Patrimoine et tourisme. Histoires, lieux, acteurs, enjeux. Olivier Lazzarotti. Belin Sup, 2011. 302 pages.

En 2006, Sylvie Brunel partait faire le tour du monde en famille et rendait compte à son retour dans un essai de ses déceptions. Elle dénonçait la disneylandisation de la planète et démontrait ainsi que la mise en valeur d’un patrimoine par des acteurs touristiques amenait à des dérives. Patrimoine et tourisme semblaient alors incompatibles. Olivier Lazzarotti veut croire que patrimoine et tourisme peuvent très bien s’entendre. Il développe « l’idée que l’articulation entre tourisme et patrimoine permet, tout à la fois, de comprendre une des manières de produire le monde contemporain et d’en dégager quelques-unes des grandes logiques. » « Le patrimoine et le tourisme, issus des conditions du monde contemporain, participent en retour à sa construction. »

Patrimoine et tourisme : une co-construction

La réflexion sur les deux termes est centrale dans l’ouvrage d’Olivier Lazzarotti. Il montre, à partir de multiples documents (iconographiques, textes, graphiques…) commentés, comment la notion de patrimoine est née du glissement de celle de monument (Commission des Monuments historiques, œuvre de Guizot en 1837). L’exemple développé de la forêt de Fontainebleau est particulièrement intéressant. Il s’agit de l’invention de la première forêt urbaine grâce à l’action de Claude – François Denecourt qui, à partir de 1844, a ouvert 150 km de chemins pour rendre le massif accessible aux urbains. Il transforme ainsi une forêt paysanne (bois et pacage dans les clairières) ou domaine réservé des puissants (chasses à courre royales) en une forêt urbaine. Le succès de ce nouvel usage est garanti quand les artistes s’emparent du sujet (école de Barbizon) et s’en font les porte-paroles (cf. opposition à l’enrésinement). En 1853, la notion de « monument de nature » est donnée à la forêt de Fontainebleau avec la création de la première réserve (antérieure à la création du parc de Yellowstone en 1872). « L’invention monumentale ne réfléchit donc par seulement les bouleversements du regard du premier XIXème siècle. Au-delà, elle participe à cette révolution romantique de la sensibilité, indissociable de l’esthétique et de l’émotion monumentales ». Ce mouvement de classification est liée à un contexte : la construction étatique centralisée parallèle à la révolution industrielle qui brouille les repères.

Au-delà du fait que le tourisme est une mobilité (se caractérisant par au minimum une nuit passée à l’extérieur du domicile) et qu’il se distingue en cela du patrimoine, le tourisme est une « pratique du hors quotidien, soit une rupture avec le familier, celui de la vie courante. (…) En s’arrachant du banal, les touristes recherchent un effet recréateur. » Repos, jeu, découverte se conjuguent pour caractériser le tourisme. La rencontre de l’Autre est aussi centrale dans cette activité. « La rencontre touristique, en particulier, et les pratiques touristiques, en général, changent ceux qui les mettent en œuvre et ceux, qui, sans bouger, les reçoivent. » Si Le Corbusier, dans la charte d’Athènes (années 1930), est le premier à énoncer l’idée de « patrimoine urbain des villes », le terme n’est employé qu’à partir des années 1960 et remplace celui de monument.

Les dialogues du patrimoine et du tourisme

Olivier Lazzarotti met en évidence, contre les discours néo-malthusiens ambiants, la corrélation entre tourisme et patrimoine. « Car ce que l’on peut dire est que, sans les touristes, Venise, Versailles, et avec eux quantité de villes, châteaux, églises, mais aussi forêts, montagnes et plages, n’auraient pas été prises en considération. Sans les regards extérieurs, y compris ceux des touristes, bien des éléments du passé ne seraient pas dans leur état actuel. » Il part en guerre contre ceux qui dénoncent « les parasites du Monde » (Nancy Bouché, 1998) et mettent en avant une « capacité de charge » maximale des lieux, y compris au nom du développement durable. « On ne peut réduire le tourisme à un fait insupportable pour le patrimoine ; l’application radicale d’une limite indépassable est inapplicable. » Trop souvent, la mise en place de périmètres de protection d’un patrimoine naturel se fait aux dépens des populations locales qui vivent dans la forêt (exemple : interdiction de chasser). C’est aussi une manière pour l’Etat de contrôler des espaces marginaux et peu contrôlés, comme c’est le cas au Cameroun avec la réserve de faune du Dja. Les Aborigènes d’Australie sont un des exemples de réussite de mise en tourisme. Ils en sont les acteurs et non les sujets. Car tourisme et patrimoine sont avant tout une question économique. Ils génèrent des secteurs d’activités qui peuvent se concurrencer ou s’appuyer l’un sur l’autre. L’action du Conservatoire du Littoral se trouve au croisement du patrimoine et du tourisme. Né en 1975, il est un agent foncier qui acquiert des espaces « naturels », les restaure et les aménage avant d’en confier la mise en valeur touristique aux communes. C’est tout le paradoxe de sa mission. L’accueil du public doit être compatible avec la protection des milieux naturels.

