lobby écologique allemand y est pour beaucoup (c’est un thème porteur qui accompagne son essor) mais aussi le lobby de l’industrie automobile qui avait la parade aux pluies acides : le pot catalytique. Pour vendre des pots catalytiques, il faut convaincre le consommateur du bien-fondé de son achat : une manière de le dédouaner (il achète une voiture qui pollue, mais moins que les autres !). En revanche, côté français, l’industrie automobile était à la remorque côté technologies écologiquement innovantes, elle n’avait aucune urgence à vendre des voitures plus chères équipées du pot d’échappement écologique. Il n’y avait donc aucune nécessité à mettre en avant un phénomène réel mais exagéré !

L’ambiance actuelle est au catastrophisme. Il ne faut bien sûr pas nier les réalités mais voir derrière elles qui s’y cachent. C’est à ça que la géographie doit servir !

Catherine Didier-Fèvre Copyright Les Clionautes

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Prise de notes de la conférence d’Olivier Milhaud, FIG 2010

Définition du goulag : direction principale des camps, fondée en 1934, pour gérer et regrouper toutes les structures pénitentiaires de l’URSS. C’est donc une définition administrative mais il existe bien avant 1934 des camps de travail correctifs (pour les condamnés par la justice) et les camps de concentration (pour les adversaires au régime ou supposés). C’est une résurgence de l’esclavage. Soljenitsyne donne des chiffres discutés si on inclut les camps avant 1934, les colons spéciaux (les gens non enfermés mais obligés d’aller mettre en valeur des espaces vierges). Entre 1934 et 1953 : 8 millions de personnes y sont passés soit un Russe sur 10, 2 M y seraient mortes.

  • Géographie du goulag

Premier article sur le goulag est le fait de Roger Brunet en 1981, repris en 1987 dans la revue Hérodote. Il s’étonne du peu d’intérêt des géographes pour l’archipel du goulag alors que c’est un dispositif très géographique. Il estime sur des témoignages (Schiffrin qui voit le goulag du « coté touristique » et Soljenitsyne) et évalue les déportés du goulag à 15 millions de personnes.

Il commente la diffusion spatiale du goulag à partir de 1923. Pour aller vers les coupes de bois, les voies de communication, le canal de la mer blanche (creusé de 1931 à 1933 par les zeks), il y a une avancée en doigt de gants vers l’Arctique. Brunet souligne que :

-          L’existence de grandes régions du goulag (la Kolyma avec Magadan, ville portuaire construite par les détenus pour l’extraction de l’or, superficie équivalente à 6 fois la France, « à la Kolyma, il y a 12 mois d’hiver et le reste, c’est l’été »)

-          Les camps se sont largement diffusés dans la partie européenne par l’Oural méridional sans tenir un rôle économique aussi important qu’en Sibérie.

Le goulag a connu son expansion à partir des années 20 où on envoyait les détenus condamnés à plus de 20 ans. Il y a eu un pic au moment de la collectivisation forcée et des purges staliniennes.

Soljenitsyne parle d’archipel

Pour Brunet, le goulag est une banalité de l’administration. La carte est un décalque de la population soviétique et cela rend compte d’un changement dans les fonctions de l’archipel. Il estime que le goulag serait devenu une institution banale qui contribue à l’équilibre générale du régime soviétique. Il montre que dans les parties denses, il y a une répartition homogène qui répond à la théorie des lieux centraux. On a donc une organisation hiérarchique des camps. Le modèle d’organisation de l’espace n’est pas le même dans les régions pionnières.

Les forêts et le travail du bois occupent ¼ des détenus. Dans les camps les plus durs, c’est là que se trouve le travail d’abattage alors que dans les camps moins durs, on travaille la finition des objets (meubles). Le goulag a une fonction régulatrice (pour enfermer les personnes déviantes), une fonction intégratrice (tous les sujets sont coupables de quelque chose), une fonction économique particulière.  Il n’introduit pas l’idée d’anti-monde mais en trace les contours. (cf. Howard Becker)

Commentaires grâce à la découverte de nouvelles archives

Yves Lacoste refuse de reconnaître le système du goulag comme une réponse à un besoin de main d’œuvre. C’est l’objet de la brouille qu’il a avec Brunet.