Des lieux, des territoires et du monde

« La co-construction avérée du patrimoine et du tourisme ne réfléchit finalement que celle des lieux et des territoires. (…) Invoquer le patrimoine et le faire valider par des touristes, c’est une manière de faire les lieux. Etre touriste et choisir les lieux que l’on fréquente pour ce qu’ils ont de singulier, c’est une manière de produire des territoires. (…) Les uns ne vont pas sans les autres. » Le site kmer d’Angkor est davantage protégé depuis sa mise en tourisme (315 000 visiteurs payants en 2006) depuis le début des années 1990 que d’autres « monuments qui demeurent encore invisibles (et) sont de fait les plus menacés. » La mise en tourisme construit les territoires (développement de la région pauvre de Siem Reap : 4000 chambres en 2003 contre 680 en 1994) et permet de lutter contre le trafic de biens arrachés aux différents temples. Elle participe à « la construction territoriale d’une société, de son unité et de sa prospérité. » Angkor est un de ces « lieux-Monde », « c’est-à-dire des lieux qui, parce qu’ils sont singuliers et uniques, donc irremplaçables, comportent tous les traits qui les attachent, directement, au Monde. Le Monde est en eux autant qu’ils sont dans le Monde. »

Une réflexion dont la lecture est à recommander tant aux professeurs d’histoire des arts que d’histoire de terminale qui, à la rentrée 2012, entameront le programme en traitant du rapport des sociétés à leur passé autour de la notion de patrimoine.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Le Monde, 23/04/12

Ils sortent souvent la nuit, seuls ou en groupe. Ils semblent sans arme. Mais, au fond de leurs poches, de petites boules de terre s’entrechoquent. Des bombes à graines. Au prochain arrêt, l’air de rien, ils les lanceront sur le sol délaissé d’une friche urbaine. Avec un peu de chance, dans quelques jours, cet espace fleurira. Puis ils repartiront biner un chantier à l’abandon, entretenir les boutures d’un pied d’arbre ou végétaliser d’autres interstices dans le béton.

Leur combat a un nom : la guérilla jardinière. Inventé à New York dans les années 1970, le terme a retrouvé ses lettres de noblesse après la publication en 2003 d’un opus, On Guerrilla Gardening, devenu la bible des militants et traduit en français en 2010 chez l’éditeur alternatif Yves Michel.

L’auteur, Richard Reynolds, un professionnel de la publicité fan de jardinage, lui-même guérillero clandestin, y fait le point sur l’histoire du mouvement, ses valeurs, ses techniques. Le Britannique se consacre à cette activité qu’il retrace sur son site (Guerrillagardening.org) et donne des conférences sur le sujet dans le monde entier. Sa définition est toute prête : « La guérilla jardinière, c’est la culture sans autorisation de terrains qui ne vous appartiennent pas. » Une fertile occupation des sols abandonnés, en somme.

Dans les faits, les attaques ciblent surtout les espaces publics négligés. A Londres, les militants y plantent des massifs de fleurs. A Paris, ils préfèrent les potagers. L’art et la poésie ne sont jamais loin de ces séances de bêchage collectif et autogéré. Il suffit de suivre les tags en mousse qui grimpent le long des murs de ciment. Le Centre Georges-Pompidou à Paris ne s’y est pas trompé, qui organisait sur ce thème, l’hiver dernier, des ateliers lors de son exposition « Green Attitude ».

« FAIRE PASSER UN MESSAGE POLITIQUE »

Combien sont-ils dans le monde à s’en revendiquer ? Le chiffre de 60 000 militants circule, difficile à vérifier, car le cercle est mouvant. Il tend surtout à s’étendre. En France, le réseau va de Rennes à Bordeaux, de Lyon à Nantes. Le mardi 1er mai, ces groupes s’associeront à leurs camarades hors des frontières pour une « grande fête globale du jardinage illégal de tournesol » (International Sunflower Guerrilla Gardening Day). Plantations hautes en couleur assurées.

« Pour les militants à la marge, ces actions sont une façon provocante de faire passer un message politique sur la propriété, le vivre-ensemble et la nature », signale Richard Reynolds. Les membres de la plate-forme Guerrilla Gardening Paris se voient ainsi comme des résistants, plus tournés vers la critique de l’urbanisme contraint que vers l’embellissement du bitume. « Nous sommes proches du mouvement des peuples sans terres ailleurs dans le monde, précise Gabe, coordinateur de la plate-forme. L’idée est de s’approprier nos rues et d’agir pour un patrimoine plus diversifié des espaces verts. »

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Alain Dubresson et Yvette Veyret (Dir.)
Dix défis pour la planète
Éditions autrement, hors collection, en librairie le 25 avril 2012,18 euros

 

Reçu ce 14 avril, cet ouvrage de 160 pages mérite assurément d’être mis dans les mains de tout professeur de géographie qui se respecte. En dix petits chapitres, les auteurs des différents articles qui composent cet ouvrage présente 10 questions fondamentales sur le devenir de la planète. Ces auteurs participent au comité national français de géographie. Ils sont pour certains, comme Gérard-François Dumont connus de la Cliothèque. C’est d’ailleurs cet auteur qui ouvre le feu, avec une présentation du vertige démographique intitulé le retour des grandes peurs. Le phénomène qui affecte la population mondiale est multiforme. La population augmente et devrait se situer au-delà des 9 milliards en 2050, elle ne cesse de se concentrer dans les villes, pour atteindre 70 % en 2050 également, la population mondiale vieillit et devrait représenter pour les plus de 65 ans 1,5 milliard d’habitants, toujours en 2050 et enfin cette population bouge, avec le processus de migration. La question qui est posée est bien celle de savoir si la planète sera en mesure de supporter au sens premier du terme une telle croissance de population. Toutefois l’auteur relativise et note que par exemple la géographie de la population apporte trois éléments de réflexion sur la question de l’urbanisation. Le phénomène d’urbanisation est polymorphe, et l’évolution urbaine dépend de variable géopolitique interne et externe, au choix de gouvernance de la ville et à leur degré d’autonomie fixée par le système institutionnel. Cet article est enrichi par des cartes commentées, ce qui est le cas des autres articles d’ailleurs, avec des sources citées ce qui permet de les retrouver très facilement.

La Question du changement climatique est évoquée bien évidemment, par Pierre Carrega et Yvette Veyret. L’article permet de faire le point sur l’état actuel des connaissances en la matière. Il existe aujourd’hui deux types de réponses pour faire face aux changements climatiques à venir, et qui sont incontestables, y compris du point de vue des climato-sceptiques. Une tente de réduire la quantité de gaz à effet de serre rejetée dans l’atmosphère afin de diminuer, à terme la hausse des températures ; c’est le processus appelé atténuation. L’autre envisage des réponses sociales, économiques, spatiales au changement ; c’est ce que l’on nomme l’adaptation. Les auteurs font un rappel sur le protocole de Kyoto qui n’a pu être complété lors de la conférence de Copenhague de 2008, avant d’envisager les solutions d’adaptation qui se heurte à deux problèmes principaux : le prix tout d’abord car les changements structurels seraient forcément coûteux et surtout les incertitudes à propos de l’avenir climatique.