Aujourd’hui, les géographes (Judith Pallot) estiment qu’il y a une phase d’expansion du goulag dans les années 30. Elle estime que ces premières déportations sont totalement désorganisées. Pas de nourriture, pas de logements, ils devaient mettre en place les camps. Des détenus envoyés dans le nord de l’Oural devaient faire des coupes de bois. Mais en fait, 20% seulement travaillaient le bois, les autres étaient morts ou s’étaient enfuis.

Les choses changent en 1934. Tout devient organisé avec l’exploitation de l’or de la Kolyma, le travail dans les combinats, l’exploitation du bois pour apporter aux villes du bois de chauffage et de construction. La construction des grands canaux devant permettre de relier tous les fleuves, il y a aussi la construction d’une voie ferrée dans le Grand Nord qui n’a jamais marché à cause du gel. Le goulag n’est pas à perpétuité pour les prisonniers de droit commun (mais la catégorisation est assez floue).

Blague russe : Trois détenus discutent :

-          Pourquoi es-tu là ?

-          Je suis là je suis arrivé en retard au travail, on m’a accusé de sabotage.

-          Moi, je suis là car je suis arrivé en avance au travail, on m’a accusé d’espionnage.

-          Ben, moi, je suis arrivé à l’heure et on m’a accusé de détenir une montre des occidentaux.

Apogée du goulag : 1940 – 1953 beaucoup de détenus dans la Russie d’Europe et sur les franges pionnières.

Origine géographique des détenus : Ukraine, pays Baltes, des régions susceptibles de rébellion.

1953 et après : beaucoup moins de détenus.

  • Les camps, leur fermeture et la forêt

L’arbre joue un rôle important. Les détenus russes sont au contact permanent de la forêt. L’arbre sert à annoncer la fin de l’univers.

La forêt est un moyen de lutter contre la faim. C’est à la fois un lieu de labeur et de ressources.

Il y a des structures en camps volants et qui se déplaçaient à la faveur des coupes. On coupait le bois sans toujours l’expédier.

Les exploitations forestières ont créé des régions pénales ; une fois, libérés, les anciens détenus restaient à proximité du camp, à défaut de posséder un passeport intérieur et grâce à une bonne connaissance du milieu. Aujourd’hui, la population locale issue des anciens zeks ne tient pas à ce que les camps ferment aujourd’hui car sinon elles n’auront plus de travail sur place. L’administration pénitentiaire exporte des détenus de Moscou dans des camps lointains. Les entreprises forestières actuelles offrent un système de transport informel.

Il y a eu une main d’œuvre sous Khrouchtchev volontaire pour peupler. Il y a eu une mono industrialisation, qui se maintient aujourd’hui.

  • La mémoire du goulag

Elle est difficile à entretenir. Les zeks libérés à la mort de Staline ont reçu un certificat de réhabilitation en échange de leur silence. La loi du 18/10/91 réhabilite les anciens zeks et les indemnise. On ne distingue plus les bourreaux et des victimes. Beaucoup de gardiens de camps ont fini au goulag et des détenus ont persécuté des détenus. Si bien qu’il est plus simple de miser sur l’amnésie que de vouloir mettre en place une mémoire officielle. On ne sait pas quels noms écrire sur les monuments aux victimes du goulag. Il y a des initiatives privées qui édifient des monuments lors de la découverte de charniers. Il y a une association mémorielle qui rend compte de cette mémoire mais elle est critiquée car elle est vue comme œuvrant contre le régime.

Les camps qui ont fermé ont été démontés et la trace de cette histoire disparaît.

Il est très difficile de décrire l’enfer du goulag. On se retrouve aux limites des sciences sociales.

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source : http://www.evene.fr/culture/agenda/salon-du-livre-2005-la-foret-des-contes-3894.php

Table ronde animée par Antoine Spire au FIG 2010

Tous les peuples n’ont pas la même conception de la nature.

Antoine Spire : En quoi la conception européenne de la nature, qui date des Lumières, n’est-elle pas la même partout ?

  • Philippe Descola, président du salon du livre 2010 anthropologue, professeur au Collège de France

Ce que les Européens appellent la forêt sauvage ne l’est pas pour tout le monde. La forêt amazonienne est fortement anthropisée du fait des cultures, de l’essartage. Les hommes ont modifié la physiologie végétale de la forêt : 25% des espèces ne sont plus originelles. La forêt est vue comme un grand jardin. L’idée même de sauvage est une invention de l’occident. Le terme de sauvage n’a pas de traduction dans les langues autres qu’européennes.

  • Augustin Berque, directeur d’études, EHESS

La notion de nature existe dans d’autres cultures. L’occident moderne a conçu le terme de nature en terme dualisme. C’est un concept apparu au VI° siècle avant JC, en ville. ce sont les philosophes pré-socratiques qui ont donné les premiers le sens de nature. Cette idée naît quand les Athéniens, après la bataille de Marathon, remercient le dieu Pan en lui construisant sur l’Acropole un temple dans une grotte. Au cours de l’histoire, la ville se voit comme le centre du monde en opposition à la forêt.

  • Jean-Robert Pitte, président de l’ADFIG, membre de l’institut

Il faut distinguer la forêt des Celtes et celle des Germains ; les Celtes considèrent que l’homme est maître de la nature. Ils ne sacralisent pas la forêt contrairement aux Germains (très peu romanisés, et christianisés plus tard). Ils font vivre, même une fois christianisés, leurs mythes. La nature est vue comme majestueuse et les Hommes doivent la respecter. La forêt continue à être vue comme un lieu sauvage.

  • Andrée Corvol, directeur de recherche CNRS

La forêt dans les contes est le monde de l’ailleurs. Le modèle de fonctionnement est l’inverse de la civilisation. Alors qu’elle est un espace cultivé, c’est une forêt nourricière et paysanne. C’est une forêt binaire. La forêt paysanne est à proximité des villages pour le pacage, le bois de feu. La forêt plus lointaine est composée d’arbres âgés et fournit du bois d’œuvre. Dans les contes forestiers, le héros (petite fille) franchit la limite et entre dans la partie lointaine et rencontre des guides spirituels humains ou pas (animaux qui normalement sont persécutés. Exemple : loup, renard, blaireau). Ces guides font une initiation à la morale chrétienne. Le passage dans la forêt est vue comme un rite de passage. Exemple : contes du XIX°, ceux de la Comtesse de Ségur, qui reprennent des contes anciens, publiés dans la bibliothèque bleue, à la mode du XIX° pour un public pour enfants (alors que les contes précédents sont à visée d’un public adulte).

Antoine Spire : A qui appartient la forêt ?

  • Andrée Corvol, directeur de recherche CNRS

La forêt appartient toujours à quelqu’un : roi, communes, particuliers. L’usage n’appartenait pas qu’aux propriétaires. Il appartenait aux habitants que le propriétaire avait attiré là pour mettre en valeur son domaine. Il y a donc un système de multi propriété. C’est ainsi qu’est née l’idée que la forêt appartient à tous. Les citadins qui visitent la forêt ont hérité de cette conception de leurs lointains ancêtres paysans. Ils estiment avoir les fruits de la nature.