Richard Laganier et Laurent Simon s’interrogent sur la nécessaire préservation de la ressource « biodiversité ». Celle-ci est considérée comme une ressource inestimable mais la prise de conscience de son importance pour les sociétés humaines est relativement récente. Les services rendus par les écosystèmes aux activités humaines ne sont pas chiffrables économiquement. Et pourtant, cette biodiversité est également l’objet de bien des convoitises. De plus les deux auteurs s’interrogent sur les conséquences sociales de cette volonté de préservation de la biodiversité, et notamment sur ce qui peut différencier le traitement des populations locales et celui de ces écotouristes fortunés, premier utilisateur de ces programmes de protection.

L’article de Thierry Ruf présente avec beaucoup de clarté la question du partage et de la gestion de l’eau. Au-delà de ce que l’on affirme de plus en plus souvent sur « les guerres de l’eau », l’hydroconflictualité, et autres scénarios catastrophes, l’auteur remet en question des notions que l’on voit de plus en plus fréquemment utilisées, comme le stress hydrique ou la responsabilité de l’agriculture irriguée dans le désordre hydraulique. En la matière, rien n’est véritablement simple. Depuis 1992, la gestion intégrée des ressources en eau s’appuie sur quatre principes : l’eau est une ressource finie à gérer dans une unité hydrographique ; l’eau doit être gérée entre planificateurs, décideurs et usagers ; les femmes doivent avoir une place reconnue dans sa gestion ; et l’eau doit être considérée comme un bien économique. L’auteur note que l’aspect géographique de sa gestion ne semble pas poser de problème particulier. Pourtant, alors que l’élément de référence pour l’étude des ressources hydrauliques est le bassin versant, la notion de territoire de l’eau, associant les usagers, leurs besoins, leurs usages, et leur participation à la gestion ne semble pas être considérée comme suffisamment pertinente.

Autre question fondamentale traitée dans ces dix défis : peut-on nourrir l’humanité ? Le monde est confronté à des besoins croissants et si la production alimentaire mondiale a augmenté plus vite que la population, il n’est pas évident que dans l’avenir un tel rythme de croissance soit soutenable. Pour répondre à la demande à consommation constante par individu, il faudrait produire plus de 300 millions de tonnes de grain supplémentaire chaque année, soit l’équivalent de la production des États-Unis. À l’échelle mondiale le bilan alimentaire actuel paraît inquiétant mais en réalité si les familles n’existent elle semble davantage liée à des problèmes politiques et les problèmes de production. La question qui est également posée est celui du prix de la production. L’augmentation de la productivité agricole a permis une baisse tendancielle des prix, mais cela s’est fait au prix d’une consommation accrue d’énergie, d’eau, d’espaces agricoles. Toutes ses ressources sont de plus en plus rares. Dans ce domaine, Jean-Louis Chaléard qui rédige cet article note que les différences entre pays riches et développés, bénéficiant d’un soutien efficace à leurs agriculteurs et les pays du sud contraints à une agriculture largement dépendante des achats des pays riches, avec les cultures d’exportation, sont toujours aussi fortes.

Les autres articles traitent de la santé, des villes, des transports ainsi que de la place de la Chine dans le nouvel ordre mondial.

Le dernier article rédigé par Frédéric Dufaux, Sophie Moreau, Philippe Gervais-Lambonny interroge la notion de justice spatiale ? L’appropriation de l’espace, les inégalités sociales que cette appropriation peut traduire sont effectivement des sujets importants qui montrent que la justice sociale se traduit dans l’espace mais que réciproquement, l’organisation sociale de l’espace et productrice d’injustice. Ces dynamiques complexes qui se déploient dans l’espace et dans le temps ne sont pas faciles à décrypter même si l’on peut en percevoir très rapidement les effets autour de soi.

Bruno Modica

 

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Sylvie Brunel, Géographie amoureuse du monde

  Sylvie Brunel est agrégée de géographie et est aujourdhui professeur à la Sorbonne. Pendant près de 20 ans, elle a travaillé dans l’humanitaire. Ce n’est que depuis 2002 qu’elle en dénonce les dérives et sa perte de fiabilité. Elle avait été envoyée dans le Nordeste du Brésil par Médecin Sans Frontière en 1985, pour déterminer les raisons de son sous-développement. À l’époque, la thèse dominante voulait que ce sous-développement soit dû au non-respect des droits de l’homme. Dans son article << Le Nordeste du Brésil: de la région épave à la côté de lumière >>, la conclusion qui s’impose 25 ans plus tard est qu’il était dû aux fortes inégalités sociales du Brésil.