  • Jean-Robert Pitte, président de l’ADFIG, membre de l’institut

Touristes et forêts

Le champignon a perdu sa valeur économique en France : les champignons viennent désormais d’Europe centrale. Les morilles en Franche Comté sont un pré carré, idem dans l’Aquitaine et le sud de l’Auvergne pour les cèpes. Le champignon est vu comme un dieu vivant. Cela fait partie de l’identité profonde des habitants du sud ouest.

  • Philippe Descola, président du salon du livre 2010 anthropologue, professeur au Collège de France

Il revient sur le début de sa recherche où il a calqué les schèmes occidentaux sur la forêt avant de se rendre compte que la forêt est domestiquée. Cela donnera le nom de sa thèse : La nature domestique. La forêt en Amérique du Sud est conçue comme une totalité composée d’individus (espèces). Le domaine des dieux n’est pas la forêt la plus reculée mais celle qui est à proximité des hommes et est entretenue.

Les modèles de gestion forestière exportés par les colonisateurs n’étaient pas adaptés à ces espaces.

  • Augustin Berque, directeur d’études, EHESS

A l’intérieur du monde habité, en Chine, il y a une structuration fondamentale entre les plaines cultivées et la montagne boisée (le hors – monde). Il existe des hommes qui vont quitter le monde des hommes pour aller dans le hors – monde (ermites) à la quête de l’immortalité.

  • Andrée Corvol, directeur de recherche CNRS

L’opposition ville-campagne l’emporte dans les pays occidentaux sur l’opposition forêt – ville. dans les contes, la forêt de la montagne n’apparaît pas. La montagne n’est pas un lieu connu. Quand la forêt devient un lieu administré.

La superficie de la forêt reste stable jusqu’au XIX° et s’étend au XX°, contrairement aux idées reçues. Le mode de travail dans la forêt n’est pas perçu et légitimé par les populations urbaines. Le bruit des tronçonneuses gêne les citadins qui voient la forêt comme un décor naturel.

  • Jean-Robert Pitte, président de l’ADFIG, membre de l’institut

La forêt non entretenue est nuisible aux citadins. La forêt gagne dans ce cas : ce qui repousse, c’est un taillis, impénétrable car les communes n’ont pas les moyens de l’entretenir. Cela n’est pas possible de s’y promener. L’idée que la forêt est un espace non humanisé vient d’Europe du Nord et qui s’étend aujourd’hui en France.

  • Philippe Descola, président du salon du livre 2010 anthropologue, professeur au Collège de France

La nature demande un énorme travail d’entretien, y compris dans le cas des parcs naturels. Cette prise de conscience est très récente, on n’en avait pas conscience quand on a mis en place les premiers parcs nationaux. L’idée de Destinée Manifeste est à l’origine de la mise en place des parcs nationaux.

Dans le parc de Yellowstone, les populations locales ont été chassées au moment de la mise en place du parc. Comme on ne se rend compte pas que les populations humaines jouent un rôle dans la forêt, on les chasse. C’est ce qui a failli se passer en Equateur quand un écologiste allemand voulait transformer une partie de la forêt amazonienne en parc national pour protéger une espèce de palmiers, témoin de l’anthropisation. Cette mise en place de ce parc se ferait au détriment des populations.

  • Andrée Corvol, directeur de recherche CNRS

La forêt des ailleurs n’est pas la même que la forêt paysanne. La chasse, les arbres sont des lieux réservés aux propriétaires. C’est un lieu dont l’accès est interdit. C’est le champ des possibles pour créer des esprits. La présence du garde forestier renforce cette idée de l’interdit. Dans l’espace de la forêt des contes, les bêtes ne se mangent pas entre elles. Les hommes sont des végétariens. Les ermites parlent le langage des animaux.

  • Augustin Berque, directeur d’études, EHESS

La notion de paysage est née du mouvement d’inversion des mondes. On y voit la nature antérieure à la terre. Il y a une naturalisation d’un monde par l’autre. Le monde sylvin est rejeté dans le hors-monde avant que la campagne devienne à son tour le hors-monde de la ville. Le sinogramme de campagne et de nature est identique.