  Une géographie de la faim

  Une des causes de la pauvreté du Nordeste est le modèle de développement agricole qui avait été décidé par les généraux au pouvoir après le coup d’état militaire de 1964. Il s’agissait d’un modèle de développement agricole fondé sur l’agribusiness. Les paysans ne possédant que de petites exploitations familiales furent marginalisés.

  Ce paragraphe révèle aussi les concurrences qui existent entre les ONG. Toutes se battent pour trouver des financements, attirer l’attention des médias, etc… Il n’est pas rare que des recherches d’investisseurs trop désorganisées (l’auteur prend l’exemple d’un mailing effectué à partir de l’annuaire téléphonique) portent ces ONG à la ruine. L’expérience de Brunel dans l’humanitaire la fait affirmer qu’aujourd’hui les ONG sont plus organisées au niveau du recrutement de leurs donateurs.

  Le souffle du sertão

  Le Nordeste se divise en trois parties distinctes:

            _ le Mata littorale, qui a longtemps cultivé la canne à sucre. C’est la partie la plus industrialisée et urbanisée.

            _ l’Agreste, où sont produit des aliments variés.

            _ le sertão, ie: l’intérieur des terres, semi-aride et où se trouvent des élevages extensifs de bovins.

  Ces régions sont d’autant moins peuplées qu’elles s’enfoncent dans les terres. C’est dû au fait que les précipitations se font plus rares. C’est une région très inégalitaire, où 1% de la population possède 1/4 des terres. Il s’agit d’une oligarchie foncière fortement hiérarchisée. Au XVIIIe siècle, la Mata approvisionnait le monde entier en canne à sucre. Les premiers à en exploiter les terres ont fait venir des esclaves d’Afrique. Aujourd’hui encore, cette société est très proche du modèle féodal.

  Dès son voyage en 1985, Brunel avait observé que le Nordeste n’est pas la région aride que l’on nous présente, ni une zone de famine. La famine, dans la mesure où elle existe peut être facilement combattue. Les précipitations sont irrégulières, favorisant les mouvements migratoires. Ce sont après de tels mouvements migratoires nordestins que se sont constituées les premières favelas.

  Des sécheresses bien utiles

  Chaque sécheresse permet d’attirer des aides financières. À la fin du XIXe siècle, le gouvernement avait fait creuser des réservoirs (açudes). Aujourd’hui la région en possède 70 000 plus quelques barrages. Seulement l’eau emmagasinée est mal redistribuée. Les grands propriétaires fonciers préfèrent l’utiliser pour abreuver leur bétail. Ainsi ils peuvent fournir de la nourriture aux paysans qui viennent travailler sur la construction d’infrastructures. Il s’agit d’une << industrie de la sécheresse >>, ie: l’image de cette région comme région aride renforce la popularité des grands propriétaires fonciers envers les paysans. De plus ils constituent un énorme lobby au parlement brésilien.

  Industrialiser le Nordeste ou le déverser en Amazonie

  Il existe deux tendances pour favoriser la croissance du Nordeste:

            _ d’une part depuis les années 1980, le gouvernement a mené une politique de développement volontariste, avec comme but de désenclaver la région. La Sudene (Surintendance pour le développement du Nordeste), financée par la Banque du Nordeste a permis d’industrialiser les littoraux. Problème: depuis il y a un phénomène marqué d’exode rural.

            _ d’autre part, le gouvernement veut déverser les flux humains du Nordeste en Amazonie. Le but est de remédier à la pauvreté. Mais en fait il s’agit pour le gouvernement brésilien d’empêcher que l’Amazonie ne devienne un territoire international surveillé, et de continuer à exploiter ses richesses. Les paysans qui partent pour l’Amazonie (les caboclos) sont obligés de s’enfoncer dedans à cause du peu de fertilité des sols. Le gouvernement brésilien en profite pour construire des routes et ainsi quadriller le territoire.

  Une nouvelle Californie

  En retournant dans le Nordeste, le constat s’impose: en 25 ans la région a changé. Les propriétaires fonciers ont abandonné les discours misérabilistes. Il y a désormais trois sources de croissance:

            _ la canne à sucre. Le Brésil veut devenir le leader mondial des technologies renouvelables.