355 avant JC, premier poème où apparaît la notion de paysage.

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Emmanuel Garnier

Maître de conférences d’histoire moderne

compte-rendu de la conférence qui s’est tenue le vendredi 8/10/10 à Saint Dié-des-Vosges

La Forêt est un objet idéal pour étudier les changements climatiques même si on ne possède pas toujours des séries statistiques.  La tempête de 99 a permis de donner un référentiel pour comparer les évènements climatiques.

Garnier a fait sa thèse sur l’histoire des forêts vosgiennes avec Le Roy-Ladurie. Il travaille aujourd’hui au CEA (laboratoire climat –environnement). Il fait le lien en tant qu’historien entre les sciences dures et les sciences molles. Les scientifiques ne savent pas dépouiller et interpréter les sources historiques et on ne dispose pas de séries statistiques avant les années 1950.

Trois évènements (99 Lothar-Martin, 2009 Klaus, beaucoup moins médiatisée., 2010 Xynthia) ont été vécus comme des évènements exceptionnels alors que ce n’est pas vraiment le cas. Le caractère inédit qui qualifie les accidents climatiques amène à ne pas prendre de mesures de prévention.

A la poursuite d’Eole

Il s’agit de la question des sources. La plus connue est celle du Sire de Gouberville (1562), fonctionnaire forestier du Cotentin. Mais, les indications ne sont pas faciles à interpréter. Exemple, il qualifie de vent violent, des tempêtes de 90km/h ou 110 km/h ?

Les sources ne sont pas de sources homogènes.

Leroy Ladurie a utilisé les bans de vendanges et les mercuriales (prix des denrées)

On dispose des journaux intimes, des mémoires, des livres de raison : récit de la vie quotidienne (famille, comptes, mention météo).

Des travaux dans le cadre de réseaux de scientifiques locaux ou de particuliers. Exemple : un marchand de La Rochelle qherche à faire le lien entre prix des denrées et évènements météorologiques dans le but de faire de la spéculation sur les denrées.

Le clergé tient des écrits qui rendent compte de la météo : les registres paroissiaux. Lors des enterrements, les décès sont commentés (tempête en mer, idem sur les vagues de chaleur et leurs effets sur les décès). On apprend aussi les dégâts sur les clochers des tempêtes. Exemple : ouragan de 1739 suivi par le biais des registres paroissiaux (le curé mentionne l’heure à laquelle le clocher est tombé). On peut la suivre de la Normandie à l’Allemagne. Les curés ont dès le XVII° ont un discours très rationnel (c’est la fin de la colère de Dieu). Il y a aussi les ex-voto, expression d’une pitié populaire. Il y a des saints météorologiques. En Catalogne, Saint Galéric a la réputation de protéger des tempêtes, y compris encore aujourd’hui.

La manne bureaucratique est une source de grande qualité en France, ce qui n’est pas le cas partout en Europe. Il est apparu avec la création des Etats modernes qui visent à établir une fiscalité efficace. On crée des représentants de l’Etat partout. On contrôle le territoire. On va faire payer les gens.

En 1669, création par Colbert de l’administration des eaux et forêts. Création des grueries dans les Vosges (circonscription) pour gérer de manière stratégique les bois, fournisseuses des bateaux.

On a aussi les registres de chablis et de martelage dès la fin du XVI° – début XVII°.  L’intendant a de plus en plus comme mission de venir en aide aux populations privées du côté de l’assistance (indemnisation pratiquée depuis les années 1700 – 1730. Equivalent de 2% du budget de l’Etat alors que pour Lothar – Martin, les indemnisations se sont élevées à 3%).

Il y a aussi les archives municipales qui reflètent le climat dès le XIV° siècle, celles des  amirautés (sur le modèle anglais, créées sous le règne de Louis XIV).

Dernière source : au XVIII°, l’observatoire de Paris, l’académie des sciences de Paris, l’académie des sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux. Les Cassini arrivent à ce moment pour former des scientifiques ces institutions.

Mesurer les tempêtes

Il faut se constituer des bases de données.

Il apparaît que les tempêtes ne comptent qu’à hauteur de 6% des évènements climatiques au cours de 5 derniers siècles.

Le XVIII° a davantage de vents force 10 (sur l’échelle de Beaufort, ouragan = 12) qu’aux XIX° et XX°. Au XX°, il y a très peu de vents violents dans la première moitié du siècle. Cela participe à un trou d’air mémoriel depuis 1950.

Exemple de la tempête Xynthia

30 submersions entre 1500 et 1950 = trou d’air mémoriel. Cela a des conséquences sur la gestion des digues et leur entretien. La vulnérabilité a été telle que ces régions ont été fortement urbanisées. L’exode rural a fait que les populations sont parties et leur mémoire avec. La rurbanisation secondaire dans les années 70 par des populations venues de région parisienne s’est faite en oubliant les risques de submersion. Les pompiers ont été installés à la Faute/mer dans une des zones les plus submersibles.

Perceptions des tempêtes

Elles sont très présentes. Les livres liturgiques prévoient ce qu’il faut faire en cas de tempêtes : rituel de processions, exorcisme des tempêtes. Cela change à partir du XVIII°.

La tempête de 1703 est un modèle enseigné aux officiers de la Royal Navy (la marine avait été décimée alors qu’elle devait envahir la France. Les Anglais ont  perdu 10 000 hommes. Cet évènement est à l’origine de la mise en place, par la suite, de la presse).

Janvier 1739 : il s’agit d’une tempête qui passe du RU, par la France, pour finir en Suisse.  Elle cause de très gros dégâts au château de Fontainebleau (cf. les devis de réparations).

Le modèle de gestion de la forêt (sur des parcelles, futaie ; on pratique la cépée = un mélange de taillis et de baliveaux) française a été diffusée à travers tout le territoire sans prendre en compte la particularité des espèces. Ce modèle n’est pas adapté aux conifères puisque ces espèces ne repoussent pas sur souches. L’administration forestière est très critiquée par les populations locales. Les espaces enclavés seront préservés puisque l’administration ne pouvait pas exploiter ces parcelles. On a donc la préservation de paysages assez naturels (fin XVII) sauf à proximité de la verrerie de Wildensteim (sur le versant alsacien des Vosges) qui avait besoin de beaucoup de bois.

Les évènements qu’a connu la France ces derniers temps n’ont en rien un caractère exceptionnel, si on prend en compte une échelle de temps plus longue que celle du XX° siècle.

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Tarzan sans forêt 2009
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Tarzan sans forêt 2009
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Prise de notes de la conférence de Sylvie Brunel, FIG 2010.

En Juin 2009  s’est tenue une exposition au musée du quai Branly, consacrée à l’homme singe. Cette exposition présentait l’homme sauvage comme un écolo avant l’heure.

C’est un personnage crée en 1912. Cet enfant prétendument sauvage, qui sait construire une voiture et un avion, a  intégré la technique la plus avancée. Il est présenté comme le seigneur de la forêt. Il est celui qui va être l’auxiliaire de l’éléphant et du singe. Il se pose comme le gardien qui protège la forêt contre les chasseurs et les trafiquants d’ivoire. Il est le symbole de la virilité qui ne se corrompt pas.

Cela se traduit dans le cadre du tourisme par l’accro-branches qui exploite le mythe de Tarzan.

C’est le résultat d’une image colonialiste. Et aujourd’hui, il y a un parallèle à faire entre la manière dont  on considère la forêt par le biais de Tarzan et la manière dont on voit les forêts dans le cadre du développement durable.

En 1980, le mot développement durable apparaît dans un rapport commun au WWF et à un fond de l’ONU pour la conservation. Cela s’accompagne d’un plan forestier en Afrique centrale.