            _ le développement des secteurs agricole et agroalimentaire. Ils sont valorisés grâce à la demande internationale de produits agricoles à forte valeur ajoutée.

            _ le tourisme.

  Une politique sociale active

  Les paysans de l’intérieur du Nordeste ne bénéficient pas des nouveaux marchés de l’emploi. Le gouvernement combat la pauvreté en favorisant leur accès aux nouveaux marchés. Ainsi les entreprises publiques sont incitées à acheter leurs matières premières chez ces paysans, car en faisant de la sorte elles bénéficient d’exemptions fiscales.

  La côté de la lumière

  La dernière source de croissance du Nordeste est le tourisme. Une avant-garde touristique découvre la région. Ainsi Salvador de Bahia est devenue le troisième site le plus visité du pays. Les promoteurs immobiliers en profitent pour faire construire de nombreux immeubles et l’aéroport a été rénové. L’accès aux loisirs pour les touristes s’est développé aussi, et les entreprises privées comme les services publiques veillent à leur sécurité.

  L’aridité comme atout

  L’article se finit sur la conclusion suivante: aucun Etat ne peut se développer pleinement sans une juste politique de redistribution. Sylvie Brunel fait du concept de << bonne gouvernance >> une notion irréductible à l’adoption d’une économie de marché. La croissance d’un pays/d’une région est d’autant plus durable qu’elle se fait par la correction permanente des inégalités sociales.

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  L’article commence par une description du Nordeste d’il y a 25 ans, accompagné du récit de l’expérience de Sylvie Brunel dans les ONG. Ce regard critique nous informe sur leur fonctionnement ainsi que sur leurs relations avec les subventions, les médias,… ce qui laisse présager les dérives marchandes que Sylvie Brunel a, depuis, dénoncées. L’auteur tempère tout de même son propos en énoncant que l’organisation des ONG s’est améliorée depuis.

  Le côté apparemment peu rigoureux du texte (il s’agit, en plusieurs passages d’un récit à la première personne) n’est au final pas un véritable défaut puisque l’article n’a aucune prétention à apporter des éclairages inédits sur la situation actuelle du Nordeste et sur son évolution depuis 25 ans. Pour alimenter sa réflexion, Sylvie Brunel reprend les raisonnements de divers auteurs et les valides. Il s’agit donc d’une synthèse très claire.

Alexis Torello, HK BL.

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source http://www.pbase.com/baud/image/65020722

Le Monde, 6/11/11

Au coeur du parc national, les incendies à répétition favorisent la progression des espèces envahissantes
Saint-Denis Correspondant

Bien rares à La Réunion sont les touristes qui ne montent pas jusqu’au Maïdo. Perché à 2 200 m, le site, accessible en voiture, offre un point de vue spectaculaire sur ces grandioses  » pitons, cirques et remparts « , classés en 2010 au Patrimoine mondial de l’Unesco. Il est aussi l’emblème de la forêt des Hauts-sous-le-Vent, où pénètre le visiteur, passé 1 600 m. Un vaste massif inhabité qui culmine à 2 900 m et s’étend sur 8 200 hectares, en plein coeur du Parc national.

Les pentes, assez régulières, y sont fortes : 20 % en moyenne. D’innombrables ravines entaillent le relief, formant autant d’obstacles :  » Une dépression tous les 50 m et une ravine très profonde avec des rives rocheuses verticales de 5 à 30 m de hauteur, tous les 200 m « , décrit l’Office national des forêts (ONF).

Les températures, faibles, évoquent une région tempérée. L’essentiel des pluies se produit en saison chaude (de novembre à avril) ; l’hiver (de mai à octobre) est la saison sèche. Mais, en journée, les nuages s’installent quasi quotidiennement tout au long de l’année ; seul leur plafond varie.

Bien rares à La Réunion sont les touristes qui ne montent pas jusqu’au Maïdo. Perché à 2 200 m, le site, accessible en voiture, offre un point de vue spectaculaire sur ces grandioses  » pitons, cirques et remparts « , classés en 2010 au Patrimoine mondial de l’Unesco. Il est aussi l’emblème de la forêt des Hauts-sous-le-Vent, où pénètre le visiteur, passé 1 600 m. Un vaste massif inhabité qui culmine à 2 900 m et s’étend sur 8 200 hectares, en plein coeur du Parc national.

Les pentes, assez régulières, y sont fortes : 20 % en moyenne. D’innombrables ravines entaillent le relief, formant autant d’obstacles :  » Une dépression tous les 50 m et une ravine très profonde avec des rives rocheuses verticales de 5 à 30 m de hauteur, tous les 200 m « , décrit l’Office national des forêts (ONF).

Les températures, faibles, évoquent une région tempérée. L’essentiel des pluies se produit en saison chaude (de novembre à avril) ; l’hiver (de mai à octobre) est la saison sèche. Mais, en journée, les nuages s’installent quasi quotidiennement tout au long de l’année ; seul leur plafond varie.

Sur de vieilles coulées du Piton des neiges (inactif depuis douze mille ans), la forêt des Hauts-sous-le-Vent présente deux grands types de milieux naturels d’altitude, peuplés de nombreuses espèces endémiques. Sa partie la plus haute abrite, parmi les dalles de lave affleurantes, une végétation éricoïde : landes et brousses dominées par le branle vert et le branle blanc ; taillis d’où émergent le petit tamarin des hauts (Sophora denudata) et le tamarin des hauts (Acacia heterophylla), qui reste par ici de petite taille.

Cet arbre, qui peut atteindre une vingtaine de mètres, s’épanouit plus bas, dans la tamarinaie, où il cohabite avec le calumet, un bambou lui aussi endémique. A cet étage qu’occupe aussi la forêt mésotherme, caractérisée par les  » bois de couleurs « , l’ONF entretient une tamarinaie de production.

Tels sont les paysages où l’on a dénombré 51 espèces végétales remarquables, dont 17 menacées, que ravage l’incendie qui a commencé le 25 octobre. Il n’est certes pas le premier :  » La quasi-totalité de la planèze a été parcourue par le feu plusieurs fois au cours des cinquante dernières années, rappelle l’ONF. Le problème majeur est la fréquence de ces incendies. «  Les derniers sinistres majeurs ont touché 3 500 hectares en 1988, un millier en 1999 et près de 800 l’an passé.

L’incendie actuel, désormais contenu et que s’emploient à maîtriser les pompiers avec le renfort tardif de deux avions bombardiers d’eau venus de métropole, a couvert plus de 2 800 hectares. Mais plus encore que son étendue, c’est sa répartition qui inquiète forestiers et scientifiques.

En 2010, seule la forêt éricoïde avait été touchée. Cette fois le feu est aussi descendu dans la tamarinaie et la forêt mésotherme. Un premier bilan dressé par le Conservatoire botanique national de Mascarin (CBNM) et le parc fait état de deux fois plus d’espèces végétales touchées qu’en 2010, dont quatre fois plus d’espèces protégées, pour la plupart uniques au monde.

 » Le souci n’est pas tellement la perte d’espèces, indique Luc Gigord, directeur scientifique du CBNM. La totalité des espèces montagneuses se retrouve sur les autres massifs. Mais on perd une partie significative du patrimoine génétique de certaines d’entre elles. « 

Un quart de la population de branles verts de l’île aurait ainsi disparu ; et, pour certaines fougères qui ont l’essentiel de leurs peuplements au Maïdo, la perte est énorme. Côté faune, en l’absence de mammifères terrestres indigènes, les victimes sont surtout les invertébrés (insectes, gastéropodes, araignées…), chez lesquels le taux d’endémisme dépasse 60 %, signale Marc Salamolard, chargé de mission au Parc national.

Autre conséquence de l’incendie – sans parler du risque d’érosion massive alors qu’approche la saison cyclonique -, les espèces envahissantes vont sortir renforcées.

Dans la partie haute, il fallait déjà combattre le redoutable ajonc d’Europe ; plus bas, la menace vient d’une variété d’acacia dotée d’une impressionnante capacité de dissémination.  » On redoute énormément son expansion, confie Luc Gigord. Sur ces types de forêt où, de mémoire d’homme, il n’y a jamais eu d’aussi gros incendie, on manque d’expérience pour gérer les espèces envahissantes. Il faudra être très tactique. « 

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