On exalte la nature sauvage dans sa vision. On crée des parcs nationaux contre les populations locales. Dans les années 90, on transpose la wilderness à l’échelle mondiale : 2 M2 en 1950, 200M2 aujourd’hui. Il y a une sanctuarisation de la forêt par le biais des institutions.

La lutte de la désertification : on paie les populations pour qu’elles ne déforestent pas.

La certification des forêts est finalement peu accessible aux forêts des PVD car cela est très coûteux.

Les états africains ont distribué des concessions forestières à tout va.

La biodiversité devient une valeur en soi. La forêt tropicale est l’objet d’un discours dans les pays d’Europe et cela se traduit avec la réintroduction du loup ou de l’ours.

Le monde de plus en plus citadin estime la valeur paysagère de la forêt.

Il y a l’idée de la dette écologique au nom de la wilderness (nature sauvage). On met en œuvre dans les forêts tropicales le syndrome de Tarzan. Un oligopole de la conservation gère les forêts grâce à des moyens financiers colossaux. On finance des expéditions scientifiques (mise en place de balises Argos sur les animaux) comme au XIX°. Il y a l’idée de corridors de bio diversité.

Les films exaltent la nature merveilleuse : Gorilles dans la brume, Avatar (endroit magnifique : Pandora, cela fait penser à S. Brunel à Andora : la plus grande décharge de Nairobi). L’Afrique est vue comme devant être protégée. Les réserves naturelles du Kenya ont amené la multiplication des éléphants qui aujourd’hui dévastent la végétation.

L’aide internationale est détournée aux dépens des populations.

Dans les années 30, les parcs nationaux étaient clos avec des barbelés, avant que l’on gère les parcs nationaux avec l’aide des communautés locales. On assiste aujourd’hui à un retour aux barrières d’autant plus facile que la propriété du sol est très floue (avec notamment le droit d’usage). Les populations locales en Afrique n’arrivent pas à faire valoir leurs droits. Les populations sont rejetées à la périphérie des parcs et sont privées de leur territoire de chasse (idem Aborigènes en Australie, maintenant les Bushmans, Pygmées).

Dans certains pays qui misent sur le tourisme, le discours est de maintenir les populations traditionnelles dans leurs difficultés quotidiennes pour maintenir la tradition. Ce sont les nouveaux zoos humains. Ce non développement des campagnes provoquent un exode rural vers les villes qui n’ont pas besoin de cela. C’est un mauvais calcul pour les pays car on se prive d’un marché intérieur. On est donc obligé d’exporter ses productions agricoles à défaut de pouvoir les vendre sur place. Les besoins agricoles seront considérables quand la croissance démographique de l’Afrique va atteindre les deux milliards d’habitants. Il faut que les agriculteurs africains accroissent leurs rendements. Il est illusoire d’imposer une sanctification de la nature alors que les communautés humaines n’ont pas de quoi se développer.

Cette sanctuarisation ne tient pas compte du fait que l’écosystème a besoin de l’intervention humaine pour réguler les forêts. Les savanes dominaient avant la traite et la forêt gagne du terrain. La population de l’Afrique centrale entre 1880 et 1914 perd 20 M d’habitants et c’est le moment où les Européens arrivent et sanctifient la forêt. La croissance démographique s’accompagne d’un recul de la forêt. Cela n’est pas forcément un désastre si on exploite le sol.

La souveraineté territoriale des pays du Sud ne doit pas être niée. La nature la plus naturelle est celle où les hommes interviennent. Il faut alterner des périmètres de conservation mais laisser la place suffisante au service de ceux qui y vivent. Pour entrer dans une agriculture dynamique, l’Afrique a besoin de terres nouvelles et d’augmenter ses rendements agricoles.

C’est par des actions auprès des populations qu’il faut agir plus qu’auprès de la conservation.

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